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Lettre à Gunther Widmaier

05 juillet 2018, 9:24 catégorie: Tribune17 932 vue(s) A+ / A-

Il y a quelques jours, j’ai lu une dépêche de presse qui disait qu’on avait jeté ton corps à Pèlerin, dans les hauteurs de Pétion-Ville.

D’abord, je me suis dit que c’était une erreur, comment aurait-on pu « jeter » ton corps ?

J’ai eu à entendre beaucoup de faits divers en Haïti et ailleurs, mais en ce matin torride du mois de juin, cette nouvelle brutale m’a profondément bouleversée.

J’ai été, et reste révoltée.

Avant cette nouvelle, il y avait l’annonce de ton enlèvement sur les réseaux sociaux. Les jours suivants, l’inquiétude nous a envahis tous, même ceux comme moi qui ne te connaissaient pas. Je me suis souvenue alors que je t’avais croisé une fois, il y a des années de cela, dans les couloirs de Radio Métropole, et je me suis rappelé avoir été frappée par ton sourire timide, ton bonjour quasi inaudible, mais surtout par tes épaules légèrement courbées, qui semblaient ne pas vouloir assumer ta stature.

Pendant ces jours interminables, Gunther, ô combien, nous avons tous espéré. Parce que nous voulions tous que toi, tout comme tous les jeunes fils et filles du pays, ne meures emporté par la violence ou la maladie. Haïti a tant besoin de sa jeunesse. Nous, les mères et les pères, avons tant besoin de nos enfants.

Et vendredi dernier, une longue semaine après la nouvelle de ton ravissement, il y a eu l’annonce de ta mort. Stupeur. Coup au coeur.

Et vingt-quatre heures plus tard, soit le samedi soir, il y a eu cette dépêche qui disait que ton corps de 40 ans avait été jeté à Pèlerin. Le corps d’un être humain. Le corps du fils d’une mère et d’un père. Le corps d’un frère, d’un cousin. Le corps d’un ami, d’une connaissance, voire d’un père, avait été « jeté » dans une vulgaire rue.

Je me suis demandée quelle dose de cynisme il fallait à un être humain pour « jeter » le corps d’un autre, même quand celui-ci était devenu un fardeau bien trop encombrant.

Pendant les nuits lugubres qui m’empêchaient de dormir, pendant que mes entrailles se nouaient, j’ai essayé de comprendre notre pays et ses multiples fractures ainsi que la brutalité qui y sévit depuis sa fondation, il y a deux cent quatorze années. Mais, je me suis dit que nous ne sommes pas en guerre. Je me suis dit que nous sommes en l’an 2018 et que la barbarie avait disparu de l’arène politique et personnelle après le départ des bourreaux macoutiques, des sbires déguisés en forces armées et des barbares chimériques. Mais je rêve ou quoi, Gunther ?

Qu’est-ce qui aurait pu pousser un homme ou une femme à ce niveau de bestialité pour jeter ton corps, ou celui de n’importe qui, dans la rue à Pèlerin ou ailleurs dans la cité ?

Je m’en fou et ne veux pas savoir ce que tu aurais fait ou ce que tu aurais dit. Ce que je sais c’est que, pour jeter le corps d’un être humain, qui pis est un jeune, dans une rue quelconque requiert une précarité d’esprit, une misère sociale, et un dénuement total.

Au-delà des condoléances respectueuses que j’adresse à ta famille, je fais appel aux jeunes sacrifiés comme toi, Gunther, tout comme ceux qui sont disparus comme Vladjimir Legagneur, pour conjurer cette indifférence, cette déchéance de nos valeurs, ces déceptions inlassablement servies par nos dirigeants, ces privations de chance réelle pour que nos jeunes puissent évoluer et donner de leurs talents et de leurs fougues au développement du pays.

Je sais seulement ma colère face à cette déshumanisation de l’autre m’étouffait et qu’il fallait que je porte mon cri de mère et de citoyenne plus loin. Je ne voulais pas me laisser envahir par le désespoir du « oui, c’est le naufrage haïtien » ou « ce pays est maudit. » Je voulais plutôt dire très fort et avec beaucoup de lucidité que NON, nous n’acceptons pas et n’accepterons jamais que nos enfants soient « jetés » dans les rues. C’est répugnant. C’est indigne. C’est simplement inacceptable.

Haïti mérite bien mieux que des adeptes du néant qui menacent nos libertés, des leaders obscurantistes qui nous gouvernent aujourd’hui, et des barbares insidieux qui occupent la cité. Moi, femme d’Haïti, indignée et révoltée, je m’associe aux braves et aux justes pour demander que la résistance contre la déliquescence de nos valeurs, contre cette brutalité ambiante, contre la médiocrité au quotidien, et contre l’intolérance de l’autre continue. Nos efforts ne sont pas en vain.

Chaque cri que tu as poussé a fait frémir toutes les mères du pays. Chacune de tes cicatrices est la nôtre. Quel que soit ton errance, tu as du donné de la joie et du bonheur à ton père et à ta mère. Quelles que soient les fautes que tu as commises, quelqu’un te chérissait. Quelle que soit la manière dont tu es mort, Gunther, il faut que tu saches que nous te rendons ta dignité avec beaucoup de bienveillance.

C’est pour que Haïti vive.

Monique CLESCA

Monique Clesca, journaliste de profession, est experte en développement international et cultive son attachement aux droits humains depuis toujours. moniqueclesca@gmail.com

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