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Les nouveaux Pharisiens

18 avril 2018, 10:28 catégorie: Édito15 461 vue(s) A+ / A-

Les moralistes ont la vie plus que dure ces temps-ci. Entre un rappeur qui dérape, une certaine jeunesse dévorée par la précarité et l’effritement des valeurs, un haut dignitaire de l’Église qui tient des propos curieux, un Premier ministre pour qui il n’y a pas d’insécurité, des responsables de l’État qui font tout pour empêcher une enquête sur la dilapidation des Fonds PetroCaribe et qui participent comme si de rien n’était à un forum sur la corruption, il est difficile de transcender sans toucher à des fils sensibles. Et notre société est si engluée dans le non-sens, le non-respect des normes les plus élémentaires, qu’il est difficile de s’ériger en pape de la morale si on ne peut s’attaquer au problème dans son essence même.

On a vu sur les réseaux sociaux des bandits exhibant des armes modernes comme seules des unités spéciales de la Police nationale devraient en posséder. C’est bien de partir en guerre contre un rappeur peu scrupuleux, mais c’est aussi curieux pour un moraliste de ne pas se poser de questions sur les armes que possèdent ces gangs quand tout le monde sait qu’ils leur sont impossibles de se procurer un tel arsenal. Ces armes ne peuvent provenir que des secteurs d’argent et aussi de ces politiciens qui sous pratiquement tous les gouvernements ont distribué des armes à des civils, surtout dans les quartiers pauvres dans le but de se maintenir au pouvoir. Le syndrome Duvalier est toujours là. Sauf que l’international aime bien la forme. Le fond peut rester le même.

On comprend bien le jeu. Des armes dans les quartiers populaires, des gangs qui y font la loi, cela crée une situation de chaos qui empêche toute organisation sérieuse de la base. Aucune association, aucun parti politique avec une vision nouvelle, ne peut s’implanter dans ces lieux, car ils doivent obtenir l’autorisation des ayants droit de ces quartiers qui prennent leurs ordres des « mèt peyi ». Lors des élections, ces quartiers ayant un poids électoral significatif sont ainsi neutralisés. Difficiles d’accès à cause de l’insécurité voulue, on peut y planifier des magouilles à grandes échelles.

On n’a pas besoin d’être un expert de la politique pour comprendre. Il y va de la sécurité même de cette classe qui depuis l’indépendance a confisqué la victoire des marrons. Pour ne pas être submergé par le nombre, il faut le plonger dans l’ignorance et surtout empêcher toute possibilité d’organisation. L’insécurité dans les quartiers populaires obéit donc à une logique permettant la perpétuation d’un système qui anéantit la population, mais qui fait le beurre de secteurs se moquant éperdument d’une reprise en main de la nation.

C’est dans cet environnement difficile que nos moralistes doivent faire entendre leur voix. Dans les temples, dans les églises, on a beau prêcher la bonne parole, les conditions de vie des citoyens les mettent dans la ligne de mire des prédateurs. Et ces prédateurs, souvent, trop souvent même, se présentent comme des gardiens du troupeau. Jésus, de retour, serait sidéré s’il osait lancer sa fameuse réplique : « Que celui qui n’a jamais péché lance la première pierre. » À ce stade avancé de leur évolution, nos hypocrites, nos pharisiens n’auraient aucune honte à lapider la femme adultère.

Gary Victor

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