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Les niches

08 mai 2018, 9:26 catégorie: Édito15 559 vue(s) A+ / A-

Au bas de l’Avenue Magloire Ambroise, un grand tas d’ordures jetées des quartiers qui se sont incrustés dans le Morne l’Hôpital. Les gens, comme d’habitude, profitent des averses pour se débarrasser de leur détritus. Ces jours-ci, la météo est clémente pour ce type de débarras expéditif. On peut bien passer des spots dans les médias pour inciter les citoyens à cesser ces pratiques, le problème est que la ville devient presque ingérable surtout après des décennies, pour ne pas dire plus, d’absence d’un plan de gestion de la capitale. Le drame, nous l’avons déjà fait remarquer, c’est que les habitants des quartiers au bas des montagnes doivent eux-mêmes se défaire des détritus des autres. Les services publics responsables ont tout le mal de monde à déblayer et les tas de fatras restent longtemps à l’air libre. Avec le soleil vient la poussière. On est étonné de ce nuage de poussière dans certaines artères de la capitale. Après l’averse, la boue sèche au soleil et le spectacle est pitoyable, apocalyptique.

Si l’extérieur est aussi délabré, on n’est presque pas étonné de voir des voitures qui se font lustrer dans des stations de lavage. Comme si on se préoccupait d’être propre avec sa voiture et dans sa voiture alors qu’on roule dans une saleté presque répugnante. Peut-être aussi est-ce un moyen de garder son moral, de dire que j’existe dans ce lieu de toutes les déchéances et d’entretenir ainsi de l’énergie pour les combats quotidiens de la survie. Il faut dire que c’est une caractéristique bien de chez nous. L’extérieur chaotique, sale et l’intérieur qui peut dériver vers un luxe insolent. Nos élites sont des experts en niches. Les belles villas sont souvent proches d’un bidonville. Il suffit de jeter un regard parfois au-delà des murs pour voir le spectacle déprimant de l’intérieur. Mais est-il vraiment déprimant pour certains ? Peut-être. On a trouvé la solution quand même farfelue pour ne pas dire choquante de peindre les quartiers misérables. Une véritable offense à Duffaut. De toute manière, le projet n’est pas allé bien loin. La carte postale semble plutôt déchirée. A-t-on manqué de peinture ? L’argent pour le projet était-il insuffisant ? L’argent a-t-il servi à des choses… plus essentielles ?

Les niches sont partout. Des alvéoles de bien-être plantées dans un baril de poudre. Comment peut-on cependant oublier ou bien ignorer l’extérieur ? Quand on sort de sa niche, on est forcément dans la crasse, dans les embouteillages. La belle mécanique s’use dans les nids de poule. La frustration d’un citoyen peut se manifester par des atteintes à la carrosserie. Mais l’extérieur lui-même se révolte devant l’inconscience des hommes. Au haut de la Rue 4, à quelques mètres de l’Hôtel Prince, l’une des rues principales qui donnent sur les quartiers de Deprez est presque impraticable. Les torrents dévalant de la montagne ont creusé la chaussée. On aurait presque cru à l’impact de plusieurs obus. En plusieurs endroits de la capitale, la chaussée est forée par les eaux de ruissellement. La voie qui va du Bicentenaire jusqu’à Gressier est encore plus menacée. On n’est pas trop loin peut-être d’une situation où la circulation sera impossible entre Port-au- Prince et les départements du Sud, du Sud-Est, des Nippes, et de la Grand’Anse.

Les chiens se réfugient dans leur niche pour dormir et en cas d’intempéries. Ils aiment cependant l’extérieur pour ce qu’il peut les procurer de sensations et donc de bonheur. Que sommes-nous, nous qui sommes sans égard pour notre environnement et qui nous croyons des « moun tout bon » parce que nos turpitudes nous permettent d’avoir ces niches qui en mettent plein la vue à cette population à la limite du désespoir ?

Gary VICTOR

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