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Les délires

05 janvier 2017, 11:37 catégorie: Édito11 632 vue(s) A+ / A-

Il y a une réalité que personne ne peut ignorer. Celle du fossé qui se creuse de plus en plus entre les nantis et le reste de la population. Celle de la classe moyenne maintenant aux abois, laminée par la décote de la gourde et la crise économique, qui vit au jour le jour presque à la frontière de la pauvreté. Celle des nantis, dont certains ne peuvent se débarrasser de la mentalité des affranchis, vrais fondateurs de cette nation, privilégiant le mépris des masses et qui alimentent cette locomotive qui fonce toujours vers cette destination du dénuement, locomotive refusant obstinément de prendre le cap vers la modernité.

Mais cette réalité intéresse-t-elle vraiment, à part dans les discours et les professions de foi douteuses, nos grands esprits au verbe souvent tonitruant d’une élite politique et intellectuelle? Cette élite majoritairement à gauche, a trop facilement mis aux enchères ses idées, ses utopies — si elle en avait vraiment — pas pour des plats de lentille, mais pour des plats bien garnis par un ultralibéralisme triomphant qui sait récompenser ceux qui ont pu faire pour lui le sale boulot, celui d’implémenter les politiques les plus anti nationales tout en manipulant la foule pour la maintenir en laisse.

 Aujourd’hui, dans les délires s’affichant dans les réseaux sociaux ou dans une certaine presse, on parle de polarisation, de risque même de « guerre civile » suite à l’élection de Jovenel Moïse à la présidence. Pourtant la réalité est ce dégoût généralisé pour des secteurs politiques qui ont fait de la gauche la grande prostituée de Babylone. Caviar en haut ! Banditisme en bas ! Banditisme partout ! C’est une tristesse de voir comment les petites gens du commerce informel, pour ne pas se faire dévaliser, s’empressent de déménager à la seule annonce de l’arrivée des troupes de choc d’une gauche réduite à des partis de quartier.

Ceux qui ont travesti, assassiné les utopies, alimenté la corruption par leur intolérance, leur vénalité, leur liquidité – ils prennent derrière les murs la forme que veut le plus grand montant en dollars US — ont pourri l’espace politique pour le plus grand bonheur d’une droite qui n’a rien à offrir sinon la corruption et la bamboche pour certains groupes. Mais le caviar a cette terrifiante faculté d’empêcher l’autocritique. Il sclérose l’esprit. On n’est plus capable de la moindre réflexion, de la moindre analyse intellectuelle. On s’abîme dans le temps. Les mutations de la société deviennent vos fossoyeuses alors qu’on aurait dû les prévoir, les comprendre et les accompagner.

Aujourd’hui, nous l’avons écrit dans le dernier éditorial de l’année 2016, le pays vit, survit, grâce à des dizaines de milliers de compatriotes qui, ici et à l’étranger, osent continuer à croire et, dans l’ombre, travaillent dans tous les paliers de la vie nationale pour faire tourner l’économie, maintenir en vie l’administration publique, alimenter la flamme de la culture, essayer contre vents et marées de doter d’une certaine qualité à notre système éducatif, le secteur le plus important pour une nation qui se respecte. L’État est souvent hors-jeu, inexistant dans ce foisonnement d’énergies et d’imaginations. Par exemple, de nombreux élèves du secondaire commencent à lire et même étudier les auteurs contemporains haïtiens. Le ministère de l’Éducation nationale n’a pourtant rien entrepris pour moderniser le programme, ce qui est une absurdité et ceci dans presque tous les domaines. Ce sont de jeunes professeurs encouragés par des directeurs pionniers qui ont pris cette initiative permettant à nos jeunes d’avoir un autre regard sur eux-mêmes, sur leur communauté et sur le monde. Un État médiocre et déficient ! Une classe politique et économique juste à la hauteur de cet État pour toujours le reproduire. Mais d’un autre côté, heureusement, une société qui veut bouger, qui s’organise seule et qui devra, avec son énergie, avoir raison, un jour, du monstre.

Cette énergie, on doit aller la cultiver, l’utiliser, l’organiser chez les 75 % de citoyens qui ont boudé le jeu politique traditionnel. C’est là qu’il faudra s’évertuer à puiser pour construire autre chose. Pas dans le délire et dans la folie ! Pas dans la violence !

Dans l’imagination, le travail, la volonté et l’organisation.

 Gary Victor

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