Accueil » Tribune » Les controverses autour de la réforme de l’Université

Les controverses autour de la réforme de l’Université

15 mai 2018, 8:41 catégorie: Tribune12 006 vue(s) A+ / A-

L’Université d’État d’Haïti (UEH) est une institution jeune. Dès sa fondation la question de la réforme s’est trouvée au coeur des débats. Cela montre la nécessité et l’opportunité de la réforme de la plus grande institution publique d’enseignement supérieur du pays, dans son fondement politique, institutionnel et académique. Avec une population étudiante de près de trente milles (30.000), onze (11) écoles, instituts et facultés, les neuf (9) facultés de Droit de province, un campus, un ‘’corps professoral’’ sans attache, les résultats de gestion de l’institution des vingt (20) dernières années ne sont certainement pas à la hauteur des espérances et des engagements. Comment est-on arrivé à construire une institution universitaire désarticulée et incohérente?

L’analyse de la question de la réforme ne peut faire l’économie de l’histoire de l’institution, à savoir les moments au cours desquels elle a tenté de se définir et se redéfinir. La courte histoire de l’Université d’État d’Haïti permet de retenir trois (3) moments importants de son évolution. Bien qu’avant l’occupation étasunienne de 1915, on a déjà vu s’implanter les premières écoles supérieures, l’Université d’État d’Haïti nait de l’effort politique du président Lescot de doter le pays d’une institution d’enseignement supérieur. Le décret du 27 décembre 1944 créa l’Université d’Haïti et en posa les bases. Le décret du 16 décembre 1960 lui donne droit à quelques facultés, avec la dénomination de l’Université d’État. La constitution de 1987, dans le chapitre cinq (5) de sa sixième partie, traitant des institutions indépendantes, a fait d’elle une institution autonome, avec la dénomination de l’Université d’État d’Haïti. Il me semble que c’est là qu’apparait officiellement la dénomination de l’Université d’État d’Haïti. Elle se consolide et s’est réorientée avec l’adoption des dispositions transitoires du 21 février 1997.

Ce qu’il faut retenir de ces moments d’histoire politique c’est que les changements survenus dans l’Institution ne dépassaient pas le cadre juridique, avec quelques programmes de formation additionnels. Ce n’est pas que le cadre juridique, bien qu’incomplet, soit dénué de signification politique, sur la conception de l’Etat de l’enseignement supérieur, sur le savoir en général, car il soutient déjà une échelle de préférence professionnelle. Mais on peut remettre au contexte politique du moment de ne pas favoriser la construction d’une Institution universitaire cohérente, dynamique et progressiste. Autrement dit, le changement dans le cadre légal n’implique pas le changement de qualité souhaité et revendiqué. S’il est vrai que l’adoption des dispositions transitoires doit être considérée comme un acquis, dans le sens qu’elles posent le problème du rapport à l’État, de l’encrage de la formation à la réalité sociale, politique, économique et culturelle du pays, invitent à la participation et à l’intégration, il est tout aussi vrai qu’elles ont montré leurs limites. Il importe de se demander alors qu’est-ce qui fonde la réforme de l’Université. Quel groupe d’acteurs en constitue le moteur? Comment aborder la question de la réforme de l’Université?

D’aucuns pensent que la réforme revendiquée peut être une panacée pour atteindre des objectifs politiques bien calculés. Ils n’ont pas tort d’y penser, car on a déjà entendu des prises de position qui célèbrent la caducité du Conseil de l’Université, sans être en mesure de proposer une structure plus cohérente. On n’a pas tort de penser que le CU, dans son organisation et dans son fonctionnement, fait problème. Mais on est en droit de se demander quelle est la meilleure forme organisationnelle que l’UEH peut et doit avoir? Des analyses ont déjà porté sur les mécanismes de prise de pouvoir et d’exercice du pouvoir au Conseil éxécutif de l’Université d’État d’Haïti. Ce n’est pas que la prise et l’exercice de pouvoir à l’Université d’État d’Haïti ne puissent faire objet d’analyse et/ou de lutte. Mais elles ne seront pas éclairantes ni rassurantes quand elles ne sont pas fondées sur une conception claire, cohérente et responsable de l’Université. Prenons au sérieux étudiants, professeurs, personnel non académique et d’autres acteurs politiques qui ont la réforme comme revendication. En ont-ils une conception commune? Quelle serait cette conception? Lesquels des acteurs susmentionnés ont véritablement intérêt dans une réforme de l’institution Universitaire?

Je soutiens que l’existence d’une difficulté dans l’analyse théorique des idées de la réforme nourrit les velléités de récupération politique des revendications. La réforme est une question politique, il est vrai. Mais elle aussi une question théorique. La réflexion théorique est importante. Sa faiblesse c’est qu’elle ne fait pas de différence entre la condition étudiante et ce qu’on appelle dans la littérature hispanique “el poder estudiantil” qui s’acquiert dans la construction organisée des revendications, dans l’esprit de l’Université qui semble échappé, tant aux étudiants qu’aux professeurs.

Une certaine conception de la réforme le résume à l’accès aux services : bibliothèque, cafétéria, logistiques. Une autre le cantonne dans la participation et laisse croire qu’elle s’achève avec la participation du personnel non académique au Conseil de l’Université et au suffrage universel dans l’élection du conseil éxécutif. Par ailleurs, une dernière conception de la réforme tient au rôle de l’Université dans l’orientation politique du pays, ce qui implique le contrôle politique de l’enseignement et de la recherche. Si toutes ces conceptions, prises séparément, peuvent bien retenir l’attention, il s’évidente qu’il est difficile pour les acteurs de les développer et les inscrire dans une théorie de la réforme qui (re)définisse l’Université dans son fondement politique, académique et institutionnelle.

Je ne vais pas discuter des Services nécessaires au fonctionnement d’une institution universitaire. Ces nécessités ne vont pas être satisfaites tant que le budget de l’Université n’aura pas été revu conséquemment à la hausse. Voilà donc une ligne de combat à explorer et engager, à la lumière de la sociologie des finances publiques, quand on sait que la courbe budgétaire de l’Université d’État d’Haïti arrive à peine à dépasser 1% du budget national, durant les vingt dernières années. Le montant d’un milliard et cinq cents millions de gourdes qui lui est alloué, dans l’exercice 2017-2018, sert au fonctionnement à plus de 80%.

Je ne vais pas non plus discuter de la participation (suffrage universel, participation du personnel non académique au CU), malgré son importance et les appréhensions qu’elle soulève, dans le sens qu’elle appelle déjà au dépassement des dispositions transitoires. Je reviendrai par contre à l’orientation et au contrôle politique de l’enseignement et de la recherche. Je m’arrête entre temps à l’idée que, du côté des acteurs qui agissent dans la conjoncture, la réforme est basée sur une conception qui veut que les étudiants en constituent le moteur, par leur nombre et par leur capacité d’agitation, puis qu’ils ne seraient pas les gardiens de l’ordre universitaire. Cela dit, peu importe la conception de la réforme, il n’y aurait pas de réforme sans la force agissante des étudiants. Il me semble que c’est le point commun à toutes les conceptions de la réforme susmentionnées. On comprendra alors le bien-fondé de cette convergence dans le bruit qui nourrit paternalisme, manipulation et récupération, d’un côté comme de l’autre.

L’argumentaire qui soutient cette idée est basé sur l’histoire du mouvement étudiant, en Haïti et ailleurs. Il se base sur la réforme de Cordoba en Argentine, en 1918 ; aux événements de mai 1968 en France; plus près de nous, aux prouesses de L’Union nationale des Étudiants haïtiens (UNEH) et de la Fédération nationale des Étudiants haïtiens (FENEH). Il est évident que ces mouvements sont porteurs de sens que l’histoire sociale et politique reconnait et retient.

Mais la difficulté de l’analyse théorique de certains acteurs consiste à capter l’originalité des éléments et à nier le moment à partir duquel ils [ces éléments] impliquent un changement de qualité. Deux considérations sont à retenir: la qualité des étudiants et le temps politico-académique. Les étudiants sont de moins en moins bons. Entre le sujet politique qu’ils sont et l’objet qu’ils proposent de transformer, la relation est baisée. On dénote alors un manque de ressources cognitives incontestables. D’aucuns disent que les étudiants ne sont pas responsables puisqu’ils sont formés par des professeurs qui en ont la charge. D’autres diraient par contre que les étudiants sont des adultes et qu’ils sont eux aussi responsables de leur formation académique, mieux encore, de leur formation politique, à moins que cette responsabilité politique soit partagée par leurs alliés politiques.

En somme la qualité des étudiants invite à interroger leur initiation et leur formation à la pensée critique, en ce qui concerne l’université elle-même. Comment peut-on confier les enjeux et les défis de la réforme aux étudiants, dans ces conditions? Ce n’est pas que l’Université haïtienne en général, l’Université d’État d’Haïti en particulier ne soit pas à la hauteur de la responsabilité qui lui est confiée d’assurer la formation de la jeunesse du pays. Ce n’est pas que l’Université n’ait pas dans ses annales de brillants étudiants. Je veux simplement dire que, du point de vue collectif, nous sommes en présence d’une nouvelle génération d’étudiants moralement faible, spirituellement pauvre et matériellement précaire. La condition étudiante actuelle doit être recherchée dans la massification de l’Université, dans les conditions de sa réalisation, dans la dégradation des conditions sociales dans le pays et dans le tâtonnement des dirigeants.

Il faut aussi considérer qu’à l’université, le temps académique ne s’accorde pas au temps politique. Le temps académique est supplanté par un temps politique. Ce n’est pas que l’académique et le politique ne font pas bon ménage. Au Contraire! Mais le problème est que la désarticulation du temps politico-académique amène à une sur politisation où le politique entrave l’académique. Le temps académique devient alors plus long. La sur politisation se nourrit dans le prolongement du temps académique. La réforme c’est non seulement le rétablissement de la relation entre le sujet épistémique et l’objet contestable et contesté, elle est aussi le rétablissement de celle de l’académique et du politique. Le défi de la réforme est dans la gestion de ce temps politico-académique. La réforme appelle à s’affronter aux pouvoirs publics, mais aussi à discipliner les étudiants et les professeurs. Mais le problème reste entier quand ce sont les professeurs eux-mêmes qui sont appelés à diriger les facultés, écoles, Instituts aussi bien que le Conseil éxécutif de l’Université, à moins que les professeurs puissent se discipliner [être capable de se plier à l’éthique et aux normes] eux-mêmes. Je ne veux pas dire que les normes ne doivent pas s’imposer aux professeurs! Je veux dire qu’ils sont appelés à les respecter et à les faire respecter.

Cela dit, il ne suffit pas de renverser le Rectorat, et avoir les clefs du local en mains, pour voir se matérialiser un projet de réforme. Il n’y aura pas de réforme sans l’éclatement du féodalisme facultaire, réalité historique, si bien entretenue par nombre de ceux qui, aujourd’hui, ne jurent que par la réforme. La conscience de cette réalité historique semble échapper aux étudiants qui s’accommodent si bien au chauvinisme qui en découle. Il n’y aura pas de réforme sans la (re)définition du rapport de l’Université, comme institution publique d’enseignement supérieur, à l’État, avec bien évidemment les implications que cela entraine. Cette redéfinition doit, entre autres, se consacrer dans un cadre légal [et réglementaire] qui appellera à la reconnaissance des responsabilités réciproques de l’État envers l’Université et de celle-ci envers celui-là et envers la société. Autrement dit, la réforme ne saurait être considérée comme l’affaire de l’Université à elle seule. Elle impliquera aussi la confrontation, politiquement responsable, avec les pouvoirs exécutif et législatif. C’est à ce niveau qu’il revient au Conseil de l’Université et au Conseil Exécutif de [revendiquer et] proposer un projet de loi organique au pouvoir exécutif. On n’a cependant pas toute la garantie que l’Etat, tel que nous l’avons, s’intéressera réellement à l’Université, quand on sait qu’on n’a pas encore construit une économie de savoir, quand l’économie extravertie du pays ne s’intéresse pas aux travailleurs qualifiés, pour des raisons d’ordre structurel. Nous souhaitons ne pas avoir raison d’y penser!

La réforme c’est alors et aussi renouer l’Université à la réalité haïtienne. J’en reviens ici à la conception de la réforme liée à l’orientation et au contrôle politique signalée plus haut. Comment peut-on, dans ce cas, remettre une telle responsabilité à des étudiants qui n’ont qu’un temps relativement cours pour boucler un parcours académique? Pourquoi les professeurs délèguent-ils cette responsabilité qui devrait les incomber au premier plan, alors que le renouvellement institutionnel dépend de leur statut? Les professeurs sont probablement trop occupés ailleurs pour être intéressés à des questions de politique institutionnelle. On comprend alors pourquoi cette tâche est déléguée aux étudiants. Ce n’est pas que l’on ignore que le salaire des professeurs ne leur permet pas de se reproduire socialement et que leur travail mérite d’être (re)valorisé. En revanche, on ne peut pas ignorer que la question du salaire en Haïti ne relève pas uniquement de la finance, sinon de l’économie; et l’Université doit se montrer capable de poser le problème, dans cette relation. Dans ces conditions, qui est apte de diriger l’Université en Haïti?

Je termine ma communication en signalant qu’un nouvel acteur entre dans le jeu politique que nous offre la question de la réforme, après environs trente (30) ans d’observation et d’hésitation. Le projet de loi portant organisation, fonctionnement et modernisation de l’Enseignement supérieur et celui portant création de l’Agence nationale de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (ANERS), déposés au Parlement, dans l’agenda législatif du Gouvernement, viennent d’être votés par la Chambre des députés.

Ces deux projets de loi, s’ils sont votés par le Sénat de la République, dans les mêmes termes que la Chambre des députés l’a votés, feraient de l’État le principal moteur de la réforme, non seulement de l’Université d’État d’Haïti, mais aussi de l’enseignement supérieur en Haïti.

Il ne fait aucun doute que les deux lois viennent combler un vide existant dans l’enseignement supérieur en Haïti. Ces lois sont d’autant plus opportunes quand on sait que près d’une vingtaine d’universités dont on doute de la qualité de la formation et de la nature de son orientation fonctionnement dans le pays. Aussi, permettront-elles à l’État de prendre le contrôle d’un domaine stratégique d’orientation politique, idéologique et culturelle des jeunes haïtien, comme on aurait aimé le voir dans l’économie et la finance de ce pays. C’est aussi pour l’État, l’occasion de (re)définir son rapport au savoir et à l’Université. Quelle est la conception de la réforme portée par l’État, à travers ces projets de loi? Quelle doit être la nature du rapport entre l’UEH et l’État? Que nous enseignent ces lois sur le développement de l’Université haïtienne en général et sur l’Université d’État d’Haïti en particulier? Ces lois méritent d’être analysées au regard du cadre législatif et sociologique haïtien, de la question de l’autonomie, de l’expérience de la participation et des pratiques démocratiques à l’UEH.

Alain JEAN,

sociologue Professeur à l’UEH

Comments

comments

scroll to top