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L’énigme de l’interprétation littéraire du Quijote

12 avril 2018, 9:07 catégorie: Culture5 821 vue(s) A+ / A-

PARTIE III  

À en croire Vázquez, Nabokov ne l’entend pas ainsi et concentre son incompréhension sur cet étudiant observé par le roi Felipe III ; il ne sait pas ou ne veut pas savoir que ces rires aux éclats, plutôt grotesques, renferment, de façon rudimentaire, un des moments les plus importants dans l’histoire de la littérature. En occident ces rires président une gigantesque révolution de la conscience dont le résultat est le jaillissement, avec le temps, de ce complexe appareil qu’est le roman. De ces fous rires qui fusaient sous le chêne (au début du XVIIe siècle), et qui ont aussi une fonction en psychologie et en psychanalyse, Vázquez retracera tout le mécanisme avant qu’ils ne se convertissent en rire ironique du lecteur moderne.

Vázquez a extrait, pour ainsi dire, un passage de Los testamentos traicionados, un magnifique essai de Kundera, pour donner une savante leçon :

Au dire d’Octavio Paz : « Ni Homère ni Virgile connurent l’humour ; Arioste parait le pressentir, mais l’humour ne prit forme qu’avec Cervantes (…). L’humour est la grande invention de l’esprit moderne ». Idée fondamentale : L’humour n’a pas toujours été pratiqué par l’homme ; c’est une invention soudée à la naissance du roman. Donc, l’humour n’est pas le rire, la moquerie, la satire, sinon un aspect particulier du comique dont Paz dira (et ça est la clé pour comprendre l’essence de l’humour) qu’il « convertit en ambigu tout ce qu’il touche ».

Sous ce rapport, le roman est donc l’empire de l’ambiguïté, nous dit Kundera. Cependant, il n’y a rien d’ambigu dans les claques que se donnait le jeune étudiant de l’anecdote, tandis qu’il se tordait de rire. Non : Son rire est franc et direct, il ne renferme aucune ironie. Pour l’étudiant, et probablement pour Felipe III, le livre de Cervantes n’était pas plus que ce que, sournoisement, l’on disait qu’il est : une simple satire. Au dernier chapitre du Quijote, la voix narratrice dit qu’il n’ambitionne autre chose que de « mettre en aversion aux hommes les histoires absurdes et simulées des livres de la chevalerie ». Les lecteurs espagnols le crurent à pieds joints, mais il se passa toute autre chose en Angleterre. Les Espagnols, dit Vázquez, purent lire le Quijote ; quant aux Anglais, ils l’interprétèrent, le manipulèrent, l’utilisèrent comme outil philosophique, social, politique.

En somme que signifie la lecture du Quijote dans un contexte comme celui-ci ?

Selon le critique Juan Gabriel Vázquez, il était impossible au lecteur espagnol, sujet d’une monarchie absolue de confession catholique, apostolique et romaine, de lire Cervantes qu’il ne l’était au lecteur anglais, encerclé comme il l’était des nouvelles et presque scandaleuses idées libérales de John Locke, ou qui a atteint, au début du XVIIIe siècle, l’apogée de l’empirisme et du nationalisme. L’Angleterre, dès ce moment, est un pays où les penseurs libéraux – les modernes – utilisent don Quijote comme exemple d’idéalisme héroïque, en invoquant peut-être l’Éloge de la folie (el Elogio de la locura) de Erasme de Rotterdam ; et l’Angleterre de ce moment est aussi le pays où les conservateurs utilisent don Quijote comme satire violente de ce même idéalisme.

Face aux hordes des nouveaux penseurs déterminés à inventer une nouvelle philosophie, une nouvelle religion et un nouveau gouvernement, Jonathan Swift, écrivain irlandais, auteur des Voyages de Gulliver (lesquels sont présentés comme des livres pour enfants, mais qui sont une des pièces de satire les plus subtiles de la littérature), inventa la figure d’un homme qui, au lieu de lire les classiques grecs et latins, s’enthousiasma tant pour les livres des Modernes qu’il finit par perdre la tête et se croire capable de changer le monde. Le livre s’intitulait A Tale of a Tub dont la publication, en 1704, coïncide avec le siècle où commença à peine à triompher le Quijote. Pour Swift, les auteurs de romances méritent « le même châtiment que les escrocs et les imposteurs, ou encore les fondateurs de nouvelles sectes et de nouvelles formes de vie, intolérables pour la nature humaine, qui conduisent le public ignorant à croire et à considérer pour vraies toutes les sottises qu’elles renferment ». Dans cette atmosphère de tension dans laquelle l’imagination est vue par plusieurs comme une forme dangereuse de la folie et les romances modernes comme des lectures nuisibles surgit la figure de Henry Fielding.

Qui donc était celui-ci ? Et comment arriva-t-il à révolutionner, à travers le Quijote, l’histoire de la fiction en prose ? Écrivain émergent dont l’oeuvre à partir du Quijote prit une importance considérable. Dans sa pièce intitulée Don Quijote en Inglaterra, parue en 1729, l’auteur questionna la notion habituelle de folie : dans cette oeuvre la folie de don Quijote se fait virtuose, tandis que le reste du monde est sain d’esprit, mais corrompu. Certes, la pièce n’eût pas beaucoup de succès, mais l’auteur continua d’écrire des pièces satiriques, de plus en plus fortes et dont les bouc-émissaires se comptaient surtout dans le monde de la culture : libraires, acteurs, dramaturges étaient fouettés sans pitié par Fielding. Mais étant donné que le monde littéraire se confondait parfois avec celui de la noblesse, l’auteur commença très tôt à lancer ses flèches contre la haute société et le gouvernement en place. Ce qui, de l’avis de Juan Gabriel Vázquez, n’était pas possible dans la monarchie catholique qui existait en Espagne. En Angleterre, par contre, ce type de satires contre le pouvoir était toléré même s’il ne passait pas inaperçu. Adversaire redoutable, il ne fut pas moins visé par une loi restrictive qu’édictait le gouvernement anglais, obligeant les auteurs à soumettre leurs oeuvres avant leur représentation. Fielding se vit même privé de son moyen de subsistance en 1737. Pire que tout, il fut détenu pour dettes et connaitra des situations noires pendant quatre années. La publication d’une parodie impitoyable d’un des romans à succès de l’époque lui a valu pour toujours l’inimitié de l’auteur, du clergé, de la bourgeoisie et de l’établissement libraire. Les circonstances adverses comme la mort de son père, les premiers symptômes d’une mauvaise santé, la maladie de sa femme et celle d’un fils moribond le trouvèrent sur la brèche jusqu’à écrire une bonne partie de Joseph Andrews. Paradoxalement, ce fut ce livre, conçu dans un des moments les plus tristes de son existence qui projetait l’éclairage juste, qui appréhendait pour la première fois à quoi servait la comédie que Cervantes avait exprimée dans le Quijote.

Pour Juan Gabriel Vázquez, les lacunes des partisans de Wystan Auden et de Miguel de Unamuno (les lecteurs religieux) sont les mêmes et sont anodines : le Quijote leur parait comique. Pour les uns, don Quijote est un martyr et le livre est son chemin de croix, son calvaire ; pour les autres, il est une victime de la cruauté de l’époque et surtout de son auteur. Fielding, par contre, dans son livre, comprit non seulement que le Quijote était une grande comédie, mais plus que cela, il comprit ce qu’était ce type de comédie et comment un auteur sérieux pouvait l’utiliser. Ces arguments, il les consigna dans la fameuse préface même du livre, l’un des documents de base du roman moderne, le berceau du roman européen, selon Vazquez. Sans toutefois mentionner le nom du roman de Cervantes, cette préface est, de l’avis du commentateur, la plus intelligente et l’interprétation critique la plus affûtée qui ait été rédigée sur le Quijote, préférable à celle d’Auden, d’Harold Bloom, et de loin plus encore aux trois cents pages de Nabokov.

(A suivre)

Jean-Rénald Viélot

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