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Le prix du vote

16 mars 2017, 11:08 catégorie: Actualité6 067 vue(s) A+ / A-

Ils en ont tous eu. Ils s’en sont gavés. Et mêmes faits de provisions pour les jours d’incertitude, de vaches maigres. La carcasse déjà usée a été livrée et dépecée. Voilà le sens de la négociation politique. Du partage de responsabilités en Haïti. Et ça, Jovenel Moïse et Jack Guy Lafontant l’ont compris. Ils ont gardé quelques parts du festin. Les régaliens, dira-t-on. Un exploit ! Face à l’appétit féroce des hyènes, la fin, ici, est souvent connue d’avance. D’autant qu’avec cette sécheresse multiforme qui sévit dans la savane, l’horizon s’obscurcit, un peu plus, de même que le droit d’espérer s’éteint pour tout un peuple.

Les cris des citoyens n’ont pas été entendus. Pourtant, la première étape a été franchie. Presque sans heurts. Une séance-marathon de plus de dix heures. Les grandes envolées, et les discours pleins d’àpropos sur l’émergence d’un éventuel État de droit se sont heurtés. Ainsi que ceux portant sur une modernisation et institutionnalisation indispensable de la démocratie. Mais c’était un leurre. Tout était planifié. 20 voix pour et 7 abstentions. Aucun vote contre, malgré les irrégularités observées par la commission dans les dossiers du Premier ministre. Une commission formée d’éminents juristes du grand Corps. Le droit s’est tu devant les intérêts.

L’argument qui veut que la Constitution ait abrogé cette procédure en éliminant le vote sur la personnalité du futur chef du gouvernement pourrait tenir. Mais, quand les présidents des deux chambres affirment n’avoir pas été consultés sur le nom du PM et que le vote soit aussi unilatéral, il y a forcément lieu de se questionner sur la nature des compromis qui ont conduit à ce dénouement. Plus on est faible, plus on concède. Ce précepte n’a jamais été aussi vrai qu’en cette soirée du 15 mars. Les confessions de sénateurs sur les ondes de station de radio de la capitale ramènent, à la mémoire collective, les désastreuses gestions des gouvernements qui se sont succédé durant la période dite démocratique. L’attitude politique met à mal toutes les théories et plonge dans l’ère Parlement-Gouvernement, un néologisme qui traduit la courbe dangereuse que le pays est en train d’aborder. La séparation des pouvoirs chère à Montesquieu est morte ici.

 Les négociations qui ont conduit à ce vote au Sénat, mercredi, permettent de comprendre également le positionnement politique du pouvoir. Un pouvoir pris entre les feux sanglants de ses partisans. Au final, la vraie opposition à ce pouvoir réside en son sein même à travers ses plus fervents défenseurs et cette majorité parlementaire qui la supporte. Aujourd’hui, la campagne est terminée. S’ouvre déjà aux premières heures, la guerre de succession. Il n’est donc nullement étonnant de voir un Youri Latortue et son parti Ayiti An Aksyon écartés de la distribution de portefeuilles ministériels. Quand bien même qu’un strapontin lui serait réservé au niveau des directions générales, il se trouve privé d’un podium de choix à travers une participation active au sein du gouvernement.

La séance de ratification avortée, le lundi 13 mars, aura donc fait basculer la majorité et éviter à M. Lafontant un vote sanction. Les indécis ont été approchés, et le vote a changé. Alors que M. Latortue était incapable de réunir le quorum nécessaire pour tenir cette séance, dans la soirée, d’autres élus, dans leurs salons, ont pu, sans grand mal, réunir une vingtaine de pères conscrits. Le tandem Moïse-Lafontant a donc su, avec dextérité, contourner le dictat des présidents de chambre et maintenir la composition de leur cabinet dans l’état initial avant d’aborder l’étape de la Chambre des députés. Il s’agit désormais de conserver l’adhésion des parlementaires pour maintenir la solidarité à travers l’équipe gouvernementale. À la mise en action de la machine, les enseignements seront tirés.

Devant cette troublante réalité, certains acteurs de la scène politique ne pouvaient que s’incliner. Les partis politiques en particulier en payent les conséquences. Ils s’affaiblissent inexorablement. Pourtant, dans l’énoncé de politique générale du Premier ministre, le renforcement de ces structures, lieux d’apprentissage de la gestion de la chose publique, constitue une priorité. Contraste. Oui, mais ce sont les élus qui votent et non les partis. Jack Guy Lafontant, avant d’aborder ce chantier, s’est donc donné les moyens d’entrer à la Primature. Il aura exploité la détresse identitaire des élus, et cette hantise morbide provoquée par l’envie aiguë de se maintenir au pouvoir qui guide leurs actions. L’addition est toutefois salée, car même les blocs sont quasiment mis horsjeu..

Lionel Édouard

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