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Le patrimoine linguistique bilingue d’Haïti : promouvoir une vision rassembleuse

24 mai 2018, 7:29 catégorie: Société6 927 vue(s) A+ / A-

Depuis la publication en 2011 du livre de référence « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » (par Robert Berrouët-Oriol et al, Cidihca et Éditions de l’Université d’État d’Haïti), les notions-clé du domaine de l’aménagement linguistique font lentement leur chemin chez nombre de personnes qui s’intéressent à la question des langues au pays. Parmi les neuves notions étayées dans ce livre figurent les « droits linguistiques », le « droit à la langue », le « droit à la langue maternelle créole », « l’équité des droits linguistiques » ainsi que la notion de « patrimoine linguistique bilingue ». Ces neuves notions de jurilinguistique et d’aménagement linguistique se retrouvent également dans plusieurs articles que nous avons, depuis lors, publiés, entre autres dans le quotidien Le National, et au moyen de ces publications nous avons amplement partagé notre vision du futur aménagement simultané des deux langues officielles du pays. Retour sur la notion de « patrimoine linguistique bilingue ».

Le terme « patrimoine », dans les dictionnaires usuels de la langue, s’entend au sens de « Ce qui est transmis à une personne, une collectivité, par les ancêtres, les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun. [Ex. :] Patrimoine archéologique, artistique, culturel, intellectuel, religieux; patrimoine collectif, national, social; patrimoine d’une nation, d’un peuple. (Dictionnaire du CNRTL, Centre national de ressources textuelles et lexicales, CNRS, France). Dans son acception la plus large, le « patrimoine » est donc un « héritage », un « legs »; on parlera dès lors de l’« héritage d’une collectivité, d’une communauté ou d’un groupe (ex. patrimoine littéraire) ».

À l’échelle internationale, le patrimoine mondial de l’humanité comprend « Les monuments, ensembles et sites ayant une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science (patrimoine culturel), ainsi que les monuments naturels, formations géologiques, sites naturels ayant une valeur exceptionnelle du point de vue esthétique ou scientifique (patrimoine naturel). La notion de patrimoine mondial a été officiellement reconnue par la Conférence générale de l’Organisation des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (Unesco) de Paris en 1972 et est entrée en vigueur en 1975. » (Vmfpatrimoine.org) Le « patrimoine culturel » regroupe le patrimoine matériel et le patrimoine immatériel.

À l’instar du patrimoine matériel, le patrimoine immatériel est lui aussi de première importance : « Creuset de la diversité culturelle dont la préservation est le garant de la créativité permanente de l’homme, le patrimoine immatériel est l’ensemble des pratiques, représentations, expressions, ainsi que les connaissances et savoir-faire que les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Il se manifeste, entre autres, dans les domaines suivants :

–les traditions et expressions orales, y compris la langue

–les arts du spectacle (musique, danse, théâtre traditionnels)

–les pratiques sociales, rituels et événements festifs

–les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers

–les savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel. » (Vmfpatrimoine.org)

Le patrimoine mondial de l’humanité est protégé par des conventions internationales. Ainsi, « Adoptée par l’UNESCO en 1972, la Convention du patrimoine mondial encourage l’identification, la protection et la préservation du patrimoine culturel et naturel. Les sites sont inscrits au titre de différents critères illustrant leur valeur universelle exceptionnelle pour l’Humanité et la nécessité de les transmettre aux générations futures. Une fois les sites inscrits, les États membres s’engagent à mettre en place des mesures de conservation, de gestion et de mise en valeur au travers de leurs outils réglementaires nationaux. » (Unesco.org) Réputée pour la diversité et la forte prégnance de sa culture, Haïti dispose de sites protégés par la Convention du patrimoine mondial : « Inscrit sur la liste du patrimoine mondial en 1981, le Parc national historique – Citadelle, Sans Souci, Ramiers– est situé dans le Nord du pays, dans un cadre naturel spectaculaire formé de pics rocheux. Construite peu après l’indépendance sous le règne du Roi Henri Christophe, la Citadelle Henri est chargée d’un symbolisme universel. Située à 900 mètres d’altitude, elle s’inscrit dans un dispositif de défense, comprenant également le site fortifié des Ramiers, destiné à protéger la jeune nation contre les invasions étrangères par la mer et contre les attaques venant de l’intérieur. Elle demeure l’un des meilleurs exemples conservés d’ingénierie militaire du début du XIXe siècle. Construit de 1811 à 1815, le Palais Sans Souci concentrait, pour sa part, les fonctions administratives. » (Unesco.org)

Il existe plusieurs types de patrimoines en Haïti. Ainsi, les maisons de style « gingerbread » font partie du patrimoine bâti tandis que la musique « konpa » relève du patrimoine immatériel. Le patrimoine linguistique bilingue d’Haïti comprend les deux langues officielles du pays, le créole et le français. C’est la Constitution de 1987, rédigée et votée dans les deux langues, qui accorde pareil statut au créole et au français : « Tous les Haïtiens sont unis par une langue commune : le créole. Le créole et le français sont les langues officielles de la République » (art. 5). En accordant ce statut aux deux langues, les constituants de 1987 ont explicitement inscrit dans la Loi-mère la réalité de notre patrimoine linguistique bilingue.

Haïti est donc riche d’un patrimoine linguistique comprenant le créole, langue parlée par la totalité de ses locuteurs natifs, et le français, langue très minoritairement maternelle et majoritairement seconde apprise à l’école. Selon l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) Haïti comptait, en 2010, 4 279 000 locuteurs du français, mais en l’absence d’une enquête démolinguistique conduite par une institution nationale, ces chiffres de l’OIF et du PNUD doivent être considérés avec prudence car nous ne sommes pas renseignés sur la méthodologie employée. (Sources : Rapport sur le développement humain (PNUD, 2010) et World Population Prospects The 2008 Revision (Division des affaires économiques et sociales des Nations Unies, 2008)

Au même titre que le patrimoine architectural, littéraire et musical, le patrimoine linguistique, « bien de la nation et héritage commun à tous les locuteurs » unilingues et bilingues, a une histoire et s’exprime tant à travers ses corpus oraux et écrits que dans des institutions et des textes juridiques de nature diverse. Ainsi, rédigé et proclamé uniquement en français, l’Acte de l’Indépendance du premier janvier 1804 appartient au patrimoine linguistique et littéraire du pays et il peut être considéré comme la première intervention implicite de l’État dans la vie des langues en Haïti. En instituant le nouvel État en 1804, les Pères de la nation, auparavant officiers de l’armée française, ont institué un usage dominant de la langue française – sans toutefois la proclamer langue officielle–, dans toutes les sphères de l’Administration publique, dans les relations entre l’État et ses administrés et dans les embryons du système scolaire hérité de la France. Le passage d’une société esclavagiste et coloniale à une République indépendante de la France s’est donc effectué dès les premiers instants sur le mode du refoulement et de la minorisation de la langue maternelle des nouveaux libres, le créole, vers les mornes et dans le système de plantations reconstitué presqu’à l’identique pour répondre aux exigences de la centralisation administrative du pays et aux besoins de la militarisation à grande échelle du nouvel État encore menacé par l’Europe esclavagiste.

Historiquement constituée, la réalité du patrimoine linguistique bilingue d’Haïti est contestée par quelques rares linguistes et des créolophiles fondamentalistes selon lesquels la langue française serait une langue tout à fait étrangère au pays –elle serait « la langue de l’autre », voire « la langue du colon ». Ainsi, dans l’article de l’académicien démissionnaire de l’Académie créole Frenand Léger, « Le traitement du kreyòl dans les trois premiers romans de Gary Victor » (revue « Legs et littérature » no 9, Port-au-Prince, janvier 2017), ce linguiste s’interroge à l’aune d’un extraordinaire babil sermonnaire : « Pourquoi s’ingénier sur le plan littéraire à transformer, à adapter LA LANGUE DE L’AUTRE pour se l’approprier alors qu’il est tout à fait possible aujourd’hui d’utiliser sa propre langue maternelle tout en contribuant à son développement et à l’enrichissement de son code écrit ? » [les majuscules sont de RBO].

Ce sont donc quelques rares linguistes créolistes plus ou moins liés à « l’Akademi kreyòl » qui contestent, au nom de l’unilatéral « tout en créole tout de suite », le caractère bilingue de notre patrimoine linguistique. Au nom d’une légitime et indispensable défense du créole, ils gomment volontairement et hasardeusement la présence historique du français en Haïti et, selon leur vision fondamentaliste, seul le créole devrait être aménagé en Haïti. Nous avons amplement démontré l’inanité et la contre-productivité de cette vision, notamment dans l’article « Faut-il exclure le français de l’aménagement linguistique en Haïti ? » (Le National, 20 et 31 août 2017).

C’est précisément à cette mal-vision des créolistes fondamentalistes que répond avec hauteur de vue le romancier et essayiste Lyonel Trouillot lorsqu’il pose, avec rigueur, que « La seule politique linguistique pouvant corriger le déficit de citoyenneté perpétué par la situation linguistique d’Haïti me semble être la construction à moyen terme d’un bilinguisme créole-français pour l’ensemble de la nation. La tentation facile de considérer le français comme une langue étrangère comme une autre, l’anglais par exemple, me semble un refus délibéré de tenir compte d’une donnée fondamentale : la nécessité de préserver la spécificité culturelle de notre État nation dont l’une des composantes est le patrimoine linguistique. » (Lyonel Trouillot : « Ki politk lengwistik pou Ayiti ? Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 7 juillet 2005)

À contre-courant de la réfutation du caractère bilingue de notre patrimoine linguistique, nous plaidons que sa reconnaissance la plus rassembleuse interpelle la formulation et l’adoption d’un énoncé de politique linguistique d’État qui saura fonder l’adoption de la première loi d’aménagement simultané du créole et du français en Haïti. Ce plaidoyer figure dans le livre de référence « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions », ainsi que dans l’ouvrage « La question linguistique haïtienne / Textes choisis » (par Robert Berrouët-Oriol et Hugues Saint-Fort, Cidihca et Éditions Zémès, 2017). Pareil plaidoyer est également étayé dans plusieurs articles que nous avons publiés depuis 2011, entre autres dans « Politique linguistique nationale et politique linguistique éducative en Haïti : une nécessaire convergence historique » (Le National, 30 novembre 2017) et dans « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021) ».

En menant simultanément l’aménagement du créole et du français en Haïti, l’État remplira ses obligations constitutionnelles envers la nation dépositaire du patrimoine linguistique bilingue d’Haïti. L’enjeu, ici, est central : ne pas opposer les langues entre elles, inscrire dans le futur énoncé de politique linguistique nationale le « droit à la langue » (droit aux deux langues officielles du pays), le « droit à la langue maternelle créole » (généralisation obligatoire de la scolarisation en créole, aux côtés du français), ainsi que « l’équité des droits linguistiques » de tous les sujets parlants dans la Francocréolophonie haïtienne (voir, là-dessus, notre article « Aménagement simultané du créole et du français en Haïti : enjeux et perspectives institutionnelles » (Le National, 2 mars 2018).

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

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