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Le numérique : la lecture, le livre et l’histoire

15 mai 2018, 8:47 catégorie: Culture3 259 vue(s) A+ / A-

On ne cesse de parler du numérique en Haïti. À première vue, il s’agit de télécommunication (télévision, téléphone, etc.). Plus récemment, les problématiques sur les échanges bancaires et du commerce électronique ont été mises sur le tapis. Une législation minimum a été votée et publiée dans le journal officiel de la République. L’écriture électronique a aujourd’hui la même valeur que l’écriture sur support papier. Il s’agit de régulation pour le secteur économique le plus dynamique du pays depuis les dix dernières années. Qu’en est-il de l’industrie culturelle, notre richesse?

Je m’attarderai un instant sur les livres, le domaine de ma spécialité. En Haïti, peu de gens semblent s’intéresser à la chose. Pourtant, ailleurs, des bibliothèques mettent en ligne des livres haïtiens d’une grande valeur, et parfois inconnus des bibliographes. Nous illustrerons plus loin notre propos. Mais auparavant une question. Qu’est-ce que la lecture électronique et qu’est-ce qu’un livre numérique ?

On a vu avec l’apparition des ordinateurs les premiers embryons de production de livre pour la lecture électronique, mais l’ordinateur se prêtait mal à la lecture ailleurs que sur une table de travail. On pouvait lire, mais on ne pouvait pas apporter le livre en voyage. C’est avec la création des tablettes et des liseuses qui se tenaient dans une main que la lecture sur support numérique est devenue plus confortable, question d’ergonomie aussi bien que maniabilité. Dès lors, la mise en pages tant des livres anciens que des nouvelles parutions devenait possible et la lecture confortable et agréable sur ce dernier support.

Le livre numérique unit l’ancien et le moderne. En effet, la technologie aidant, les bibliophiles, amants des livres anciens aussi bien que les éditeurs de l’avenir peuvent mettre en ligne des collections complètes. Les premiers sont le plus souvent gratuits, car ils ne publient que des ouvrages tombés dans le domaine public, souvent dénichés sur des étagères le plus souvent inaccessibles aux lecteurs. Les seconds vendent en ligne leur production et créent des mécanismes de protection (DRM) qui empêchent la multiplication des copies en ligne. Sur ce point, le numérique n’étant qu’un support. Avant, on parlait de photocopiage, aujourd’hui il est question de téléchargement pirate.

Grâce aux numériques et aux tablettes, le livre est devenu ainsi objet de consommation qui accompagne le lecteur partout. La tendance des bibliothèques patrimoniales est de numériser les fonds anciens afin de rendre accessibles les ouvrages en tout lieu. En les mettant sur internet, le lecteur, grâce aux nombreux catalogues en ligne ou directement sur le site web des bibliothèques numériques, peut faire une recherche approfondie et avoir accès chez lui en tout temps.

Pour illustrer mon propos, j’ai en quelques clics, dénicher deux ouvrages concernant Saint- Domingue et Haïti que nos bibliographes ignoraient ou n’arrivaient pas à trouver.

1) Brevet, M. Essai sur la culture du café avec l’histoire naturelle de cette Plante/par M. Brevet, Secrétaire de la Chambre d’Agriculture du Port-au-Prince, & Habitant au Mirebalais. Port-au- Prince : les associés à l’Imprimerie royale, 1768. http://www.manioc. org/patrimon/MMC16121-1

L’un des premiers ouvrages scientifiques écrits en Haïti. C’est en 1764 qu’on commença à imprimer à Saint-Domingue. Il faudra attendre la création du cercle des Philadelphes au Cap en 1784 pour voir l’éclosion de la production scientifique.

2) Boisrond-Tonnerre, Louis/ Mémoires pour servir à l’histoire d’Haïti. Par l’adjudant général Boisrond-Tonnerre. À Dessalines : De l’imprimerie centrale du gouvernement. An 1er de l’indépendance. Avec permission de S.E. le gouverneur général, 1804. https://iiif.lib.harvard.edu/ manifests/view/drs:45983757 $ 1i.

Sans doute l’un des premiers livres imprimés en Haïti après l’indépendance, et le seul découvert à ce jour avec mention d’édition À DESSALINES. L’impression de l’Acte de l’Indépendance mis en ligne par les Archives nationales britanniques, portent le chapeau au début du texte la mention LIBERTÉ OU LA MORT comme le Mémoire… d’ailleurs, mais l’Acte a été publié à Port-au-Prince, la capitale n’avait pas encore été transférée à Dessalines.

Pour bien comprendre le développement des bibliothèques et la mise en ligne des ouvrages de leur fonds, regardons le commentaire de Max Bissainthe sur l’édition originale du mémoire de Boisrond Tonnerre. « De rares écrivains ont, sans preuve ou argumentation logique, parfois contesté l’authenticité de ces mémoires, ainsi, d’ailleurs que ceux de Toussaint Louverture, publiés également par l’historien Joseph St-Rémy père, parce que, dit-on, ce dernier n’a jamais pu cacher, dans ses propres livres, sa haine de Toussaint et partant du Secrétaire de Dessalines ? »

Avec cette mise en ligne par l’Université Harvard, plus question de douter de l’authenticité du mémoire de Boisrond Tonnerre, ces deux ouvrages récupérés sur le Net permettent de penser que d’autres livres datant des débuts du 19e siècle dorment encore dans les fonds des bibliothèques un peu partout, et – qui sait ?- en Haïti aussi.

Il s’agit ici, de la pointe de l’iceberg, car ce n’est pas moins de 3000 ouvrages sur Saint-Domingue et Haïti qu’on peut consulter sur les sites des bibliothèques ou regroupement de bibliothèques tels que : gallica.fr, archive.org, manioc. org, rfnum.org ou dloc.com. Il y a plus : une édition complète de la Gazette de Jean-Jacques Dessalines (1805-1806) a été numérisée par la bibliothèque nationale d’Autriche et se trouve sur europeana.eu.

En Haïti, le Comité interministériel d’administration du territoire (CIA) a, pour les besoins de ses activités, mis en ligne sur le site de sa bibliothèque numérique, près de 3000 textes réglementaires haïtiens : sur le foncier, l’urbanisme, l’environnement, les collectivités territoriales, le droit, etc.

Et là ma grande préoccupation. Pourquoi, nous ne trouvons pas en Haïti, la formule pour la création du catalogue collectif de nos collections patrimoniales comme le recommandait dès 1977 et 1979 Silvère Willemin, dans ses rapports à l’UNESCO sur l’évaluation et le développement des services de bibliothèque en Haïti ? La tâche est de loin plus facile aujourd’hui, avec l’avancée des technologies de l’information et de la communication. Les bibliothèques patrimoniales haïtiennes ont intérêt à s’asseoir et créer les outils collaboratifs pour offrir un service digne du 21e siècle, une BIBLIOTHÈQUE NUMÉRIQUE HAÏTIENNE, créée en Haïti par des Haïtiens. C’est possible, la technologie est à notre portée et nous avons en Haïti le savoir et les compétences pour le faire de la meilleure des manières.

Patrick Tardieu

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