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Le monolinguisme du ridicule

26 juillet 2017, 8:05 catégorie: Culture11 235 vue(s) A+ / A-

Parlementaires au Parlement haïtien./Photo : http://news.anmwe.com.

 

Il est coutumier, par ignorance, par préjugés, ou du fait des deux, qu’un professeur haïtien enjoigne à un écolier de s’exprimer, alors que ce dernier s’exprime de la manière la plus naturelle qui soit, de la manière la plus abrupte que spontanée dans sa langue maternelle, dans son monolinguisme génial.

Il est coutumier, par ignorance, par préjugés, ou du fait des deux, qu’un professeur haïtien enjoigne à un écolier de s’exprimer, alors que ce dernier s’exprime de la manière la plus naturelle qui soit, de la manière la plus abrupte que spontanée dans sa langue maternelle, dans son monolinguisme génial. En ce sens, l’école, haut lieu de socialisations langagières, devient tout aussi bien un foyer d’abêtissement, d’abjections langagières. Il en résulte un monolinguisme aveugle, par refus d’accepter l’altérité du créole, symbolique, pour maintenir les unilingues créolophones en sousestime, valorisant, en dévaluant les vertus sociocognitives de la langue endogène. Le monolinguisme du français. Un monolinguisme maladroit. Improductif après deux siècles d’usage par un petit nombre incapable de mauvaise foi de franciser la population. Un monolinguisme qui se ridiculise, qui nous ridiculise.

Encourt la peine capitale sans moratoire celui qui oserait commettre un lapsus en français. Cette femme édénique qu’est la langue française est d’une telle pureté et beauté, qu’il ne faut pas la toucher, même avec le plus beau des jasmins. Or, il est connu qu’aucun locuteur n’est vacciné contre ce qu’une linguiste nomme avec intelligence « accident de performance » et que faute de clémence et de sagacité l’on appelle lapsus. Le sénateur Willot Joseph est victime de ce monolinguisme. Ce monolinguisme de l’écrit condamne à la dérision un honorable à qui on impute le lynchage du monolinguisme étatique. Ce monolinguisme a éclaboussé sans gêne le talentueux chanteur/compositeur Shaba. Le président Jovenel Moise a été sulfaté pour avoir commis un lapsus de « feublesse ». La liste des victimes de ce bourreau, de ce monstre abhorré est longue. Dieu seul sait combien de décrocheur (euse) (s) scolaires en sont victimes. La moquerie pour usage non normé du français est une tueuse silencieuse.

 Haïti pays francophone est un propos faux par généralisation. Ce souhait qui sonne comme un constat travestit l’écologie linguistique du français en Haïti. Il est judicieux de bémoliser. Dans le pays de Jacques Stephen Alexis, il y a des francophones, ceux qui ont le français comme langue maternelle, ils sont en nombre insignifiant selon Yves Déjean, il y a des francophonoïdes, ceux qui l’ont appris à l’école, à coup de grammaires, dont certains ont beaucoup souffert pour son acquisition et par conséquent s’y attachent un amour démesuré, ce sont des fous du français, des francolâtres, il y a aussi des francoaphones, il s’agit alors des 95 % qui ne connaissent pas le français, eux qui vivent dans un territoire dit francophone tout en étant privés des bienfaits présumés d’une telle francophonie.

 Cette analyse semble contredire plus d’un. L’essayiste Lyonel Trouillot considère que le français fait partie du patrimoine linguistique d’Haïti, considération que Robert Berrouët- Oriol adopte avec engouement. Dans un article génialement bien écrit, le géographe Jean-Marie Théodat tient à peu près le même langage. Je n’acquiesce pas. Cette vue de l’esprit est partiellement fondée. Après deux siècles d’usage du français dans tous les interstices de la vie du pays au niveau officiel, ne pas admettre son ancrage est l’expression d’une myopie intellectuelle. Néanmoins, il est de l’ordre de la probité de reconnaitre que telle considération n’est parfaitement correcte qu’en deçà des Pyrénées, et qu’au-delà, c’est l’exclusion de la majorité créolophone unilingue. Si le français est un butin de guerre, c’est celui d’un groupuscule. Ceux dont les parents en sont (en majorité) exclus.

 Dans le pays de Jacques Roumain, d’Anténor Firmin, de Lyonel Trouillot, de Franketienne, de Gary Victor, de Théodore Achille, de Jean-Claude Fignolé, de Gélin Collot, il y a deux monolinguismes. Le monolinguisme créole. Ce monolinguisme excommunié de l’incapacité de l’État à lui faire jouer son rôle dans le développement du pays. C’est le monolinguisme de soi. Pourtant, c’est le monolinguisme asocial. Le monolinguisme dévalorisé. Le monolinguisme abâtardi. L’autre monolinguisme, c’est le titre d’un essai de Jacques Derrida, le monolinguisme de l’autre. La langue dans laquelle on nous contraint à parler, celle qui prétend valoriser les dires/dits dans les espaces publics, la seule qui nous ait été donnée d’apprendre dans un cadre formel, la seule qu’on prétend maîtriser dans les situations dites formelles, n’est pas la nôtre, on n’arrive pas tous à se l’approprier, à la domestiquer. Ce monolinguisme tueur de rêves. D’intelligence aussi.

Qu’un ministre de l’Éducation nationale se soit obligé de se justifier par un non-argument pour avoir commis un lapsus, que soient ridiculisés des parlementaires, ceux qui sont censés être les échantillons de compétence de la nation, pour reprendre l’expression du feu professeur Manigat, que certains des nôtres soient contraints de décrocher pour avoir assassiné, diraient certains, la langue de Voltaire, tout ceci nous abêtit, chacun de nous devrait avoir honte. Et entre-temps, des mémoires de licence se rédigent dans un créole de qualité, entre-temps, une thèse vient de s’écrire en créole, entre-temps, on viole les droits du monolinguisme de soi. En même temps, le monolinguisme de l’autre nous ridiculise et le sénateur Willot Joseph devient la risée, même de ceux qui sont tout autant victimes du monolinguisme du ridicule.

Verly SYLVESTRE

 juriste/ linguiste

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