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Le créole à la CARICOM : utopie ou mal-vision persistante ?

12 avril 2018, 9:33 catégorie: Société6 130 vue(s) A+ / A-

L’idée de voir le créole haïtien accéder au statut de langue officielle ou d’une langue usuelle de travail à la CARICOM est défendue par plusieurs personnes depuis un certain temps. Ainsi, « Alors qu’Haïti assure, depuis ce mois de janvier 2013, la présidence de la Communauté caribéenne (CARICOM), le rectorat de l’Université d’État d’Haïti et le comité de mise sur pied d’une académie de la langue créole appellent le chef de l’État, Michel Martelly, à demander que le créole, plutôt que le français, soit l’une des langues officielles de l’organisation régionale » (« Le créole haïtien plutôt que le français comme langue officielle, plaident deux institutions », AlterPresse, 29 janvier 2013). Dans la Francocréolophonie haïtienne, cette idée est-elle fondée et productive ? Est-elle compatible avec le plaidoyer pour l’aménagement de nos deux langues officielles ?

La Communauté des Caraïbes (ou Marché commun des Caraïbes, la CARICOM) « a été créée le 4 juillet 1973 à Chaguaramas (Trin­ité-et-Tobago), par un traité signé par la Barbade, le Guyana, la Jamaïque, Trinité-et- Tobago. Ce traité institue un marché com­mun entre les États membres, définit les instruments de l’intégration économique de la région, précise les bases des relations avec les autres États et les organisations in­ternationales. Son siège officiel se trouve à Georgetown (Guyana) et sa composition s’est progressivement élargie depuis sa créa­tion : elle compte quinze membres depuis 2002 et cinq membres associés » (Source : Encyclopædia Universalis France). La CARICOM comprend aujourd’hui Anti­gua-et-Barbuda, Bahamas, Barbade, Belize, Dominique, Grenade, Guyana, Haïti, Jama­ïque, Montserrat, Sainte-Lucie, Saint-Kitts-et-Nevis, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Suriname, Trinité-et-Tobago. À l’exception du Suriname néerlandophone, la langue of­ficielle (ou de facto) des pays membres de la CARICOM est l’anglais, langue également officielle de cette institution. La langue offi­cielle du Suriname est le néerlandais, tandis qu’une partie de la population parle le su­rinamais (sranan tongo ou créole sarama­ca), un créole à base lexicale anglaise. L’hindoustani et le javanais sont aussi des langues parlées au Suriname. La population de la Dominique et de Sainte-Lucie parle un créole à base lexicale française proche du créole de la Guadeloupe tandis que dans les autres États où la langue officielle est l’anglais l’on trouve des variétés de créole de souche lexicale anglaise habituellement ap­pelées « patois ».

En juillet 1997, à Montego Bay (Jamaïque), Haïti est devenue membre de la CARICOM et, depuis juillet 1999, membre à part en­tière de cette institution. Dans un texte paru au Nouvelliste le 12 décembre 2017, « L’intégration d’Haïti à la CARICOM : un monde d’opportunités à saisir et de défis à relever », Petit Frant Ibreus, sociologue, et Jimmy Saint-Vil, historien, soutien­nent que « Les retombées économiques de l’intégration d’Haïti dans la commu­nauté sont pour le moment faibles, voire inexistantes. C’est un jeu à somme nulle (le marché commun de la Caraïbe ne crée ni ne résout aucun problème pour le pays), disait l’actuel député de Pétion-Ville, Jerry Tardieu, dans une interview accordée au journaliste Pierre Raymond Dumas (Du­mas/ Tardieu, 2014). Le constat aurait été le même pour n’importe quel autre accord commercial préférentiel auquel Haïti ad­hèrerait, étant donné le niveau quasi nul du tissu productif du pays. » Si des retom­bées économiques mesurables semblent encore se faire attendre pour Haïti, le prin­cipe de l’adhésion du pays à une structure économique et géopolitique régionale semble faire consensus. L’on s’accorde donc à dire, de manière générale, qu’Haïti a inté­rêt, loin de s’isoler, à intégrer des structures transnationales régionales.

Haïti (environ 10 millions d’habitants) est le plus peuplé et le seul État francocréolo­phone de la CARICOM. La population des autres pays de cette institution se chiffre ainsi : Antigua-et-Barbuda 100 963 (2016); Bahamas 391 232 (2016); Barbade 284 996 (2016); Belize 366 954 (2016); Dominique 73 543 (2016); Grenade 234 758 (2016); Guyana 773 303 (2016); Jamaïque 2 881 000 (2016); Montserrat 4 900 (2012); Sainte- Lucie 178 015 (2016); Saint-Kitts-et-Nevis 54 821 (2016); Saint-Vincent-et-les-Gren­adines 109 643 (2016); Suriname 558 368 (2016); Trinité-et-Tobago 1 365 000 (2016).

Dans un article paru au National le 28 février 2018, « Le créole recalé au sein de la Caricom », Daniel Sévère fournit un éclai­rage actualisé sur la question du créole à la CARICOM : « À l’occasion de l’ouverture de la 29e réunion intersessionnelle de la conférence des chefs d’État et de gouverne­ment à Port-au-Prince, le lundi 26 février, le président de la République d’Haïti, Jovenel Moïse, avait nourri l’idée de faire intégrer les langues officielles d’Haïti dans la Cari­com. Ce, en vue de favoriser l’intégration effective du peuple haïtien dans le marché caribéen. (…)

Les attentes de Jovenel Moïse n’ont pas été comblées. À l’issue d’environ 10 heures de discussion à huis clos, les délégués des dif­férentes nations ayant pris part aux deux journées de partage à Port-au-Prince, les 26 et 27 février, ont délibéré sur plusieurs thèmes constituant la toile de fond des échanges. Contre l’attente du président de la première République noire, le français n’a pas été officialisé encore moins le créole au salon de la Caricom. »

Pareil constat confirme que la question lin­guistique en général et singulièrement la présence des langues officielles d’Haïti à la CARICOM n’est pas à l’ordre du jour parmi les pays membres de cette institution ré­gionale. Haïti, « pays exportateur de main d’oeuvre » mais n’ayant pas grand chose à offrir à la CARICOM au plan économique, n’est pas en mesure de négocier le statut et la place du créole et du français dans l’organisation régionale. Pour les pays ayant l’anglais comme langue officielle, l’accession du créole haïtien au titre de langue officielle de la CARICOM pourrait ouvrir la voie à des revendications linguistiques diverses là où d’autres langues régionales sont parlées par une partie de la population. C’est le cas, par exemple, du surinamais (sranan tongo), de l’hindoustani et du javanais au Surina­me, du créole anglais de la Jamaïque, ainsi que, à Trinité-et-Tobago, des deux créoles à base lexicale anglaise, le créole tobagodien et le créole trinidadien.

Le principal argument des promoteurs du créole à la CARICOM est de l’ordre de la dé­mographie et du symbolisme idéologique : Haïti étant le pays le plus peuplé de la CAR­ICOM, il serait « normal » que le créole soit l’une des langues officielles de cette instance régionale. S’il semble séduisant à première vue, l’argument démographique ne résiste pourtant pas à l’analyse. En effet, les pays de la CARICOM ayant l’anglais comme langue officielle n’ont aucun intérêt –économique et politique–, à avoir une seconde ou une troisième langue officielle dans cette in­stitution. La CARICOM, structure trans­nationale à faible impact économique et politique régional, n’a ni les moyens économiques ni la volonté politique de s’adjoindre d’autres langues officielles dans ses instances. De plus, les pays de la CARI­COM ne s’estiment pas concernés par la question de l’aménagement linguistique en Haïti. Le principal sinon le seul bénéficiaire de l’introduction du créole à la CARICOM serait donc Haïti. Mais convient-il de par­ler de véritables « bénéfices » linguistiques pour le pays ? En réalité, Haïti a peu ou pas du tout de « bénéfices » réels à tirer de l’introduction du créole à la CARICOM : cette mesure, que d’aucuns assimilent à une douce utopie sinon à une fuite en avant, s’apparente à une revendication « nationali­ste » de l’ordre du symbolisme idéologique au sens où seule la population haïtienne y trouverait des « bénéfices » linguistiques, la reconnaissance du statut de langue officielle du créole au sein de la CARICOM étant illusoirement promue au rang d’une con­quête historique. Mais hormis l’importation de pétrole provenant de Trinidad-et-Toba­go, les faits observables n’indiquent nuls « bénéfices » économiques et/ou symbol­iques reçus par la population d’Haïti depuis notre adhésion à la CARICOM; il est donc logiquement peu crédible que l’ensemble de la population y trouve un quelconque « bé­néfice », en particulier au plan lingusitique.

Les motivations « nationalistes » à l’oeuvre dans l’idée de l’accession du créole au statut de langue officielle à la CARICOM sem­blent participer d’une partie de poker vir­tuel : le faible impact économique et poli­tique régional de la CARICOM est oblitéré sinon dilué au profit d’une improbable rente symbolique dont Haïti serait le bénéficiaire mais cette rente sera sans emprise réelle sur l’aménagement des deux langues officielles du pays.

Ce qu’il importe de bien comprendre, c’est que le principal argument des promoteurs du créole à la CARICOM –argument de nature démographique–, ne procède pas d’une vision de l’aménagement des deux langues officielles d’Haïti. Plutôt que de plaider pour l’élaboration et la mise en oeuvre d’une politique linguistique natio­nale ciblant nos deux langues officielles, les promoteurs du créole à la CARICOM se barricadent dans l’espace outre-mer où il s’agit de faire la promotion « militante » du créole en deça de son aménagement, en Haïti, dans l’espace des rapports entre l’État et ses administrés et singulièrement dans le système éducatif national encore privé d’une politique linguistique éducative. En choisissant de manière préférentielle la promotion externe du créole, les promo­teurs du créole à la CARICOM évacuent en amont l’objectif prioritaire d’une politique linguistique d’État à mettre en oeuvre sur le territoire national.

Tel est en effet le noeud central de la ques­tion ici débattue : faut-il donner la priorité à l’impératif de l’élaboration et de la mise en oeuvre d’une politique linguistique d’État ciblant nos deux langues officielles ? Ou faut-il se contenter d’une « promotion » symbolique du créole en dehors d’Haïti et à l’encontre de son véritable aménagement, aux côtés du français, sur le territoire na­tional ? On notera au passage que la plu­part du temps les promoteurs du créole à la CARICOM ne sont pas porteurs d’une vi­sion de l’aménagement simultané du créole et du français en Haïti; de manière corrélée, ces promoteurs assument qu’il faut « défen­dre » le créole en excluant le français du champ des compétences de l’État…

Dans tous les cas de figure, Haïti n’a ni les ressources intellectuelles suffisantes ni l’infrastructure professionnelle adéquate pour assurer la traduction en créole de l’ensemble des documents techniques de la CARICOM. À notre connaissance, aucune institution universitaire haïtienne n’offre aujourd’hui un programme spécifique de formation en traduction/terminologie/in­terprétariat (1er et second cycles) capable d’assurer, à un haut niveau professionnel, une vaste entreprise de traduction tech­nique vers le créole. Les faibles ressources financières et surtout professionnelles du pays en matière de traduction/interprétari­at devraient être dirigées en priorité vers les besoins internes du pays, en particulier vers la traduction en créole de nos centaines de textes de loi, traités, accords, conventions, arrêtés, livres scolaires, etc.

Il est illusoire de croire que l’accession du créole au statut de langue officielle à la CARICOM favorisera « l’intégration ef­fective du peuple haïtien dans le marché caribéen » : cette intégration n’a pas eu lieu depuis 1999, date de l’adhésion dé­finitive d’Haïti à la CARICOM. Ce sont des mesures économiques de grande en­vergure, l’extension et la diversification de la production nationale qui favoriseront pareille intégration sur le marché interne ainsi que dans le marché caribéen. Au jour d’aujourd’hui, la question du créole à la CARICOM s’apparente à une douce utopie et à une mal-vision persistante qui consiste à évacuer l’impératif de l’aménagement lin­guistique en Haïti. Cette question méritera éventuellement d’être posée dans un autre contexte lorsque, sur le plan interne notam­ment, le pays aura déjà été doté par l’État de sa première législation d’aménagement simultané de nos deux langues officielles.

Par Robert Berrouët-Oriol Linguiste-terminologue

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