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Le bracero au bras coupé

19 juin 2015, 4:16 catégorie: Édito665 vue(s) A+ / A-

Voici venir l’époque du « Braceros au bras coupé », comme l’avait titré Le Petit Samedi Soir au début des années  quatre-vingt. « Le Brakoupe » dont parle Syto Cavé n’était pas reconnu par l’État. Sans identité, nègre « bosal », entité « mastòk », sans état civil, l’estropié, le manchot avec son lugubre moignon nous revient. L’État, qui a toujours protégé les intérêts des classes possédantes de ce pays, devra, aujourd’hui, recevoir, contre son gré, ceux qu’il avait niés et méprisés.

Le rapatriement des illégaux haïtiens venant de la République dominicaine  met, comme on le dit, un « abcès sur un clou ». Au propre comme au figuré, la situation socioéconomique laisse présager un éclatement. La bulle du marasme total, de nos luttes sans grandeur, de nos accusations réciproques, de nos actes politiques toujours manqués, des efforts positifs faits ici et là et considérés comme « le délire mégalomaniaque d’une nation d’orgueilleux » va exploser. Cela éclaboussera tous les citoyens.

D’abord, la classe moyenne, depuis Dumarsais Estimé, fait une chute dans le vide. Il faut rappeler qu’à l’époque de ce président visionnaire, la République dominicaine envoyait des ingénieurs et autres cadres techniques en Haïti pour imiter le Bicentenaire, cette allée urbaine bordant la mer. Ils ont fait leur Malecon, mais, ils ne disent pas qu’ils avaient tout copié du visionnaire Dumarsais Estimé. Notre classe moyenne est aujourd’hui au bord de la suffocation existentielle. Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 l’a mise presque à genou.

Ensuite, ladite bourgeoisie haïtienne qui n’investit pas pour créer des emplois, se contentant du commerce import-export dans un environnement impropre à toute urbanité moderne, devra payer la note de ces milliers de compatriotes qui, retournés chez eux dans un pays sinistré, demanderont du travail pour nourrir leurs femmes et leurs enfants. Le temps des beaux voyages et des élégances métropolitaines est-il pour cela fini ?

Mais cet État qui, depuis 1806, reproduit la ségrégation (« Et ceux dont les pères sont en Afrique… ») et qui, aujourd’hui encore, enlève ce qui reste du décor  symbolique au père de la patrie (voir ce qu’il en reste au Champ de Mars), comment cet État lié à des intérêts internationaux va-t-il défendre, encadrer et supporter les expatriés ?

On aura encore d’autres Canaans ! Et l’errance n’aura pas de fin. Et l’émasculation collective. Les tentes reviendront. Les ONG se frottent déjà les mains. Les entreprises de services bien souchées aussi. Des dossiers de demande de fonds se préparent à la hâte. La misère de l’autre est de l’or ! Pendant la Copa America, il n’y a pas meilleur timing pour nous glisser une autre catastrophe !

Et le peuple ? Manipulé par l’assistanat, le cerveau lavé  (brain washing) par les sermons des évangélistes qui carburent contre notre identité culturelle, il regardera le frère revenu comme un triste revenant. Il n’y a pas meilleur moyen de traduire tout ce vaste dégât : le nihilisme. Il faut lire « Le journal d’un fou » de Gogol joué au Rex théâtre détruit par le séisme. Richard Brisson, le seul acteur de cette pièce, a été assassiné par les sbires de Jean Claude Duvalier.

 

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