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L’application de la politique d’égalité femmes-hommes n’est pas pour demain !

02 juillet 2018, 9:42 catégorie: Tribune17 822 vue(s) A+ / A-

En 2014, Haïti s’est enrichie d’une politique d’égalité femmes-hommes. Celle-ci, à l’instar de toute politique de développement, recèle des impensées, des failles, des contradictions, etc. Mais, elle contient indéniablement des ressources pour déjouer les discriminations spécifiques contre les femmes. Et jusqu’en 2034, elle est le document de référence, mais aussi l’aune de mesure de l’action du gouvernement haïtien en matière d’égalité des droits. Mais, quatre ans après, la politique d’égalité n’est toujours pas appliquée.

De 2014 à date, la plupart des ministres à la Condition féminine et le personnel du ministère (dont je fais partie) essaient tant bien que mal (avec plus de mal que de bien) de la faire appliquer. Soulignons au passage que le ministère à la Condition féminine est l’instance en charge de superviser la mise en oeuvre de cette politique. Ainsi, avons-nous procédé au lancement officiel de la politique d’égalité « au niveau national », puis « à l’échelle départementale ». En 2017, nous avons poussé d’un cran. Ainsi, avons-nous tenté d’instituer l’une des structures nécessaires à la mise en branle de cette politique. Précisément les Unités de genre des ministères (UGM). Mais tout compte fait, nous n’arrivons pas à rompre les amarres. La politique d’égalité n’est toujours pas appliquée.

Plusieurs explications peuvent être mobilisées pour appréhender sa non-application. D’abord, la faiblesse des ressources financières allouée au ministère à la Condition féminine. Son budget est de 196 millions de gourdes sur un total de 144 milliards du budget de l’État. Soit 0,13%. Il a augmenté par rapport aux années précédentes, mais demeure faible pour l’application d’une politique aux visées si ambitieuses.

L’autre explication est le désengagement des autres institutions publiques face à cette politique, pourtant transversale. En effet, dans la logique doulè fanm se pou tout fanm, la politique d’égalité est abandonnée à la discrétion du MCFDF. Ce qui produit une fracture de l’action gouvernementale quant aux conditions de vie des femmes. En effet, le MCFDF doit satisfaire l’ensemble des aspirations des 50,4% de la population. Avec 0.13% du budget national. Tandis que la totalité des ressources des autres ministères est réservée aux hommes. Plus précisément à la reproduction de l’élite politique masculine. Cette fracture participe elle-même d’un État (en tant qu’appareil) de privilèges. Un État qui privilégie les hommes, notamment l’élite politique masculine.

Le problème se joue aussi dans la relation que le champ politique entretient avec la compétence scientifique. Historiquement, les deux ne font pas bon ménage. Le professeur Alain Gilles l’a analysé dans un article paru dans la revue Conjonction. Selon lui, les valeurs telles que l’acceptation critique, la rigueur, la pertinence, ne sont pas valorisées dans le champ politique, et par extrapolation dans les institutions publiques. Les pratiquer, c’est risquer la marginalisation. Or, l’application optimale de la politique d’égalité, comme toute autre politique publique, fait appel à des compétences et des énergies. Plus encore, le genre est une grille d’analyse critique. Par conséquent, la mise en oeuvre de la politique d’égalité mettra à l’épreuve les politiques publiques en vigueur ainsi que les institutions politiques et économiques existantes.

Si la critique n’est pas tolérée dans notre tradition politique et institutionnelle, elle l’est d’autant moins quand elle vient des femmes. La norme dominante au sein de la société haïtienne étant celle des femmes potomitan. Dans la pratique, cette norme institue et légitime une division sexuelle du travail : la gestion de la sphère domestique aux femmes pauvres, contrecoup de leur exclusion du champ public et politique (et tout ce qui va avec).

Ainsi, une ministre des Droits des Femmes ne dérange-t-il pas tant qu’elle distribue des kits d’hygiènes aux femmes pauvres. Ou organise « une clinique mobile » à leur intention lors de la Journée internationale de la santé des femmes. Ces actions sont d’ailleurs chaudement applaudies et politiquement payantes, car elles cadrent avec la norme des femmes poto mitan. À l’opposé, elle serait vite éjectée de son siège, si elle lui prenait le vertige de systématiquement questionner l’action de ses collègues du gouvernement à la loupe de sa politique d’égalité. En dépit de leur ascension aux sphères de pouvoir, plus encore dans une institution avec une histoire féministe, la plupart des ministres à la Condition féminine ne sont pas émancipées de la norme. D’ailleurs, certaines ont tenté de transformer le MCFDF en une institution de service, et par là, miner sa mission normative, corollaire de l’activité scientifique et intellectuelle (production de rapports, débat contradictoire, prise de parole publique, etc.).

À ces obstacles structurels se greffent ceux de la conjoncture actuelle. La totalité des énergies, des ressources financières du pays s’engouffrent dans la caravane du changement (Karavan chanjman). Le président et le Premier ministre croient dur comme fer qu’ils peuvent développer le pays à coup de caravane, et en cinq ans. Faisant fi de toutes considérations scientifiques. Balayant également les expériences des pays de l’Amérique latine en matière de développement socio-économique, lequel a exigé plusieurs décennies ainsi qu’un travail de construction patiente et laborieuse des institutions politiques et économiques. Autant dire que des hommes politiques qui pensent le développement socio-économique à partir d’une formule floue et montée de toutes pièces n’investiront jamais dans une politique d’égalité ni dans la construction laborieuse de structures nécessaires à sa mise en oeuvre.

En un mot, l’application de la politique d’égalité n’est pas pour demain, voire ni après-demain !

Natacha Clergé

Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis

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