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L’agroécologie, un projet politique pour l’agriculture haïtienne ?

08 octobre 2017, 8:43 catégorie: Economie8 428 vue(s) A+ / A-

Faim, pauvreté et changement climatique : les défis d’aujourd’hui et ceux de demain.

Les faits sont accablants, mais bien connus : sur les 10 millions d’humains qui peuplent notre territoire, il en est encore 4.5 millions qui souffrent de la faim et plus de deux millions qui sont victimes de carences nutritionnelles en protéines, vitamines ou minéraux (FAO 2003). Les productions vivrières ne manquent cependant pas à l’échelle mondiale : elles atteignent en moyenne les 30 kilos d’équivalentes céréales annuelles par habitant, alors même que les besoins n’excèdent pas les 200 kilogrammes par personne et par an. Mais les disponibilités alimentaires sont très inégalement réparties. Des quantités croissantes de céréales en provenance des pays excédentaires (États-Unis, Union européenne, Argentine, Australie, etc.) sont destinées à nourrir des animaux domestiques, tandis que la paysannerie haïtienne ne parvient plus à en produire ou à s’en procurer suffisamment. La faim et la malnutrition résultent pour l’essentiel de l’insuffisance de revenus dont sont victimes nos petits paysans (IAASTD 2009). Comment organiser, face à l’impasse actuelle des systèmes non durables, la transition pour qu’un autre modèle tel que l’agroécologie devienne réalisable ? Souvent, changer implique d’apprendre à apprendre autrement… Ce qui peut impliquer en quelque sorte de renoncer en la transformant à la manière d’apprendre qui nous a menés à l’impasse actuelle.

Le paradoxe est que les deux tiers des gens qui ont faim sont des paysans. Ces paysans n’ont guère les moyens de produire de quoi s’alimenter correctement par eux-mêmes ou dégager les revenus monétaires qui leur seraient nécessaires pour acquérir suffisamment de nourriture sur les marchés. Il s’agit de paysans sans terre et d’exploitants n’ayant pas d’autres matériels que leurs seuls outils manuels (houes, bêches, machettes, bâtons fouisseurs, etc.). Les populations urbaines qui souffrent de sous-nutrition dans les bidonvilles de nos grandes villes (Port-au-Prince, Cap-Haïtien, Gonaïves, etc.) sont elles-mêmes issues de familles paysannes qui, n’ayant guère pu rester compétitives sur les marchés, ont dû vendre ou céder leurs exploitations. Moins dispersées que les rurales, elles peuvent davantage espérer bénéficier de « l’aide alimentaire » des nations les plus riches (via certaines ONG). Leur dépendance à l’égard de celle-ci n’en est pas moins angoissante, du fait que les nations riches (UE, USA, France, Canada, Australie, Argentine) réduisent leurs dons en nourriture lorsque les cours des céréales commencent à monter sur les marchés internationaux. La crise alimentaire d’aujourd’hui chez nous a mis encore une fois en évidence une réalité injuste et frustrante, à savoir qu’il n’y a pas de relation directe entre la production alimentaire de notre pays et la quantité d’affamés qui y vit (près de 4.5 millions).

Pour ces raisons et pour bien d’autres encore, l’agriculture moderne subventionnée des pays riches censés éradiquer les pénuries alimentaires en Haïti, les a tragiquement aggravées. Dans le contexte d’un monde en crise politique, économique, géopolitique, écologique, énergétique et humaine, la problématique de l’alimentation ne peut, sans risque d’un désastre social considérable, continuer à être traitée comme une question subsidiaire.

Il existe des pratiques agricoles durables et économiques viables, mais un certain nombre d’obstacles à leur adoption doivent être surmontés

Par contraste, l’agroécologie est une source de résilience aussi bien à l’échelle d’une région qu’à l’échelle du ménage/paysan individuel. Mais il y a autre chose encore. Intensive en main-d’oeuvre, l’agroécologie l’est aussi en connaissances : elle sup­pose des transferts de savoirs, elle repose sur les échanges entre pay­sans, elle les érige en experts – au lieu que la bonne pratique vienne des laboratoires, elle a sa source dans ces lieux d’expérimentation que sont les champs que l’on cultive. En cela, l’agroécologie est source d’émancipation pour les paysans : de receveurs de conseils, elle les érige en co-acteurs, et elle équilibre les rapports entre les détenteurs du savoir et ses utilisateurs – et les pay­sans se trouvent des deux côtés à la fois. Dans notre pays où l’exclusion des paysans de la décision politique a constitué, pendant des années, une des causes majeures du sous-investissement dans l’agriculture et, plus encore, de choix dans les poli­tiques agricoles qui ont sacrifié aussi bien l’équité sociale que la durabilité environnementale, l’agroécologie a donc des effets subversifs puissants.

La généralisation de pratiques telles que la culture de variétés utilisant efficacement l’azote et résistantes à la chaleur, le zéro labour et la gestion intégrée de la fertilité des sols permettrait d’accroître la productivité ainsi que les revenus des paysans et contribuerait à faire baisser les prix des produits alimentaires. Or l’adoption de pratiques améliorées par les agriculteurs demeure très limitée. Souvent, elle est freinée par des politiques – comme les subventions aux intrants – qui entretiennent des pratiques de production non durables aux dépens de pratiques favorisant une utilisation plus efficace des ressources, la conservation des sols et la réduction de l’intensité des émissions agricoles de gaz à effet de serre (Exemple à l’appui : les rizières ont la vallée de l’Artibonite). Nos petits paysans, en particulier, doivent surmonter toutes sortes d’obstacles pour parvenir à une agriculture durable, notamment des problèmes d’accès aux marchés, au crédit, aux services de vulgarisation, aux informations météorologiques, aux outils de gestion des risques et à la protection sociale.

Les circuits courts, vecteurs de démocratie alimentaire en Haïti ?

Les circuits courts et l’alimentation locale peuvent être de bons moyens de réduire le gaspillage et d’avoir une empreinte environnementale plus légère. Cette mesure de développement rural permet de mieux intégrer les agriculteurs dans la chaîne alimentaire, à travers des dispositifs de promotion et d’amélioration de la qualité des produits. Elle permet aux producteurs de fixer plus de valeur ajoutée dans leurs produits et ainsi, devenir plus compétitifs. Comme ils sont aidés dans la promotion de leurs produits, ils peuvent trouver des marchés locaux qui permettent de renforcer l’économie locale. Les circuits courts sont efficaces pour réduire le gaspillage alimentaire et avoir une empreinte carbone plus légère. Le principe de base du modèle agroécologique, c’est la réorganisation du travail tant au niveau de l’emploi que de la distribution, tout en transformant les modes de consommation. Notamment en tentant de résoudre les problèmes de gaspillage ou en diminuant la place de la consommation de viande dans le système alimentaire (Marcel Mazoyer et al. 1997). Les circuits courts seraient-ils la solution ? Nous permettraient-ils d’arriver à plus de justice, de démocratie alimentaire ? En quoi, à quelles conditions et avec quelles limites ?

Puisque les coûts environnementaux ne sont pas pris en compte dans le prix, les aliments importés peuvent toujours paraître moins chers. C’est pourquoi la relation producteurs/ acheteur est importante, l’acheteur étant moins enclin à faire pression sur les prix s’il connaît tous ces bénéfices environnementaux. On ne peut guère, par exemple, apprécier l’efficacité des systèmes de production agricole sans prendre en considération les aléas qui pèsent sur les rendements et les prix, la dépendance éventuelle à l’égard de commerçants usuriers, la plus ou moins grande sécurité des exploitants sur leurs tenures foncières, etc. L’intérêt des paysans pauvres travaillant dans des conditions de grande précarité consiste en effet rarement en la maximisation de l’espérance mathématique de leurs rendements à l’hectare ou de leurs revenus monétaires par jour de travail ; il leur faut plutôt assurer en permanence un revenu minimum et réduire les risques de très mauvaises récoltes, sans devoir emprunter de l’argent auprès des banques ou des commerçants usuriers, quitte à produire par eux-mêmes une part importante de leur alimentation (Warner K.D. 2007).

Jean-Rusnel Etienne Agronome, spécialiste de l’agroécologie et de l’agriculture familiale

BIBLIOGRAPHIE

ALLAIS M., 1993, La politique de libre échange, le GATT, et la communauté européenne, Allocution au premier sommet alimentaire européen, document ronéoté, Bruxelles, 32 p.

BARRÈS J.-F., BILLAZ R., DUFUMIER M., GENTIL D., 1980, Méthodes d’évaluation des projets, Paris, AMIRA/ INSEE-coopération.

BILLAZ R., DUFUMIER M., 1980, Recherche et développement agricole, Paris, PUF, coll. techniques vivantes.

DUFUMIER M., 1986, Les politiques agraires, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?

DUFUMIER M., 1996, Les projets de développement agricole. Manuel d’expertise, Paris, Karthala.

DUFUMIER M. (dir.), 2002, Un agronome dans son siècle. Actualité de René DUMONT, Paris, Karthala/INAPG.

DUFUMIER M., 2004, Agricultures et paysanneries des Tiers mondes, Paris, Karthala.

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