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L’agroécologie peut-elle doper les récoltes d’Haïti ?

14 juin 2018, 9:32 catégorie: Economie12 795 vue(s) A+ / A-

L’agroécologie peut-elle doper les récoltes d’Haïti?

 

Une nouvelle approche pour nourrir correctement et durablement nos terroirs.

L’agriculture – qui inclut, dans une acception large, les productions végétales, la transformation agroalimentaire, l’élevage, la pêche et l’exploitation forestière – constitue l’épine dorsale de notre économie, puisqu’elle représente près de 25 % du Produit intérieur brut (PIB) et contribue pour 40% aux recettes d’exportation. Cependant, les rendements agricoles ont stagné pendant de nombreuses années et sont encore inférieurs à ceux des autres régions développées, maintenant ainsi des milliers de paysans haïtiens dans la pauvreté. Actuellement, la consommation nationale est couverte à plus de 80 % par les importations pour le riz, les oeufs et la viande de volaille (respectivement 82 %, 96 % et 94 %). L’agroécologie peut être considérée comme un système résilient face aux crises, qu’elles soient d’ordre climatique (sécheresse), économique (variation brutale des prix, fermeture des marchés) ou politique (décisions défavorables de politique agricole). Dans ce sens, elle offre une voie pertinente pour le développement, car elle recherche des avantages comparatifs sur tous les aspects afin de reconstruire en permanence l’équilibre menacé.

L’agriculture haïtienne semble confrontée à un défi insurmontable : fournir suffisamment de nourriture à l’ensemble de la population, quelles que soient leur situation économique et leur localisation. La science estime leurs besoins biologiques à environ 2200 kcal/hab/jour. En effet, près de 5 millions d’Haïtiens n’accèdent pas à cette quantité et souffrent de manière quasi permanente de famine. À ce nombre, il faut ajouter ceux qui sont confrontés à la même situation de façon épisodiquement. C’est difficile à croire, mais une majorité des affamés – de l’ordre de 75 % – est composée de producteurs de denrées alimentaires/ paysans. Parmi eux, certains vivent dans des régions difficiles pour l’agriculture : zones de montagne ou zones arides par exemple. Dans ce contexte, l’intérêt de l’agroécologie en matière de développement durable, consiste en la mise en oeuvre simultanée d’une démarche composée de choix de développement durable et de techniques de l’agriculture écologique. Ceci en mettant en synergie les connaissances agronomiques et les dynamiques des systèmes écologiques. Pour les zones sèches et dégradées (l’ile de la Gonâve), il s’agit de restaurer les terres et d’accroître la production en optimisant l’usage des eaux de pluie.

Vers des agricultures à hautes performances – agronomique, écologique, économique et sociale

Un nouveau mode de production agricole, « l’agriculture de conservation » est promu depuis 2001 lors de conférences internationales bisannuelles sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). L’agriculture de conservation représente une famille de systèmes de culture obéissant simultanément à trois principes techniques : travail du sol minimal, couverture du sol permanente et combinaison d’espèces cultivées dans le temps (rotations) ou dans l’espace (associations) (Djamen et al., 2005 ; Triomphe et al., 2007 ; FAO, 2008). Les travaux du sol (labours, sarclages, buttages) sont absents ou exceptionnels. La couverture végétale peut être constituée de résidus de la récolte précédente ou de végétaux apportés et étalés sur le sol (couvertures mortes), ou de plantes de couverture occupant le terrain avant la culture principale ou plantées en association (couvertures vives) (Capillon et Séguy, 2002). L’agriculture de conservation présente un grand potentiel pour les petits paysans haïtiens. Elle est d’un grand intérêt pour nos petites exploitations ; celles dont les moyens de production limités ne permettent pas de lever la forte contrainte de temps et de main-d’oeuvre constituent une cible prioritaire » (FAO, 2008). Les résultats économiques s’en trouveraient accrus : économie d’opérations, de travail, d’énergie, d’engrais et de pesticides, stabilisation voire accroissement des rendements, simplification de l’équipement et des intrants utilisés, amélioration des conditions de vie (Billaz et al., 2001 ; Djamen et al., 2005 ; Derpsch, 2007 ; FAO, 2008 ; Chabierski et al., 2008).

La combinaison des trois principes de l’agriculture de conservation conduit ainsi à une « intensification écologique », à savoir le rapprochement des paramètres de l’agroécosystème régulièrement perturbé, appauvri en biodiversité, gourmand en énergie et facteurs chimiques, vers ceux d’un écosystème naturel (Triomphe et al., 2007 ; Séguy et al., 2007). Dans ce dernier, les fonctions de production primaire, fertilisation, régulation et recyclage, sont assurées à partir de la seule énergie solaire par une diversité d’organismes spécialisés, fixateurs et minéralisateurs, antagonistes, consommateurs organisés en chaînes trophiques (Lamotte et al., 1988). La permanence du couvert et la biodiversité confèrent efficience énergétique, stabilité et résilience aux agroécosystèmes écologiquement intensifiés (Dupraz, 2006). L’agriculture de conservation permet de conserver le sol et sa biodiversité associée, capitaux naturels et patrimoines à transmettre aux générations futures. Ce capital naturel est nécessaire au développement socio-économique, aux côtés des autres capitaux, justifiant la promotion de l’agriculture de conservation au nom d’un développement durable en Haïti. L’agriculture de conservation favorise aussi la séquestration du carbone (Capillon et Séguy, 2002), objectif visé par les conventions climatiques internationales.

L’agroforesterie ou comment faire pousser de l’argent et de la nourriture sous les arbres

L’étude de notre société rurale montre que, dans la majorité des cas, il a toujours existé des interactions fortes entre l’arbre et le paysan. Pour ce dernier, l’arbre est souvent partie intégrante, voire partie intégrée, du paysage rural au sein duquel il vit. Naturels ou plus rarement plantés, indigènes ou introduits, l’arbre et l’arbuste assurent des fonctions multiples et diversifiées au bénéfice des populations rurales :

. fonctions environnementales (protection des sols, régulation des eaux, maintien de la diversité biologique…) et agroécologiques (maintien de la fertilité des sols, effets microclimatiques sur le milieu…) ;

. rôles de production (bois, fourrages, aliments et condiments…) ou de structuration de l’espace rural et du paysage (délimitation foncière, organisation des espaces agrosylvopastoraux…) ;

. dimensions économiques (revenus, capitalisation…), sociales, culturelles et religieuses…

La sécurité alimentaire des paysans peut être obtenue en recherchant l’autosuffisance vivrière (produire le maximum possible d’aliments et les conserver) ou à l’autre extrémité, en obtenant des revenus monétaires nécessaires à l’achat des aliments ; dans le second cas, c’est faire confiance à la capacité du marché à assurer un approvisionnement satisfaisant de la demande ; le plus souvent, les deux stratégies coexistent. Le recours aux arbres peut être utile de nombreuses manières :

. Certains arbres fournissent de la nourriture de complément en période de risque de pénurie alimentaire ou, plus généralement, pendant des périodes longues, comme aliment de recours.

. Les jardins agroforestiers (jardin lakou), enrichis en espèces fruitières et en espèces produisant des condiments, participent ainsi largement à l’approvisionnement alimentaire – et en particulier vitaminique – des paysans.

Contraintes à la durabilité des systèmes de production des zones sèches d’Haïti

Les zones sèches représentent de l’ordre de 40 % des surfaces émergées et hébergent près de 45 % de la population haïtienne. Une partie importante de cette population a un mode de vie qui est directement dépendant des ressources naturelles, en particulier via les activités agricoles et pastorales. Parmi les petits paysans pauvres, une fraction importante vit dans les zones sèches de notre pays. Pour eux, le maintien et l’amélioration des capacités productives du milieu ne sont pas une option, mais une nécessité. Quand l’amélioration n’est plus possible localement s’enclenchent des stratégies de migrations qui affaiblissent le potentiel productif du milieu d’origine (départ des jeunes, pénurie de main-d’oeuvre…) et contribuent quelquefois à l’instabilité dans les lieux d’arrivée (conflits, insécurité.) au niveau national (zones périurbaines) ou à longue distance par les migrations clandestines. Les conditions agro-pédoclimatiques qui prévalent dans les zones arides impactent négativement les terres et accélèrent encore les phénomènes globaux de dégradation des terres induites par les mauvaises pratiques agricoles et entraînent le processus dit de « désertification ».

Jean-Rusnel Étienne, Ingénieur d’Agriculture, M.Sc Enseignant-Chercheur etiennerusnel@gmail.com jeanrusnel.etienne@ucad.edu.sn

Bibliographie :

Altieri M.A., 1986. L’Agroécologie : Bases scientifiques d’une agriculture alternative. Édition Debard, 237 p

ANON., 2001. Techniques de Sélection végétales – Évaluation pour l’Agriculture biologique. FIBL/IRAB, Louis Bolk Instituut, Bioland, ITAB, Soil Association, septembre 2001, 24 p.

DRUESNE N., 1998. Révolution doublement verte. Les Biovillages à Pondichery. I.F.P., C.S.H., CIRAD/ECOPOL, Document de travail ECOPOL 29, 107 p

Labreuche J. et al., (coordinateurs), 2007, Évaluation des impacts environnementaux des Techniques culturales sans Labour en France, ADEME-ARVALIS Institut du végétal- INRA-APCA-AREAS-ITB-CETIOMIFVV, 400 p

MALLET B., DEPOMMIER D., 1997. L’arbre en milieu rural ou l’émergence de l’agroforesterie. Bois et Forêts des Tropiques 252 : 25-29.

PINGALI P., ROSEGRANT M., 1994. Les conséquences environnementales de la Révolution verte. Comment y faire face ? In : 18e session de la Commission internationale du Riz, 5-9 septembre 1994, Rome, Italie, FAO, 8 p.

Scopel E. et al., 2013, “Conservation agriculture cropping systems in temperate and tropical conditions, performances and impacts. A review”, Agronomy for Sustainable Development, Volume 33, Issue 1, p 113-130.

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