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La myopie persistante

12 septembre 2018, 11:04 catégorie: Édito17 344 vue(s) A+ / A-

Les événements qui ont secoué Port-au-Prince les 6, 7 et 8 juillet auront été parmi les plus révélateurs de toute l’année 2018 sur le plan politique. Les autorités n’ont pas vu venir cette tempête qui traduisait un trop-plein de frustrations et de rage. Les cris lancés par divers groupes de la société étaient pourtant une alerte assez précise. L’absence de politique sociale dans un pays déchiré par les inégalités provoque toujours – et souvent sur une base cyclique – de tels troubles. Enfermés dans leur bulle et paralysés par leur myopie, les hommes et femmes au pouvoir persistent à alimenter leur soif de richesses sans se résoudre à amorcer le moindre arbitrage au profit des démunis.

La démission du Premier ministre Jack Guy Lafontant réclamée par plusieurs secteurs est apparue comme la conséquence politique des émeutes provoquées par l’annonce de l’augmentation des prix de l’essence. Mais étant donné qu’ils doivent rester en poste jusqu’à leur remplacement, les membres du gouvernement sont encore vissés dans leurs fauteuils. Entre-temps le processus de ratification de la nouvelle équipe tarde à aboutir. Rien ne sert de courir. « Le président doit avoir du temps pour mettre en place un gouvernement qui répond aux besoins de la conjoncture », justifiaient certains.

Deux mois après les émeutes de juillet, à l’incertitude politique de l’heure s’ajoutent quelques données qui confortent les pessimistes. Le désir de reconduire plusieurs anciens ministres est contradictoire à l’idée selon laquelle un nouveau gouvernement serait un début de solution. « Pourquoi ne pas garder les bons serviteurs ? », s’est demandé le Premier ministre nommé après le dépôt de ses pièces au Sénat. Mais « bon serviteur » demeurera très flou tant que les critères d’évaluation et les résultats obtenus n’auront pas été explicités. Sans compter que les pressions exercées par des clans tant au Parlement que dans d’autres sphères d’influence pour maintenir certains noms sur la liste ont été ébruitées dans la presse et sur les réseaux sociaux.

En outre, le budget rectifié récemment voté dans les deux chambres ne permet de voir aucune velléité d’appliquer une politique sociale pour agir sur les causes profondes des dernières protestations accompagnées de pillages. Au contraire, ce sont les vautours qui continuent de garnir leurs tables. En dépit des annonces sur la suppression de privilèges dans le cadre d’un éventuel plan d’austérité, les institutions considérées comme les plus budgétivores n’ont pratiquement rien lâché. Seuls 50 millions de gourdes ont été ajoutées aux ressources affectées aux ministères des Affaires sociales (20 millions) et de la Santé (30 millions). Les dépenses pour l’achat de biens et services ont augmenté de plus de 5 milliards de gourdes. La Présidence, le Sénat et la Chambre basse ont soit bénéficié d’augmentation, soit gardé leur même allocation.

Difficile de croire que les autorités ont déjà oublié les promesses qui leur ont été arrachées par la fureur populaire. Malgré le ras-le-bol contre la corruption, l’inflation asphyxiante et la décote continue de la gourde, les décideurs ont l’air de ne remarquer aucun indice qui puisse faire craindre une nouvelle explosion de colère. Leur myopie est-elle grave au point qu’ils s’entêtent à avancer vers un danger remarquable à distance ?

Kendi Zidor

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