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La décadence des moeurs dans les familles rurales haïtiennes

16 mai 2018, 8:47 catégorie: Tribune11 032 vue(s) A+ / A-

« Bonjou Vwazen, Bonjou Vwazin », c’est autour de ces mots de salutation qu’on commence à développer les liens entre les familles rurales haïtiennes. Elles montrent qu’elles sont actives dès le lever du soleil. Si quelqu’un était inconnu pour un autre, l’on ne pourrait le remarquer que dans un dialogue approfondi. Le mot bonjour devient à ce moment le mot le plus courant dans les campagnes. Une personne rencontrant une autre sur son passage, inconnue l’une pour l’autre, dira : « Bonjou mesye/ bonjou madanm ». Également, un paysan voyant une marchande ambulante le long du chemin, lui dit : « bonjou machann » et la marchande lui répond : « Bonjou mesye ». Un écolier allant à l’école, rencontre un vieillard pendant son trajet va lui lancer : « Bonjou granpa » et le vieillard lui répond à son tour : « bonjou pitanm ». Si c’est un ou une jeune adulte, il lui dira : « Bonjou tonton, bonjou tantann ». C’était ainsi qu’ils se saluent.

En effet, quant aux individus d’une même localité, ils se comportent comme s’ils constituent une seule et même famille. En fait, un dicton créole le traduit : « Vwazinay se fanmi ». Par conséquent, l’on remarque l’existence d’une étroite relation entre ces individus-là. Une sorte d’entraide, de coopération se développe entre eux. À cet égard, l’on pouvait entendre que deux personnes s’appelaient « cousin, cousine » sans pour autant avoir un lien de parenté. Ensuite dans les milieux ruraux, et encore dans certains quartiers populaires, les maisons sont séparées par de simples raquettes. Arrivé dans certains endroits, l’on peut penser que les membres de deux maisonnées proches sont de la même famille. À tel point, ils échangent des plats, des conversations intimes, parfois même des vêtements.

Par ailleurs, dans certains milieux ruraux haïtiens et encore à l’heure actuelle, il y existe des « lakou ». Ces derniers sont des terrains sur lesquels se retrouvent plusieurs maisons. Cependant dans les lakou, les rapports entre les individus sont plus étroits. Il n’y a pas vraiment de clôture entre les maisons. Ici, ils se comportent comme de vraies familles, d’où le dégagement d’un respect mutuel. N’importe quel adulte a le droit de correction sur n’importe quel enfant. Tous les plus âgés représentent des parents pour les moins âgés. Les « lakou » sont bien organisés. Certains d’entre eux se relient à d’autres sans ne pas avoir même une clôture. Chaque matin, les parents se lèvent pour aller vaquer à leurs activités, les enfants vont à l’école ou restent à la maison pour effectuer des travaux domestiques. À la tombée de la nuit, ils se réunissent en famille pour partager leurs souvenirs, discuter et s’amuser un peu. C’est à ce moment qu’ils commencent à se donner des blagues, des devinettes, des contes. Mais parmi ces derniers, les contes « Bouqui et Timalice » étaient les plus fréquents.

En voici la description de trois lakou pour étayer ce constat. Situés à Morne-Rouge, la première section communale de Plaine du Nord, « Granlakou », « Lakou 74 », « Lakou Fizmenn », présentent presque les mêmes caractéristiques. Tout d’abord pour le « Granlakou », il était nettement structuré nous raconte Jeannette, une septuagénaire de ce dit lakou. Autrefois, c’était comme un véritable petit village. Les maisons étaient une quinzaine, aujourd’hui elles sont environ une trentaine. Les maisons étaient recouvertes de pailles, maintenant elles sont recouvertes de tôles ou de dalles. De petites raquettes servaient de clôture tandis que maintenant ce sont de grands murs qui enclosent certaines maisons. Maintenant, au fur à mesure les membres se dispersent, des étrangers regagnent ce « lakou ».

Cependant, avant tout, les membres de ce « lakou » constituaient une chaine bien solide. Pas de commérage, pas d’agitation. Ils échangeaient de plats, surtout les périodes festives. Ils sont en majorité catholiques et vodouisants. À noter bien, l’inceste était absent chez eux. Les enfants n’avaient pas le droit de s’asseoir à côté des plus grands lorsque ces derniers discutent des choses importantes. Eux aussi faisaient toutes sortes de jeux, parmi lesquels figurent la marelle, le saut à la corde, « jwèt oslè, sote kòd, lago kache, gason pa kanpe, jwèt pens, » etc. Au lever du soleil, les garçons vont au jardin (Pondo, Denna, Marikay, Nan Rat, Bwanèf) et les femmes les accompagnent ou vont au marché. À leur retour, ils font cuire la nourriture vers les six, sept heures du soir en apportant toutes sortes de vivres alimentaires.

Il y avait des « hougans » mais c’était pour répondre aux problèmes strictement liés à leur famille, par exemple guérir des maladies, prévenir des maux, etc. Des sacrifices aux loas avaient l’habitude de s’y organiser, principalement au loa Barak. Des actes de banditisme n’avaient pas l’habitude de s’y produire. Observant maintenant des discussions futiles qui sont entamés continuellement par les membres de ce lakou et qui débouchent souvent sur la division. Finalement en ce qui a rapport à la politique, cela leur intéresse le plus souvent quand il y a un candidat issu de ladite section communale.

Concernant le « lakou Fizmenn », c’est presque similaire au « Granlakou ». À la seule différence, ce « lakou » était aussi un lieu de jardinage et d’élevage. Ensuite, les habitants ne vénèrent pas publiquement les « loas ». Contrairement à autrefois, maintenant ils sont en majorité protestants.

Au sujet du Lakou 74, la grande différence par rapport aux deux autres, il est habité par une seule famille. Cependant, il y a plusieurs loas qui adoptent cette famille. Parmi lesquels se retrouvent : Bruno, Lefranc, Roger. Cette famille leur présente souvent des sacrifices, soit pour des demandes, soit pour des remerciements. Les loas sont très exigeants et prestigieux. Une histoire très plaisante est souvent racontée. Un jour, pendant qu’un membre de cette famille interpelle le « loa » Lefranc, il dit : « Léfran, Léfran ». Soudain, le « loa » s’exaspère et lui répond : « W’ap gate non mwen, se pa Léfran, men se Lefranc ». Depuis ce jour, cet homme ne dit plus Léfran, mais Lefranc lors des interpellations.

Pour finir, il n’existe pas que ces lakou qui présentent les caractéristiques que nous venons d’énumérer. Il en existe tant d’autres, mais avec quelques légères différences ; tels : « Lakou Laviktwa, Lakou Tichodyè », etc. De nos jours, le constat est fait et relaté, ces moeurs commencent à disparaitre. Les valeurs deviennent des non-valeurs. Par contre, cela amène à de nombreux ricochets dans la société haïtienne, parmi lesquels figurent la délinquance juvénile, le non-respect pour les autres, la diffamation. Doit-on rester muet face à une telle situation ? Doit-on se courber ou rester les bras croisés face à une telle dégradation ? Qu’advient-il si on reste sans rien dire ? Tout simplement la société haïtienne finira par perdre totalement ses valeurs et ce qui débouchera sur une société sans identité culturelle. Et en perdant l’identité culturelle, il sera difficile d’établir les traits culturels qui sont propres à l’Haïtien à l’époque contemporaine. Bref, en empruntant les paroles de Jean Price-Mars (2011 : préface du livre), il est nécessaire de dire : « […] au fur à mesure que nous efforcions de nous croire des Français colorés, nous désapprenions à être des Haïtiens tout court, c’est-à-dire des hommes nés en des conditions historiquement déterminées, ayant ramassé dans leurs âmes, […], un complexe psychologique qui donne à la communauté haïtienne sa physionomie spécifique ».

JEAN-PIERRE Whitchler Junior, étudiant en Science Politique au campus Henry Christophe de Limonade.

Bibliographie

Pierre-Charles Gérard, La pensée sociale et politique dans les Caraïbes, Port-au-Prince, 2005.

Lombard Jacques, Introduction à l’ethnologie, Editions Armand Colin, Paris, 2008.

Price-Mars Jean, Ainsi parla l’oncle, Editions Fardin, Port-au- Prince 2011.

Barthélémy Gérard, L’Univers rural haïtien, Le pays en dehors, Paris, L’Harmattan, 1990.

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