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Jean-Jacques Dessalines Le Grand

11 octobre 2017, 10:02 catégorie: Tribune9 899 vue(s) A+ / A-

L’histoire officielle rapporte que l’Empereur Jean Jacques Dessalines, l’un des Pères fondateurs de la patrie, a été lâchement assassiné le 17 octobre 1806 au Pont Rouge à l’entrée nord de Port-au-Prince, la capitale du nouvel État ayant fraîchement acquis son indépendance. Le règne de l’Empereur aura été de courte durée, très bref même!

À titre de comparaison, le règne de Moïse, l’Égyptien qui dirigea la caravane des Hébreux hors de l’Égypte pour en faire un peuple libre fut de loin plus long et plus constructif. La pensée judaïque telle que nous la connaissons aujourd’hui date du temps de Moïse qui mourut paisiblement dans sa tente après avoir désigné Josué comme son successeur et héritier politique.

Deux parcours différents, deux stratégies différentes, pourtant la même mission : celle de libérer pour vivre libre et dans la dignité. Autrement.

Toute la vision politique de Dessalines semble se résumer dans cette célèbre interrogation traduisant son indignation et sa colère face à la monopolisation et la mainmise sur l’ensemble des terres, richesse par excellence de l’époque, par un petit groupe : « Et ceux dont les Pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien ? »

Cette question est aussi l’illustration vivante du principe qui veut qu’on ne tue pas les idées. Aujourd’hui encore, il est légitime de se demander si la source de nos problèmes ne vient pas du partage inéquitable des terres et du meurtre de l’Empereur au Pont- Rouge…

Pour certains, cette interrogation, fragment de la vision de l’Empereur, avait dérangé plus d’un dans leur projet d’hégémonie et de l’accaparement de tout au détriment de la grande masse d’anciens esclaves au nom de qui et pour qui la lutte a été menée et gagnée. Il aurait dès lors, sans le savoir, signé son arrêt de mort et son exécution, suite logique.

Pour d’autres, la campagne ratée de la partie de l’Est de l’île et les exactions réelles et supposées de l’Empereur pour asseoir son pouvoir et développer sa politique seraient à la base d’un malaise, voire d’un mécontentement général et les comploteurs n’auraient fait qu’accompagner de manière préventive la grogne qui s’annonçait évitant ainsi au jeune état une crise qui fragiliserait ou ébranlerait ses fondements…

La justification idéologique, une fois trouvée, il fallait passer à l’acte le plus rapidement pour bénéficier au maximum de l’effet de surprise.

L’expérience du Dessalinisme prit fin le 17 octobre 1806 par l’assassinat de celui qui, grâce à son leadership et son génie militaire, avait mis en déroute et vaincu l’armée expéditionnaire française venue rétablir l’esclavage et l’ordre colonial perturbés.

Quand on réfléchit à l’élimination de Dessalines, on se demande s’il n’existait pas deux (2) projets distincts d’indépendance : l’un visant à la libération du pays des colons, bourreaux et esclavagistes, pour l’émancipation de tous et une existence plus humaine, plus humaniste (le projet de Dessalines).

L’autre visant à l’élimination des colons pour les remplacer et renégocier les termes d’échanges avec l’ancienne Métropole…(le projet des naufrageurs).

L’adoption du bicolore noir et rouge comme emblème de l’Empire au lieu du bleu et rouge, symbole de ralliement au moment de la lutte pour l’indépendance pourrait être interprété comme une volonté de la part de l’Empereur d’initier cette rupture entre les deux (2) grands moments (avant et après la victoire) dans la mouvance révolutionnaire laquelle devait nécessairement évoluer et avancer. Cette décision reflétait, à n’en point douter, une nouvelle dynamique, une nouvelle phase dans la consolidation des acquis de la lutte et traduisait une plus grande vision d’une Haïti libérée. Une Haïti, Lumière des nations, qui embrassera rigoureusement et équitablement les projets de la majorité.

Le 17 octobre 1806, le complot s’est matérialisé et la trahison consommée, accomplie.

Quel sacrilège, quelle souillure!

On rapporte dans les Écritures que Judas, ne pouvant plus subir le regard des autres et réalisant sans doute l’énormité de sa faute, se suicida. Par contre, chez nous l’histoire ne signala point de cas de suicide parmi les conjurés.

La trahison de Dessalines a été le premier complot de toute une série qui jalonnera notre tumultueuse histoire. Notre faute originelle pour laquelle nous n’avons jamais de façon collective fait notre deuil et demandé pardon.

Pardon pour avoir tué dans l’oeuf, brisé en morceaux épars comme un miroir le rêve d’unité et d’émancipation sur cette terre sacralisée par le sang de ses martyrs.

L’Empereur était en avance sur son temps par sa vision d’une Haïti plus forte égalitaire et fraternelle.

C’était déjà la lutte entre les partisans des tenants du « pouvoir aux plus capables » contre ceux favorisant la thèse du « le pouvoir au plus grand nombre » que Dessalines a encouragée et promue.

La nation se montrera digne de la vision de l’Empereur quand finalement ses petits-enfants et arrière-petits-enfants comprendront un jour la nécessite de s’unir autour « des plus capables pour le plus grand bien du plus grand nombre pour que notre pays, Haïti, à l’instar du Phoenix, l’oiseau mythique, renaisse de ses cendres. »

Samuel E. Prophète

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