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Jean-Claude et l’ivresse bleue

11 juillet 2017, 10:04 catégorie: Société4 212 vue(s) A+ / A-

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Une barge aux Abricots Crédit | Photo: Patrice Dougé.

 

La petite maison, expression belle et absolue du voyage infini, était posée sur la plage entre le cimetière et la mer. Jean-Claude aimait pousser ses amis à l’y investir soit parce qu’il fallait prolonger l’histoire particulière des lieux soit parce que l’Auberge Inn de Juliette Nicolas ne pouvait plus accueillir. En ouvrant la porte à ses invités, les mots de bienvenue étaient un refrain connu, une part belle de la légende des Abricots.

Un étranger de passage, avec son voilier, est arrivé un jour aux Abricots avec ses histoires d’un long voyage et d’escales dans des ports les plus improbables. Fatigué ou tombé en amour pour la petite ville, il a pris goût à la terre ferme et a mis du temps avant de repartir. Beaucoup de temps, il est vrai pour placer sa maison aux avants postes de la route : la mer et le cimetière.

Et, un jour, sans avis de congé, nostalgique des flots, il a repris la mer laissant ouverts les portes et les plans de la maison.

Jean-Claude Fignolé, devenu maire des Abricots, un brin sédentaire, nous avouait, autant qu’il pouvait, qu’i l avait la vie sauve grâce à son bout du monde. Après des décennies d’une présence indispensable à Portau- Prince comme camarade des luttes politiques, comme éducateur, et comme immense écrivain, il a fini par fuir une capitale en mue monstrueuse pour regagner ses terres.

À nous, têtus au point d’espérer une probable amélioration de la qualité de vie à Port-au-Prince, il opposait les risques, les plus inquiétants de notre choix. Jean-Claude ne faisait que nous mettre en garde contre les passions funestes pour une ville en déshérence. Il avait toujours les mots pour nous prédire une mort violente. Parce que la capitale, dans ses contresens comme dans ses désespoirs, ne pouvait offrir mieux qu’une fin brutale.

Le coeur de Jean-Claude a cessé de battre dans cette ville qu’il a longtemps abandonnée. Il n’était que de passage. Pour trois jours, revenant d’un long séjour à l’étranger. L’horreur, qui a saisi Jean-Claude jusqu’à la crise cardiaque, lui a donné raison. Notre fin, imaginée et mis en mots par Jean-Claude, est connue depuis toujours, depuis Roumain ! « Nous mourrons tous » !

Jean-Claude était lumineux dans son élégance de marin. Il avait la mémoire des traversées et au village, il était le comandant, celui capable de donner la direction sur terre comme sur mer. Plus crédible que le Commandant Vasco Moscoso de Aragon, le vieux marin de Jorge Amado, Jean-Claude Fignolé était de la race de ces porteurs de projets dignes et utiles. Aux Abricots, nous l’avons vu, après le séisme de 2010, organiser le retour et l’installation des sinistrés de Port-au-Prince. Nous l’avons suivi, avec crainte de le déranger, dans ses activités : la coopérative de pêcheurs, le lycée, le marché des abricots, la mise en valeur des parcelles agricoles, le cacao, le grand mur brise-lame contre les inondations. Nous n’avons pas tout compris, mais on le voyait appliqué et heureux.

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Bord de mer aux Abricots | Crédit Photo: Patrice Dougé.

 

 À chacun de nos séjours aux Abricots, nous passions le récupérer le matin dans sa maison meublée de gros meubles en acajou des années 30, pour le petit déjeuner sur la plage. Pendant une heure, il pouvait nous parler de littérature sans s’arrêter. Le soir, sur la plage, il venait nous trouver pour nous parler des moments forts de l’histoire du pays, de la ville de Port-au-Prince, de l’économie paysanne… jusqu’à ce que la pleine lune nous possède.

À travers ce grand ami abrasé par les quêtes, les espérances, les renoncements, les replis et toutes ces luttes utiles pour un temps, nous avons gardé surtout les moments de partage de tout et de rien. Des temps forts.

En 1988, nous l’avons cueilli à son bureau au Collège Jean Price Mars pour lui demander de nous présenter le spiralisme en deux trois phrases. Il a préféré nous entrainer avec lui à l’angle de Lalue et de la Ruelle Chrétien pour nous offrir un fresco « kokoye » avec des pistaches. En remontant la pente, il a tenté de nous parler du spiralisme. Nous avons tenté de comprendre.

 Il nous avait récupéré dans les locaux des Éditions Mémoire à la ruelle Marcelin pour une virée d’une semaine. Au volant d’une énorme Chevrolet, il a rallié la Marina, à Titanyen, dans un silence qui nous avait saisi. Puis dans le bateau, dans ses fonctions de commandant et de moniteur de voyage, il a parlé jusqu’à Pestel. Attendus dans un restaurant, en face du débarcadère, Jean-Claude comme chez lui nous a invité à passer à table. Après une soupe de pêcheurs, il nous a fait faire des sandwichs avec le jambon qu’il a lui-même apporté.

Fatigués de la gestion post-séisme, nous avons, en juin 2010, pris la route du Sud sans destination précise. Nous avons pensé à Aquin. La peur de trop parler de la disparition de Georges et de Mireille nous a dérouté. Nous avons appelé Jean-Claude, et il nous a pressé de venir le trouver aux Abricots.

Nous n’avons jamais refusé le bonheur des Abricots. C’est simple. Plages sublimes, patrimoine précolombien, verdure, café, cacao… et toutes les razzias depuis les colons jusqu’aux spéculateurs de denrées. Abricots est une terre d’histoire, du début jusqu’à l’impensable.

« La seringue » est la plage préférée de Jean-Claude. On y accède, depuis les Abricots, par la mer. Il nous a présenté à la communauté de quelques dizaines d’habitants, simples agriculteurs et pêcheurs. Nous avons passé deux jours avec eux et nous sommes repartis guéris et réconciliés avec la vie. Nous avons eu plusieurs repas. Les meilleurs étaient ceux du matin : une sauce de poisson séché et salé servi avec de l’arbre véritable cuit dans la cendre, ce qui reste du feu de bois de veille.

Bon vent capitaine Jean-Claude, superbe magicien du voyage et de l’amitié !

Jean-Euphèle Milcé

 

 

 

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