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Impliquer les communautés locales dans les projets touristiques en Haïti

31 janvier 2018, 10:22 catégorie: Economie14 132 vue(s) A+ / A-

Transfert de technologie aux agriculteurs./Photo : Jean Rony Lubin/Ceci.

 

Durant les dernières années, la question de participation des communautés locales occupe une place de choix dans les études sur le tourisme. La Charte du tourisme durable considère le tourisme comme une activité bénéfique aux pays et aux communautés d’accueil, notamment par l’entremise de la création d’emplois directs et indirects.

Ceci étant dit, les populations locales doivent être associées aux activités touristiques et participent équitablement aux bénéfices économiques, sociaux et culturels qui en découlent. Dans ce même ordre d’idées, la Charte internationale du tourisme culturel reconnaît que les communautés d’accueil et les populations locales doivent participer aux programmes de mise en valeur touristique des sites patrimoniaux. Donc, il est clair que, dans la vision des institutions internationales, la participation des communautés locales se révèle un facteur nécessaire à la dynamique du couple patrimoine-tourisme.

En Haïti, la question de participation des communautés locales aux projets touristiques fait défaut dans le sens que les décideurs du secteur touristique n’accordent pas vraiment une importance capitale aux communautés locales dans les projets touristiques (mise en valeur des sites, constitution de guides, valorisation des retombées socio-économiques du tourisme sur les communautés locales, etc.).Dans cet article, il est question pour nous de faire une plaidoirie pour une totale participation des communautés locales aux projets touristiques tout en retraçant l’histoire du tourisme en Haïti.

Contexte d’émergence du tourisme en Haïti

Les projets ou études sur le trinôme patrimoine, tourisme et développement en Haïti remontent aux années 1947-1948 où le tourisme représentait une manne pour les pays sous-développés, notamment la région antillaise. Cette nouvelle idée, de penser le développement par le tourisme, est véhiculée en 1948 et s’inscrit dans le contexte de l’après-guerre. La croissance économique allait gonfler les revenus des ménages américains qui découvrent de manière progressive les charmes des Caraïbes.

Dans ce contexte, le soleil, la mer et les belles plages de sable fin, aussi bien que les cultures des îles caribéennes deviennent des mines inépuisables qu’il faut exploiter dans la perspective de développement régional. C’est ainsi que le président Dumarsais Estimé (16 août 1946 – 10 mai 1950) allait faire du tourisme le secteur clé du développement d’Haïti, à côté de l’agriculture. Pour ce faire, une Exposition internationale allait être organisée et plusieurs hôtels de luxe ont été construits à Port-au-Prince pour attirer les touristes. Résultat : Haïti était le premier pays en matière de destination touristique dans la Caraïbe.

Toutefois, il convient de mentionner que, dans le projet de Dumarsais Estimé, on ne se soucie pas de la participation des communautés locales aux projets touristiques. La vision du développement d’Haïti par le tourisme ne se faisait pas dans l’optique d’une lutte contre la pauvreté en faveur des populations locales d’Haïti. Ce projet était conçu à une époque où le pays était très mal vu à l’échelle internationale. Pour vendre une autre image sur le plan international, le président Estimé était convaincu de la nécessité de promouvoir le développement du pays par le tourisme. Malheureusement, son projet ne visait que Port-au-Prince, et donnait lieu à un tourisme de loisir.

Par ailleurs, avec l’arrivée du dictateur François Duvalier au pouvoir (22 août 1957-21 avril 1971), le secteur touristique allait être affaibli. Ce qui s’explique par la dégradation des relations diplomatiques de Duvalier avec les puissances impérialistes, notamment les États-Unis.

Dans la foulée, le secteur du tourisme et des services s’est imposé comme le véritable moteur des économies insulaires caribéennes. Les autres pays antillais tels Cuba, République dominicaine, Jamaïque et autres allaient devancer Haïti sur le plan touristique. Les destinations, jusqu’alors lointaines, onéreuses, réservées à des usages élitistes, se sont ouvertes au tourisme de masse. Le nombre de séjours est passé de 8,7 millions en 1990 pour atteindre 19 millions en 2004 dans la Caraïbe insulaire, auxquels s’ajoutent quelques 20 millions de croisiéristes.

Par conséquent, le tourisme est devenu le principal secteur d’activité pour le développement régional. Les revenus s’élèvent à 20, 4 millions USD dans la Caraïbe insulaire en 2005 pour plus de 2,5 millions d’emplois.

Pour revenir au cas d’Haïti spécifiquement, il est important de mentionner que, malgré la diminution considérable du flux touristique enregistré sous le gouvernement de François Duvalier, l’espoir en l’industrie touristique n’était pas perdu. Après le règne de François Duvalier (22 août 1957-21 avril 1971), plusieurs Plans directeurs Tourisme(PDT), dont ceux de 1972, de 1996 et de 2007 ont été élaborés en vue du développement socio-économique du pays. Par ailleurs, il convient de mentionner qu’à l’exception du plan de 2007, aucun autre n’avait accordé une place essentielle aux communautés locales. Le développement touristique visé par ces plans est un développement vers « le haut ».

À partir des années 2010, notamment après le passage du séisme du 12 janvier, le trinôme patrimoine, tourisme et développement durable est devenu véritablement une préoccupation pour les chercheurs haïtiens et étrangers, l’État et les institutions internationales. Les patrimoines, matériels ou immatériels, sont vus non seulement comme un facteur capable de promouvoir la diversité culturelle, mais aussi un facteur capable d’engendrer le développement socio-économique du pays, à l’aide d’une politique touristique bien menée.

Des autorités nationales et internationales ont compris l’urgence de rénover les patrimoines matériels et de valoriser les patrimoines immatériels. C’est dans ce contexte que le président Joseph Michel Martelly (13 mai 2011-07 février 2016) allait faire du tourisme un secteur clé de son programme.

L’ambition du gouvernement de Martelly-Lamothe, c’était de permettre qu’Haïti reprenne sa place sur le plan touristique dans la Caraïbe. Pour y parvenir, plusieurs villes du pays allaient être déclarées destinations touristiques, dont L’île-à-Vache. Cette dernière était choisie pour ses charmes touristiques (beau soleil, belles plages). Mais, ce qui était étonnant dans tout cela, c’est qu’en voulant développer la communauté, faire de la zone une ville touristique, beaucoup d’habitants étaient contraints en 2012 d’abandonner leurs toits, chargés pour eux d’une signification particulière, se référant à la vie socioaffective et symbolique qu’ils y menaient. Fort de tout cela, nous disons que le projet touristique de Martelly a été conçu au détriment des populations locales. La participation des communautés locales a été négligée.

Tourisme, patrimoine et communautés locales en Haïti : quels liens?

Le patrimoine s’inscrit d’abord et avant tout dans une dynamique communautaire. Autrement dit, la communauté revendique le patrimoine, s’en approprie, le conserve, le transmet de génération en génération. Le passage d’un patrimoine en puissance en un patrimoine reconnu ne peut pas se faire sans l’aval de la communauté. Les acteurs communautaires devraient occuper une place de choix dans les politiques touristiques et patrimoniales. En tant qu’acteurs, leur rôle ne se résume pas à leur participation aux activités touristiques, comme guides, membres d’accueil et agents d’entretien ménager. Ils ont un rôle important à jouer dans la conservation du patrimoine (matériel), dans la transmission de ce patrimoine (immatériel), ainsi que dans la mise en tourisme du patrimoine.

Dans le cas d’Haïti particulièrement, nous pensons que, en vue d’une véritable harmonie entre le trinôme patrimoine, tourisme et développement durable en Haïti, l’implication des communautés locales se révèle un facteur essentiel. Pour étayer notre thèse, nous avançons les idées directrices suivantes. En tout premier lieu, nous considérons l’aspect de retombées socio-économiques du tourisme sur les populations locales.

Nous soutenons l’idée selon laquelle le tourisme doit être profitable aux communautés d’accueil. À cet effet, il faut mettre en place une politique culturelle et économique. En second lieu, nous mettons l’emphase sur la question de confiance établie entre les différents acteurs dans les communautés comme préalable nécessaire à la compréhension du couple patrimoine et tourisme en vue du développement en Haïti.

En troisième lieu, nous considérons la question de participation des communautés locales aux projets touristiques. Ces derniers doivent être pensés avec les communautés locales, qui en sont les principaux bénéficiaires. En tout dernier lieu, nous nous focalisons sur la question de représentation que les communautés locales peuvent se faire des sites culturels. En effet, l’appropriation des sites culturels comme patrimoine peut susciter toutes sortes de conflits au sein des communautés d’accueil.

D’où l’importance de socialiser les gens sur l’importance des sites comme patrimoines pouvant développer un type de tourisme culturel par exemple. La motivation principale de cette forme d’apprentissage serait d’élargir les horizons des membres communautaires, de rechercher des connaissances et des émotions au travers de la découverte d’un patrimoine et de son territoire. De nos jours, le tourisme culturel joue un rôle prépondérant dans le développement d’un territoire.

En guise de conclusion

Parler de développement touristique, c’est tenir compte d’abord et avant tout des communautés locales les plus marginalisées. Malheureusement, les firmes nationales et internationales s’emparent du secteur touristique pour s’enrichir au détriment des communautés locales, qui devraient être les principaux bénéficiaires de ce secteur.

Face à ces situations frustrantes, les communautés locales se montrent dans beaucoup de cas très hostiles aux touristes qui, souvent, dégradent leur environnement physique et social. En nous référant spécifiquement au cas d’Haïti, nous soutenons comme argument principal que les projets touristiques doivent refléter l’intérêt des communautés locales, notamment celles les plus oubliées.

Jean Rony GUSTAVE

Doctorant en ethnologie et patrimoine

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