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Immigrants haïtiens au Chili : un rêve entre espoir et désillusion Première partie

08 décembre 2015, 12:06 catégorie: Société4 262 vue(s) A+ / A-

immigrants

Depuis environ six ans, l’Amérique du Sud s’est convertie en un nouveau pôle de
migration pour les Haïtiens. / Photo : alencontre.org

 

Afin de diminuer le fossé qui existe entre les classes sociales existantes en Haïti ou pour échapper à la violence structurelle, avant la philo ou encore après les études universitaires, un grand nombre de jeunes issus des quartiers défavorisés ou des banlieues se tournent vers l’étranger pour renverser les tendances et sortir du cycle de la misère chronique, via de meilleures conditions de vie et d’emploi. Quelle que soit la classe sociale en Haïti, avoir un visa ou partir  pour l’étranger est une faveur de Dieu.

En 2005, le New York Times Journal a publié un classement des pays moins avancés ( P.M.A ) ayant le plus haut pourcentage d’exode de cerveaux. Haïti a conduit la liste avec 84 %, suivie de Ghana avec 47 % et du Mozambique 45 %. Cela explique que nos compatriotes cherchent toujours de nouvelles destinations pour leurs études, et tristement, les diplômés ne retournent pas au pays natal. D’autre part, en juin 2011, le Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) et le Haut-commissariat aux droits humains (HCDH), deux structures des Nations unies, ont reconnu le caractère précaire des conditions de vie en Haïti et ont déclaré que le pays ne peut assurer la protection et la survie des groupes vulnérables.

Depuis environ six ans, l’Amérique du Sud s’est convertie en un nouveau pôle de migration pour les Haïtiens, soit pour continuer des études universitaires et/ou à la recherche d’une vie meilleure. En effet, le flux migratoire des Haïtiens au Chili continue de croître et plus particulièrement depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Selon les statistiques migratoires du Departamento de Extranjería y Migración du Chili (2015), le nombre d’entrées d’Haïtiens est passé de 56 en 2006 à 113 en 2007, 135 en 2008, 304 en 2009, 674 en 2010, 917 en 2011, 1763 en 2012 et de 1763 à 2577 en 2013.

Afin d’avoir une idée générale sur l’immigration au Chili et la comparer avec le pourcentage d’immigrés haïtiens, on va réviser les résultats de l’enquête « Caracterización Socioeconómica Nacional » (Casen) 2013, publiée par le ministère du Développement social du Chili. Parmi ces considérations générales allant de 2006 à 2013, on constate que le nombre de migrants a doublé, passant de 1 % pour cent de la population totale à 2,1 %, avec 354 581 inscrits au Departamento de Extranjería. Quant à l’origine des immigrés au Chili, le Pérou est en tête de liste avec 117,925 habitants ou 33,3 %, suivie de l’Argentine avec 15 % soit 53,192 migrants,  de la Colombie avec 13,8 %, 48,894 migrants, et  d’Haïti avec 1,85 % soit 6,557 personnes. Donc, versus les immigrants des pays susmentionnés, le pourcentage de migrants haïtiens est encore marginal et ces derniers se concentrent généralement dans la capitale Santiago, dans les communes de Quilicura et Estación Central.

Les ressortissants haïtiens sont généralement jeunes, en bonne santé, d’excellents travailleurs et extrêmement courageux. Cela n’empêche que plusieurs d’entre eux rencontrent des obstacles et de difficultés pouvant mener à l’échec ; ils ne parlent pas l’espagnol, la majorité, et ne sont pas suffisamment qualifiés. Ils sont généralement stigmatisés pour la couleur de leur peau et leur nationalité.

Prenons les cas de Guirlande Benoit, Micline Jacob, Nicolas Jean Volny et Guyvenson Paul, quatre jeunes qui vivent maintenant au Chili. Dans leurs témoignages, ils nous font part de leur enthousiasme et leur détermination à briser le cercle vicieux de la misère qui leur a été attaché, malgré eux.

À 17 ans, déjà admise en classe terminale, Guirlande Benoit a tourné le dos à tout ce qu’elle connaissait pour s’aventurer vers l’inconnu. Elle nous reçoit chez son amie Micline Jacob. D’un air confortable, elle raconte qu’elle pouvait quitter Haïti et voyager toute seule avec son passeport afin d’entamer des études supérieures au Chili : « j’ai laissé le pays en décembre 2010, actuellement j’ai 22 ans. Je réside et travaille au Chili. Je suis venue pour étudier, mais je ne pouvais pas le faire normalement, car je devais passer un examen libre Cuarto Medio équivalent du Bacc II ». Pour avoir ce document, elle devait passer trois examens sur une durée d’un an et demi.

Face à une telle situation, plusieurs universités ont rejeté sa demande d’admission en psychologie. Cet ainsi qu’elle se devait d’opter pour un autre programme d’étude afin de maximiser temps et argent ; Guirlande a choisi le Génie en prévention des risques et de l’environnement à l’Université Miguel Cervantes d’une durée de quatre ans. Ces études lui coûtent mensuellement 120.000 pesos ou l’équivalent de180 dollars américains (1USD=680 pesos). Pourtant, Guirlande n’est pas satisfaite de son choix, car elle nous indique « … depuis mon très jeune âge, je voulais la diplomatie… raison pour laquelle je dois rentrer en Haïti parce qu’ici, je dois me naturaliser pour être admise à ce programme ». Suite à ce témoignage, le visage de Guirlande maintenant pâle témoignait amertume. Son corps s’était fermé au dialogue.

Quant à son amie Micline Jacob, 28 ans d’âge, elle est arrivée au Chili en janvier 2006. Contrairement à la majorité d’Haïtiens qui font le saut vers le Chili, elle maitrisait tant bien que mal quelques mots et pouvait maintenir une conversation simple. Déjà en Haïti, son petit ami était Chilien. Micline nous mentionne « il m’a invité à venir vivre avec lui au Chili, j’ai trouvé le Chili beaucoup mieux qu’Haïti et j’ai choisi d’y rester ». C’est à travers son copain qu’elle s’était créé un réseau d’amis chiliens de soutien et de référence avant de quitter Haïti. À son arrivée, ce n’était pas facile et six mois plus tard, elle mettait fin à ses relations amoureuses. Par contre, son réseau l’a aidée à ne pas se retrouver seule. Elle a entamé des études en tourisme qu’elle vient tout juste de terminer.

Actuellement elle ne travaille pas, elle partage son appartement de deux chambres avec ses deux frères et un autre ami en difficulté qu’elle héberge ; ce dernier, qui préfère l’anonymat, est aussi Haïtien et n’arrive pas à se trouver un logement pour toute sorte de raisons. Les frères de Micline ont rapidement trouvé un petit boulot à leur arrivée et, chaque mois, tous partagent les coûts de manière équitable pour loyer et nourriture.

Jean Volny Nicolas lui, habite le Chili depuis quatre ans (2011). Son parcours diffère un peu, car ce dernier a vécu un peu plus d’un an au Venezuela et sous les recommandations d’un ami proche, il a quitté ce pays pour le Chili. Tout comme la majorité des Haïtiens, il habite à Quilicura. Il travaille dans une compagnie de fabrication de pneumatique, « On me paie 500.000 pesos, équivalent à 735 USD par mois ». Jean Volny a un salaire et des conditions relativement bien par rapport aux autres immigrants haïtiens. Il travaille huit heures par jour avec une heure de pause pour le diner. Il se rend au travail grâce au transport public et doit compter quatre heures de voyage par jour. Il ne s’en plaint guère.

Rose Béyenne Hérode

 

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