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Immersion dans un pays de «pionniers»

10 juillet 2018, 8:56 catégorie: Culture2 377 vue(s) A+ / A-

À Jeremie après le passage de l’ouragan Matthew, en octobre 2016./Photo: Carlos Garcia
Rawlins . Reuters.

 

Qu’est-ce qui distingue Haïti ? La folie, si l’on en croit l’atmosphère que dégage Dieu ne tue personne en Haïti, le second roman de l’Américain Mischa Berlinski : «En Haïti, nous explique-t-il en français, le gouvernement fonctionne encore moins bien que dans un autre pays pauvre et l’on ne voit pas comment ça pourrait s’améliorer.» Ce quadragénaire rieur a pour auteur préféré Shakespeare, auquel la folie n’est pas étrangère non plus. Berlinski habitait en Haïti entre 2007 et 2011, car sa femme y travaillait pour l’ONU. Auparavant le couple vivait en Thaïlande, depuis il est parti en Côte-d’Ivoire et en Italie. Cela fait deux ans qu’il habite New York, mais la sédentarité ne devrait pas durer. Comme Guy Delisle, l’auteur de Chroniques de Jérusalem, qui suit de ville en ville sa femme médecin chez MSF et raconte leurs séjours sous forme de romans graphiques, Mischa Berlinski voyage loin, s’immerge, puis transforme ce qu’il observe en reportage ou en livre.

Dieu ne tue personne en Haïti relève autant de l’histoire d’amour que du roman noir. Le narrateur, marié à une salariée de l’ONU, suit la bataille électorale que se mènent un juge vertueux, Johel Celestin, et un sénateur qui ignore les limites du mal, Maxime Bayard. Aux côtés du juge Johel, pour le soutenir et le protéger, se tient Terry White. Venu de Floride, il est «le stéréotype du policier sudiste» : musclé, républicain, sûr de lui et courageux. Selon le narrateur, Terry agace mais on s’y attache : «Il me raconta combien de personnes il avait tasées et offrit de me taser pour que je voie quel effet ça faisait. Il surnommait Haïti “Hadès”, ce qui était amusant la première fois, mais pas les suivantes. Il disait “La Patronne” pour parler de sa femme. Et il était vaniteux.»Ruiné par la crise des subprimes, il s’expatrie en Haïti avec son épouse, Kay. Pour l’ONU, Terry forme les policiers haïtiens. Il est honnête, comme son ami le juge Johel Celestin, mais il tombe amoureux de la femme de ce dernier, Nadia. Elle cause sa perte. Là, pour une fois, le bât blesse dans le roman, car Nadia inspire difficilement la passion. Certes, cette femme est sublime, mais peu consistante : un oisillon qui minaude. Elle a tant besoin d’un visa qu’elle en devient dangereuse pour les autres. En Haïti, remarque le narrateur, c’est «toujours le même problème, l’éternel problème : un passeport et un visa», ou tu crèves. Dans sa chute, Terry entraîne Kay et le juge.

Plan maléfique

Mischa Berlinski aime profondément Haïti et cela se sent. Dieu ne tue personne en Haïti s’ouvre sur une description de Jérémie, la ville qu’il habitait, et le cadre du roman. C’est un «amphithéâtre naturel» formé entre les montagnes et la mer. La nourriture y arrive une fois par semaine sur une barque, depuis Port-au-Prince. La construction d’une route entre la ville et la capitale est l’enjeu de l’élection fictive : sans route, les habitants de Jérémie restent à la merci du sénateur dictateur ; avec une route, ils se libéreraient de sa puissance. Berlinski a vécu dans plusieurs villes mais il garde pour Jérémie un attachement particulier : «En 2016, tandis que j’étais parti d’Haïti, l’ouragan Matthews a touché Jérémie et l’a dévasté. Ensuite le choléra s’est répandu dans la ville. Je suis fasciné par Haïti. En cinq ans là-bas, j’ai connu des émeutes, des changements de gouvernements, des tremblements de terre. On passe d’histoire en histoire.» Exclusivement des drames, alors ? «Pas du tout. Et puis les Haïtiens reprennent très vite leur quotidien, contrairement à nous, Américains ou Français, qu’une crise marque durablement.» La corruption est-elle un sujet tabou ? «Ils ne parlent que de ça. Tout le monde est corrompu et la bonne foi n’existe pas tellement en Haïti.» Le titre du roman reprend d’ailleurs un proverbe créole qui renvoie à la corruption, si puissante que l’on meurt sur l’île davantage sous le coup de la vengeance que de mort naturelle. Même les ouragans meurtriers font partie d’un plan maléfique.

Le roman rend sensible la haine que se vouent les Noirs, majorité pauvre, créolophone, et descendante d’esclaves, et les Mulâtres, minorité riche et francophone très présente à Jérémie justement. Le pouvoir, pour s’asseoir, joue de leur inimitié. Duvalier, dont le souvenir et les actes apparaissent dans le dernier tiers du livre, était «le champion du noirisme, une doctrine qui défend le pouvoir pour les Noirs». L’effrayant Maxime Bayard n’incarne pas un dictateur en particulier, il résulte de l’amalgame de plusieurs d’entre eux. Berlinski :«Haïti est une île et ne peut s’appuyer sur aucun voisin, aucune tradition. C’est un pays jeune, où tout est à inventer, un point commun avec les Etats- Unis. Si bien que les Haïtiens sont pionniers : ils ont d’ailleurs eu leur Donald Trump avant nous : Michel Martelly, président entre 2011 et 2016, qui dirigeait une boîte de nuit sous la dictature de Baby Doc.»

Né à New York et élevé sur la côte Ouest des Etats-Unis, fils d’une violoniste et d’un mathématicien connus dans leurs disciplines, marié à une Italienne, Mischa Berlinski a une qualité que pointe le Britannique James Wood, célèbre critique littéraire du New Yorker : il s’intéresse à un autre pays que le sien, quand tant d’autres écrivains pratiquent «le selfie culturel».

Mises en garde

Mischa Berlinski est un portraitiste de grand talent et l’on ne saurait élire notre personnage préféré dans Dieu ne tue personne en Haïti. Néanmoins Kay, la femme de Terry, a une légère avance sur les autres. Plus américaine qu’elle, impossible. Elle semble lisse alors qu’elle est profonde, et non le contraire. Elle approche de la quarantaine, ses muscles sont dessinés, ses cheveux blonds tenus par une queue-de-cheval qui se balade. Elle est liante et pragmatique. Terry aurait dû écouter ses mises en garde. Une amitié sans ambiguïté lie Kay et le narrateur. Pourquoi Terry a-t-il trompé Kay avec Nadia ? Pour sortir de sa vie ordinaire, suggère le narrateur ? «Il n’avait pas une vie ordinaire, rétorqua-t-elle. Il était marié avec moi. C’est merveilleux d’être marié avec moi.»

Virginie Bloch-Lainé Source : next.liberation.fr Mischa BerlinskiDieu ne tue personne en Haï ti Traduit de l’anglais (Etats- Unis) par Renaud Morin. Albin Michel, 512 pp.,

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