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HAÏTI/PERSPECTIVES AGRICOLES L’urbanisation anarchique, entre menace de la productivité et la sécurité alimentaire

13 septembre 2017, 8:42 catégorie: Economie5 451 vue(s) A+ / A-

Vue de la pratique de la culture maraîchère, via l’agriculture urbaine en Haïti.

/Photo : lecrapaud.org.

 

Une récente étude affirme que la croissance des zones urbaines, en grignotant peu à peu les champs proches des villes, pourrait faire disparaître entre 1,8 et 2,4 % des terres cultivées dans le monde. Récurrent en Haïti, ce phénomène est très préoccupant pour la productivité agricole et la sécurité alimentaire du pays.

Plus les villes s’agrandiront, plus les terres cultivées dans la périphérie disparaîtront. Et, d’après une étude publiée dans la revue PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), cela pourrait poser des problèmes pour la sécurité alimentaire, s’ajoutant aux effets du changement climatique et de l’augmentation rapide de la population mondiale. Entre 2000 et 2030, le chiffre de la population urbaine mondiale devrait doubler (de 2,6 milliards à 5 milliards de personnes), et la surface des zones urbaines triplées. Comme le souligne le Guardian, l’extension urbaine va donc peu à peu grignoter les champs proches des villes.

Avec son équipe, Felix Creutzig, principal auteur de l’étude, a combiné un ensemble de données : l’emplacement des terres cultivées, la productivité et l’expansion urbaine projetée. D’après leurs calculs, la forte croissance de la taille des villes va engendrer « une perte de 1,8 à 2,4 % des terres cultivées mondiales » d’ici 2030. Mais les effets seront bien différents en fonction des pays du monde. 80 % de ces pertes de terres concernent ainsi l’Asie et l’Afrique, en raison de l’urbanisation rapide. Or, sur ces deux continents, une grande partie des terres agricoles périphériques menacées de disparition sont deux fois plus productives que les moyennes nationales. Ainsi, prévient-on, en 2040, les émeutes de la faim pourraient se multiplier.

 D’après les projections de cette étude, les zones les plus touchées devraient être l’Égypte, le Nigeria, les pays autour du lac Victoria en Afrique, à l’est de la Chine. Et les chercheurs sont inquiets pour les terres produisant du maïs, du riz, du soja et du blé, qui sont selon le Guardian (…). Bien que le nom d’Haïti n’est pas figuré dans cette étude, il est prépondérant de faire un zoom sur cette situation observée, il y a longtemps dans les dix départements géographiques du pays. Premier constat patent, la forte pression démographique entrainant la réduction voire la diminution rapide de la taille de l’exploitation, la disparition de la jachère dans les systèmes d’exploitation, la surexploitation des terres souvent sans restitution organo-minérale, entre autres.

Diagnostic du secteur agricole haïtien

Le secteur agricole jouera un rôle clef tant pour contribuer à assurer la sécurité alimentaire que pour permettre le redressement économique et la stabilité sociale d’Haïti. Cela implique l’urgence nécessité d’apporter au secteur agricole tout le soutien nécessaire, tant sur le court terme, au travers d’interventions d’urgence qui permettront de répondre aux besoins alimentaires immédiats, qu’à moyen et à plus long terme afin de relancer, moderniser, et redynamiser un secteur agricole essentiel à l’économie et l’équilibre social du pays. Le Gouvernement a d’ailleurs fait du secteur rural le premier pilier de la croissance et de la réduction de la pauvreté dans le pays, comme en témoignent les documents officiels, notamment le Document de stratégie nationale de croissance pour la réduction de la pauvreté (DSNCRP).

D’entrée de jeu, le système d’irrigation constitue un frein à la productivité agricole. La disponibilité en eau dans le pays n’est pas connue avec exactitude en raison de l’absence de données hydrologiques fiables. Selon certaines statistiques disponibles, le potentiel d’irrigation en Haïti se situerait entre 135 000 et 150 000 ha, qui représentent environ 50 % des terres de plaines, lesquelles constituent les zones à fort potentiel agricole du pays. Le reste des surfaces agricoles se trouvent dans les mornes (zones montagneuses). La superficie aménagée est estimée à environ 90 000 ha, et 80 000 ha la surface effectivement irriguée au moyen d’environ 250 systèmes d’irrigation.

 L’exploitation de ces systèmes se heurte en outre à des problèmes de gestion, imputables en grande partie à la faible implication des usagers et l’application d’un montant de redevance d’irrigation couvrant les frais courants. Les raisons du non-paiement des redevances sont multiples : mauvaise qualité de service (ouvrages dégradés, tours d’eau non respectés), incompréhension (l’eau est gratuite), manque de confiance dans le comité de gestion, insuffisance d’autorité du comité de gestion, etc. Il faut citer également la dégradation des bassins versants entrainant une augmentation du potentiel érosif des crues, l’insuffisance d’investissements et le non-respect des normes comme causes majeures de cette détérioration des infrastructures d’irrigation. L’urbanisation accélérée provoque par ailleurs une réduction considérable de l’espace irrigué au niveau de certains périmètres, notamment ceux proches des grandes villes.

L’agriculture urbaine, une solution ?

 Pour remédier à cette situation, d’aucuns croient qu’il faut pratiquer une agriculture urbaine. Pourtant dans le cadre d’un programme, et contrairement à l’agriculture traditionnelle pratiquée en milieu rural, un autre type d’agriculture connue sous le nom d’« agriculture urbaine et périurbaine » a timidement été développé dans le pays. Si pour certains, les résultats de ces tentatives effectuées, semble-t-il, mitigés. Des tentatives ratées ?

 Le ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR) a élaboré un plan d’investissement pour la croissance du secteur agricole 2010-2016. Un plan qui semble-til, ne donne pas suffisamment de résultats. Dans ce plan à plusieurs composantes, la filière maraichère en zone urbaine et périurbaine a été prise en compte à travers un programme conçu à cet effet. Ce programme visait, à court terme, à donner un appui d’urgence à la mise en place de 30.000 micro-jardins. À moyen et à long terme, ce programme voulait aussi la mise en place d’au moins 3.000 jardins familiaux sur 150 sites collectifs. Cette intervention devrait se faire pour un total de 8 millions 500 mille dollars américains.

L’essentiel de l’agriculture urbaine

 La production des légumineuses constitue l’essentiel de l’agriculture urbaine en Haïti. Il s’agit en fait de la culture en pot, à l’instar de la culture de fleurs. Pour la faire, on place les pots que l’on construit sur le toit des maisons qui bénéficient à la fois d’un excellent ensoleillement – puisqu’il n’y a pas d’ombre -, et des précipitations quand il pleut. Quand on est dans la saison sèche, on procède à l’aspersion de ces plantes. L’agriculture urbaine en Haïti résulte fondamentalement d’initiatives privées, des actions d’ONG et de la coopération internationale. Il y a quelques années, un projet a été implémenté à Cité Soleil, le plus grand bidonville du pays. Une autre expérience aurait été faite aux Gonaïves ; elle visait, selon les responsables, à développer de petits potagers un peu plus grands que des pneus en milieu urbain. D’aucuns pensent que les tentatives sont ratées !

 L’agriculture périurbaine

Parallèlement à l’agriculture urbaine, une culture beaucoup plus importante a lieu dans les zones périphériques des villes. Elle consiste en la production de denrées périssables, des légumes notamment, qu’on devrait acheminer vers les marchés de consommation les plus proches de la ville en question. Pour le département de l’Ouest, cette agriculture périurbaine aurait été pratiquée dans le cadre de ce projet dans deux zones complémentaires en termes d’écosystèmes : une zone de plaine (la Plaine du Cul-de-sac située au nord de Port-au-Prince) et une zone d’altitude (Kenscoff sise à l’est de la capitale).

Un déficit d’infrastructures

Selon certains spécialistes, le pays souffre d’un déficit d’infrastructures qui empêche l’acheminement sur les marchés, de manière régulière, de produits. Ce qui entraîne des pertes importantes pour ces produits pour la plupart périssables. À cette fin, faudrait-il investir dans des infrastructures de marchés en vue de permettre une meilleure conservation de légumes fragiles serait la condition sine qua non de pratiquer cette agriculture dans le pays.

L’un des huit objectifs du millénaire pour le développement est d’« Éliminer l’extrême pauvreté et la faim ». En Haïti, plus d’un pensent que cet objectif a été utopique. Loin d’éliminer l’extrême pauvreté, on est quand même passé aux ODD. Fort de ce constat, le Fonds des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) a initié, il y a quelques années, en Haïti, le projet « Agriculture urbaine » au profit des habitants de quartiers défavorisés. Cette initiative devrait apporter une plus grande sécurité alimentaire, à rendre la ville plus écologique et finalement, à créer un projet d’économie sociale qui soutient des marchands de nourriture communautaire. Cette forme d’agriculture constitue un système dynamique de gestion des ressources naturelles, reposant sur des fondements écologiques qui intègrent la revitalisation du quartier résidentiel.

L’agriculture urbaine hors sol appliquée à des projets dits de développement aurait permis de diversifier et de maintenir la production végétale afin d’améliorer non seulement les conditions sociales et économiques des résidents, mais aussi les conditions environnementales du quartier sélectionné. À date, il semble qu’aucun résultat positif n’est observable. Attention de voir un rapport d’évaluation sur la question.

Ouf ! Comment résoudre le problème de l’urbanisation anarchique des périphéries agricoles en Haïti ?

 Therno N. A. Sénélus

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