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Haïti face aux spectres de politiques publiques virtuelles

09 janvier 2017, 11:23 catégorie: Tribune11 375 vue(s) A+ / A-

L´énoncé de politiques publiques est un outil commun pour réunir des votes afin d’aboutir au pouvoir. En Haïti, on en entend beaucoup parler à l’heure des discours, mais leur concrétisation est une autre affaire. Dès qu’il s’agit de garantir de bonnes infrastructures, la santé, l’éducation, la sécurité civile, l’emploi, ou encore de canaliser toutes les aides sociales destinées au bien-être et l’épanouissement de la société haïtienne, ceux qui arrivent aux commandes du pays nous présentent dès lors un monde d’impossibilités.

À titre d’exemple, portons notre attention sur les problématiques des transports routiers, notamment les transports en commun.

 Si l’on considère la récurrence d’accidents mortels en Haïti, on pourrait certes s’interroger sur le degré de responsabilité des conducteurs, mais il faudrait aussi prendre en compte les conditions de l’entretien du réseau routier ou le contrôle effectif de l’état sur le respect des normes de circulation routière. Doit-on par exemple considérer comme un fait normal de circuler sur des voies sans informations, sans signalisation ? D’autre part, s’il existe un code de la route en Haïti, pourquoi n’est-il pas appliqué ou respecté ? C’est là encore un problème de responsabilité de nos dirigeants et plus particulièrement du degré de rigueur ou de sérieux avec lequel sont pensées nos politiques publiques.

Si le coût de la vie en Haïti ou la situation économique n’offre pas la possibilité à la majorité des Haïtiens d’avoir leur propre moyen de transport, puisque 65 % de la population ont recours aux transports en commun, on devrait pour le moins prêter attention aux manifestations tangibles de cet afflux de personnes vers le transport collectif: voitures surchargées, longues attentes des usagers en pleine obscurité ; l’empressement et l’irritation que provoquent ces longues attentes et l’irresponsabilité partagée de voyager en sureffectif. À cela il faudrait ajouter que ni les tarifs ni les conditions de travail des conducteurs ne sont soumis ou ne respectent de régulation, reléguant ainsi le sort des passagers au plus pur des hasards.

 L’ensemble de ces problèmes, des plus quotidiens aux plus complexes, pourraient constituer une base tangible pour la réflexion et l’élaboration une politique de transport en commun à part entière. Pourquoi d’ailleurs ne pas partir de cette expression courante du langage qui parle de transports publics pour faire référence aux transports en commun, pourtant privés ? Si l’État investissait dans la création d’une flotte de véhicules qui desserve au moins les plus grands axes urbains et interdépartementaux, il garantirait déjà une offre additionnelle. Il pourrait aussi appliquer sur ce réseau une grille de tarifs qui, audelà de mettre les choses au clair pour les usagers, pourrait également influencer les tarifs appliqués par le secteur privé.

Au-delà des idées qui pourraient être avancées en faveur d’une vraie politique de transport et d’aménagement des infrastructures routières, le coeur de notre réflexion repose ici sur deux éléments :

En premier lieu, la conviction que l’instabilité politique du pays provient d’une déconnexion entre le peuple et l’état, d’un dialogue de sourds au quotidien : les Haïtiens ont besoin de quelqu’un qui s’intéresse à leur réalité et diagnostique rigoureusement leurs besoins avant de prendre des décisions concrètes à leur égard. En résumé on ne peut échafauder une politique publique sans connaissance réelle du terrain et sans dialogue avec ses futurs acteurs.

Ensuite, une politique publique ne poursuit en aucun cas un objectif autoproclamé ou quelque vision personnelle que ce soit, aussi lucide soit-elle. Il existe bien des démarches précises et concrètes à mener : une étude statistique des phénomènes concernés pour prioriser et cibler les différents problèmes á aborder. C’est cette première démarche qui permettra de fonder des objectifs cohérents pour l’action. À l’heure de décliner cela en plan d’action, une analyse de faisabilité s’impose aux niveaux juridiques, financier et institutionnel. En d’autres mots, il s’agit de mettre au clair le cadre normatif qui permettra l’assise de ces nouveaux moyens d’action au sein des institutions compétentes désignées. Il faut aussi analyser le coût des premiers aménagements de ladite politique publique ainsi que les frais engagés pour son suivi, son actualisation et discuter des ressources qui pourront raisonnablement y être engagées. Enfin, il faut garantir une assise institutionnelle de la politique publique sur le territoire, en impliquant non seulement les collectivités territoriales, mais aussi organisations sociales et finalement, sa pérennité au-delà des aléas gouvernementaux, d’où la nécessaire distinction entre État et gouvernement que nous abordions dans une tribune antérieure.

En somme, si le peuple doit réclamer proximité et responsabilité de la part de ses dirigeants à l’heure de diagnostiquer ses problèmes et de façonner des solutions, il doit surtout exiger la continuité des engagements institutionnels et la lisibilité des résultats des politiques engagés pour pouvoir faire répondre les responsables institutionnels devant les objectifs fixés. Un mandat ne suffira jamais pour compléter tous les objectifs référant à une politique publique conséquente. Si seulement nos présidents successifs respectaient les projets probants de leurs prédécesseurs, en impliquant l’État dans l’audit et le pilotage des politiques publiques les plus névralgiques, peut-être ne serions-nous pas empêtrés dans l’actuel niveau des débats et le peuple pourrait-il aspirer à d’autres niveaux de dignité.

Armelle Viau

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