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Haïti, analyse de contexte

08 mars 2018, 9:22 catégorie: Tribune46 066 vue(s) A+ / A-

Durant cette dernière décennie, la situation d’Haïti est caractérisée par des chocs naturels et une réalité politique et socioéconomique très difficile, mais également par des occasions ratées qui auraient servi de tremplin à une renaissance du pays. Quelques faits saillants parmi d’autres pour expliquer cela.

Les faits politiques

Si le second mandat de René Préval a sonné la fin ou la pause du règne lavalassien, à ses derniers moments, il a été l’objet d’un double fait qui allait marquer la vie nationale : le séisme de 2010 et les fonds PetroCaribe. Son gouvernement est suivi de celui de Michel Joseph Martelly, arrivé comme lui au pouvoir par les urnes, mais plutôt sur front de controverse politique accompagnée d’une double lecture : une victoire pour les plus frustrés du système politique haïtien, qui ont souhaité un changement du statu quo ; et pour d’autres, une catastrophe annoncée et une défaite de la classe politique traditionnelle. Puis, une année de transition qui a accouché d’un nouveau gouvernement élu, au pouvoir depuis un an, confirmant du coup la mise hors jeu de la classe politique traditionnelle et traduisant en même temps un besoin de renouvellement.

De scandale en scandale

Mais, en fait, c’est la décente aux enfers d’Haïti qui se précise et se poursuit à un rythme vertigineux. En 8 ans, l’odeur du séisme est encore fort présente dans le quotidien du pays. Malgré les fonds annoncés et décaissés, il y a peu d’améliorations visibles et palpables tant dans les conditions socioéconomiques de la population en général et des victimes en particulier, qu’en termes de reconstruction proprement dite. Au contraire, on va de scandale en scandale. Citons par exemple les cas de : Croix-Rouge américaine, Oxfam GB, Clinton, kits scolaires, et fonds pétrocaribe. Ce dernier scandale a finalement éclaté au grand jour, après deux rapports de commission parlementaire. Alors que le président de la République se présente comme le champion de la lutte anticorruption, le seul selon lui qui peut combattre ce fléau en Haïti, il a usé de sa majorité au Parlement et de son pouvoir d’influence pour rediriger le dossier vers la Cour supérieure des comptes et du Contentieux administratif. Quelle sera la suite : celle que veut l’Éxécutif ou celle que la population est en droit d’attendre en toute justice et contre toute impunité ?

Vu qu’en Haïti les scandales sont comme des gouttes de rosée, un nouveau scandale de cargaison de gaz d’importance nationale a déjà pointé ses rayons, risquant d’éclipser ou de détourner l’attention de celui des fonds pétrocaribe. Un fait réel, une manipulation ou un coup monté bien orchestré ? C’est la question à se poser, surtout face à un gouvernement qui a fait montre, dans ce dossier, d’une grande efficacité d’action ou d’anticipation, en faisant venir sans délai une nouvelle cargaison de gaz pour approvisionner le marché et éviter tout chambardement. Entre ces deux scandales, il y a les deux incendies du marché Hyppolite et du marché Million. À qui profite le crime ? Un fait est que, dans tous ces cas où il s’agit vraiment de fonds importants, c’est le pays qui en est sorti affaibli, tant sur le plan économique et social, qu’en termes d’image et de statut de l’Haïtien sur le plan international.

Marasse économique et détresse sociale

C’est la détresse dans le pays : un marasme économique avec un PIB de 8 milliards de dollars et un revenu per capita de 740 US$, supporté par un secteur primaire contribuant à hauteur de 20.4%, un secteur secondaire de 28% et un secteur tertiaire de 52%. L’inflation se chiffre à plus de 15%, une monnaie nationale (la Gourde) en perte de vitesse par rapport au Dollar américain (aujourd’hui US$ 1.00 = 65.50 Gourdes), un déficit budgétaire très alarmant, un taux de croissance de 1.53 % alors que la population nationale croît à un rythme annuel de 2.5%, un chômage grandissant de plus de 60%, touchant 51% des jeunes de 15 à 35 ans. L’âge moyen de la population haïtienne est de 22 ans, la population active étant chiffrée à 6 millions de personnes. Selon Ramiz Alakbarov, cela signifie qu’il y a « une forte proportion de la population ayant la capacité de travailler, de produire, d’épargner et d’investir ». Mais, la réalité est tout autre. Car, le secteur formel ne crée que 300,000 emplois. C’est surtout le secteur informel qui est la principale source d’emploi en Haïti, bien que dans beaucoup de cas on est tout simplement en face d’une situation de chômage déguisé.

Ce qui explique aujourd’hui que les jeunes cherchent en masse un exutoire dans la migration. Haïti offre durant les 40 dernières années le spectre d’un pays en guerre, que ses fils de toutes catégories sociales quittent par milliers en direction des États-Unis, du Canada, de la France, de la République dominicaine, des pays de la Caraïbe et des Antilles et, aujourd’hui, notamment des pays d’Amérique du Sud. Il fut un temps où les cerveaux d’Haïti étaient recherchés pour l’Afrique ou le Canada. À d’autres moments, ces derniers étaient contraints à l’exil politique. Mais, depuis les années 80, il s’agit surtout de migration économique, à commencer par les « boat people », des paysans, pour arriver aujourd’hui au « flight people », en particulier des jeunes désespérés qui quittent le pays en direction du Brésil et du Chili.

Cette hémorragie actuelle peut être imputée aux élites haïtiennes de toutes sortes, dont Jean Price Mars a dénoncé le « bovarysme culturel » et que d’autres ont appelées compradors ou des monopolistes. Il s’agit d’une élite intellectuelle, politique, économique et d’affaire en grande partie corrompue, qui vit comme des mercenaires ou des mercantiles, à la solde du système international qui lui-même n’a pas d’état d’âme et ne jure que par ses intérêts. Selon le dernier rapport de Transparency international, Haïti est classé en 157e position sur 180 pays, en termes d’indice de perception de la corruption. Haïti est aussi parmi les 3 bons derniers en matière de compétitivité et les trois pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles, eu égard à l’état de dégradation avancé de l’environnement.

Caravanne et puis…

Un dernier fait saillant, et non des moindres, qui marque l’actualité nationale depuis près d’un an, est la caravane gouvernementale. S’agit-il d’un programme politique, d’un plan de développement ou d’autre chose ? C’est l’opacité autour de ce dossier qui absorbe tous les ministères et qui bouffe les sous des contribuables haïtiens. Mais, ces derniers n’ont pas encore une idée claire de ce qu’il en est vraiment, malgré les sorties du président qui en parle avec vigueur et assurance. Ce dossier n’est pas sans lien avec la question budgétaire qui s’est peu à peu refroidie, suite à un moment de tergiversation et de manifestations de rue, durant lequel il était même question pour certains leaders politiques d’éjection forcée du président. Le carnaval de 2018 n’a pas manqué l’occasion pour dénoncer cette situation, mais aussi pour proposer quelques éléments de solution ou pour moraliser la conscience des dirigeants. Des satires sociales ou sociopolitiques, à la manière de Molière : « castigat ridiendo mores ».

Igérence et insultes

Autant dire que le contexte politique et économique n’est pas rassurant. Il est influencé par le contexte international, tant par le regard de l’autre sur Haïti, que par ce qui se passe ailleurs qui influe sur le réel haïtien. D’abord, l’ONU a annoncé la couleur à travers sa représentante en Haïti, le chef de la MINUJUST, en dénonçant le niveau de corruption qui existe en Haïti, attirant la colère du gouvernement qui y voit une manoeuvre de déstabilisation. À la veille de la commémoration du 8e anniversaire du tremblement de terre du 12 janvier 2010, le président américain a lâché une bombe sur Haïti en le qualifiant de « pays de merde » et près d’un mois plus tard, c’est le ministre dominicain de l’Environnement qui en a fait en fait la même déclaration, en disant que 90% à 95% d’Haïtiens consomment une eau de qualité douteuse. La coupure du programme américain TPS et celui des travailleurs saisonniers pour les Haïtiens, la situation politique et socio-économique chaotique au Vénézuéla, les tensions entre la Corée du Nord et les États américains, la velléité indépendantiste de l’ancien gouvernement catalan, la reconnaissance par le gouvernement américain et d’autres états de Jérusalem comme la Capitale d’Israël, sont entre autres des faits internationaux majeurs qui sont de nature à influencer d’une manière ou d’une autre le réel social, politique et économique d’Haïti. Dans certains cas, Haïti a même pris position par des déclarations pompeuses.

Un tout dernier élément sur les rives nationales et internationales est la rencontre des chefs d’État et de gouvernement de la Caraïbe, du 26 au 28 février 2018, à Port-au-Prince. La principale retombée déjà annoncée est que tout haïtien muni d’un visa américain, canadien, Schengen pourra se rendre à partir d’avril dans les pays de la CARICOM sans avoir besoin d’un visa délivré par le pays d’accueil. Ce qui traduit en même temps qu’Haïti n’accède pas encore à la libre circulation de gens et de biens.

Perspectives

Au regard de tout ce qui précède, le pays a-t-il les reins pour y faire face et renaître tout seul de ses cendres ? Comment sortir de l’ornière et opérer un changement qualitatif durable ? Si on continue de regarder Haïti comme un pays pauvre, si la société civile continue d’être la marionnette des principaux instruments du système international, si l’avenir du pays continue d’être adressé par des ONG qui n’obéissent qu’à leur loi, leur politique et leurs propres intérêts, à la manière d’une industrie lucrative, si l’état de droit continue d’être bafoué dans ce pays, si le citoyen continue de se taire et d’ignorer ses droits en tant que contribuable, si la frange honnête et capable de l’élite du pays continue de fuir l’arène politique et de se montrer incapable de travailler ensemble pour former une masse critique capable de renverser la vapeur, il est fort probable que ce que nous faisons ici et maintenant n’aura pas de lendemain, donc ne signifiera que « lave men siye atè ».

Il faut donc questionner notre choix de société, fondé sur la démocratie à la sortie de la dictature. Autrement dit, n’a-t-on pas créé un monstre que nous n’arrivons pas à contrôler ? Le Parlement haïtien ne s’est-il pas révélé un cauchemar et une entrave tant à la stabilité qu’au développement du pays ? L’Éxécutif bicéphale n’est-il pas le moteur de la corruption, quand le président qui a les bras longs est plutôt traité en mineur par la constitution haïtienne de 1987 ? Les nombreux cycles d’élection ne sont-ils pas tout simplement un gaspillage planifié des maigres ressources du pays au regard des résultats dont ils accouchent ? Bref, la démocratie a-t-elle tenu ses promesses ? Permet-elle de renforcer l’État, de gérer mieux notre économie, notre environnement, d’améliorer la fourniture des services de base….de réduire l’écart entre les régions, entre le rural et l’urbain ?

Nos efforts ne s’inscrivent-ils pas purement et simplement dans une politique de l’autruche, voire dans une stratégie de reproduction et de maintien du statu quo, s’ils ne prennent pas en compte ces données du réel social, économique, culturel, politique, naturel et environnemental d’Haïti, et si des alliances stratégiques fortes ne sont pas établies pour agir sur les structures qui génèrent cette infamie ?

C’est dans la tête que le poisson commence à pourrir ou que le mal prend d’abord naissance, c’est donc là qu’il faut commencer à agir. Port-au-Prince incarne aujourd’hui cette chimère pour laquelle il faut un Bellérophon. Et si Haïti pense le monde comme Albert Einstein, elle dira certainement qu’il est dangereux, non d’abord à cause de ceux qui font du tort, mais plutôt à cause de ceux qui regardent et qui ne font rien. Pour ton sauvetage, faudrait-il alors une volte-face mentale ? Faudrait-il un consensus et un sursaut citoyens magnanimes ? Faudrait-il un système qui se dresse contre l’impunité ? Faudrait-il des incorruptibles qui te débarrassent des sorciers poules-poules, des requins et des charognards qui t’envoutent, qui te tuent lentement et qui te dévorent implacablement ?

Haïti, pour ta résurrection, faudrait-il l’émergence d’une élite responsable, comme jadis Jean Price Mars a questionné sa vocation ? Faudrait-il un nouveau chantre qui galvanise l’énergie des vrais princes tirés de tes réserves citoyennes, dotés d’un nouveau regard alchimique et porteurs d’une parole nouvelle ? Faudrait-il redynamiser et revitaliser les provinces pour arrêter leur hémorragie migratoire ? Faudrait-il que le pays soit moins soumis au diktat des anarchistes d’ici et d’ailleurs ? Faudrait-il une gouvernance responsable de l’État pour enfin accoucher de la décentralisation et édifier la Nation haïtienne à tout jamais unie ?

Abner Septembre

Sociologue Promoteur du tourisme éco-montagne

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