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Haïti à l’heure de la montée du nationalisme dans le monde

19 avril 2017, 9:09 catégorie: Tribune9 716 vue(s) A+ / A-

Sur fond d’une série de présidentielles sous haute tension, de changement brusque de régime et de référendum sur des alliances politiques stratégiques, les années à venir s’annoncent tumultueuses. En effet, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’avenir de la planète n’a jamais été si fortement menacé. Les épisodes politiques qui se sont succédé ont entaché de profondes inquiétudes sur la légitimité du modèle de la démocratie occidentale. À la base de ces introspections, on vit une paranoïa internationale symptomatique des failles de la génétique de la globalisation. Car, les évènements mondiaux se sont appropriés de nos environnements avec une immédiateté telle qu’ils ont fini par créer des réflexes sur nos comportements. Entre autres, la dictature des médias en diapason avec la dissémination des technologies de communication est complice de la formation de ces psychoses sociétales d’une portée incalculable.

 Pourtant, la globalisation a été théoriquement perçue dans une perspective d’assurer la mobilité et le rapprochement des cultures. Par rapprochement, l’on entend l’essai de contention des sentiments de nationalisme qui embrasent la planète à l’image des guerres du vingtième siècle pour s’ouvrir à une dynamique d’harmonisation des politiques internationales. Dans son éminent ouvrage, « La fin de l’histoire », Francis Fukuyama fait allusion à ce stade historique où s’impose le triomphe de la pensée unique. Tout porterait à croire que l’humanité ne tomberait plus dans les pièges du nationalisme ou du moins que les nations ne se sentiraient plus lésées dans leurs droits de décider d’euxmêmes de leurs propres destins. Cependant, dans la logique même de la globalisation, il se crée des asymétries ; des déséquilibres dans la mise en application des mécanismes inadaptables et incompatibles aux facteurs qui ont déterminé le cours de l’histoire de l’humanité dans sa diversité et sa splendeur. En somme, ces anomalies de part et d’autre pourraient en quelque sorte influencer la recrudescence sporadique de ces envolées nationalistes.

 D’abord, depuis l’annonce de la candidature à la présidence américaine de Donald Trump, on assiste à un acharnement de changement des paradigmes lesquels ont constitué les piliers du modèle de développement américain. Notamment, la perception de l’autre à partir d’une perspective étiologique aux pathologies liées à l’expression des identités nationales s’inscrit dans la lignée de ces théories lesquelles ont scindé l’humanité depuis la nuit des temps. Dans sa posture de police internationale, à travers cette candidature, les États- Unis auraient d’une certaine façon validé la mouvance nationaliste, qui se gesticule en Europe et dont les susceptibilités peuvent aussi contagier les frontières des pays émergents de l’Amérique latine. Il se privilégie une rhétorique qui pointe les doigts sur l’immigration comme étant le mal à curer. D’après, Frantz Kafka, le nationalisme moderne est une réaction de défense contre l’emprise brutale de la civilisation. Ainsi, le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne communément appelé BREXIT, l’élection de Trump, la montée en puissance du Front National Français font partie de ces agitations dont le leitmotiv est de métamorphoser l’espace devenu normal et normalisé de l’esprit de la globalisation. En conséquence, un sentiment d’incertitude empare les pays aux faibles revenus quant à leurs possibilités d’intégration d’un système auquel ils ont été obligés coûte que coûte à adhérer.

Face à un tel état de fait, Haïti devrait réviser ses politiques publiques sur une nuance toute particulière en termes de coopération bilatérale de développement, d’exportation et d’immigration. Les États-Unis et l’Union européenne au-delà des coups d’ingérence participent à coup de millions dans le budget national sous forme de dons ou appui budgétaire, et sont les partenaires favoris pour les exportations d’Haïti. L’aide internationale au développement de par ses pauvres performances peut s’avérer peu tangible, mais n’est pas nécessairement une entrave au développement national (Hébert- Pallage). En outre, les exemptions tarifaires dans le cas des exportations doivent être un facteur de grands intérêts. Plus que deux millions d’Haïtiens (ces données varient en fonction des sources) vivent dans la diaspora dont 30,000 en situation irrégulière aux États-Unis. Face à ces conditions difficiles, certains Haïtiens ont fait de l’immigration leur bouclier contre la fatalité, la pauvreté et l’exclusion sociale. Les transferts d’argent de la diaspora représentent une mine financière considérable soit 20 % du PIB national (Pierre Marie Boisson, 2014) et aux environ 25 % pour les dernières estimations. Ils constituent, entre autres, une aumône pour la consommation des ménages à bas revenu piégés par le chômage, l’inflation des prix des produits de première nécessité et l’accès limité aux services sociaux de base.

Dans ce cas, l’effet boomerang des frasques nationalistes de part et d’autre est de nature à compliquer la situation en Haïti. Sur le plan de la migration, l’on a vu le désastre causé par l’application de la Sentence 168/13 du Tribunal constitutionnel dominicain rendant apatrides des milliers de dominicains d’ascendance haïtienne. En effet, une tranche de la population dominicaine s’est vu céder sous les forfaits d’un nationalisme sur fond d’une haïtianophobie présente dans l’imaginaire de l’autre côté de l’île. Malgré tout, les Haïtiens ont pu continuer à se créer d’autres foyers migratoires privilégiant la piste sudaméricaine et du Mexique. Les défis d’intégration en terre chilienne et brésilienne sont énormes alors que les Mexicains vivent dans l’angoisse des coups de gymnastique du président Trump à leur égard. La récente visite de la présidente du pays le plus austral de l’hémisphère américain en fin de mandat pourrait ne pas être une aubaine pour la coopération avec Haïti où la question de l’immigration constitue le cheval de bataille du candidat de la droite chilienne, Sebastien Pinera en avance dans les sondages pour les présidentielles prévues en novembre prochain. Au regard de ces mouvements migratoires et de tout ce qu’il induit, l’implosion d’un nationalisme en Amérique latine pourrait être désormais dans le prisme d’une éventualité qui prend forme. Même si ces formes de nationalisme seraient loin d’être radicales, toutefois, elles seront tout aussi capables d’altérer l’harmonie dans la région.

De même, des Haïtiens illégaux aux États-Unis sont constamment menacés de déportation face au refus de renouvellement de leur carte TPS (Temporary Protected Status). Jusqu’ici, les actions du président américain témoignent de son inflexibilité sur ses promesses de campagne électorale indexant l’immigration sans contrôle comme étant responsables du crime organisé et du terrorisme. Donc, les vagues de déportation massive seraient aussi un coup dur pour Haïti qui n’arrive pas encore à loger les sans-abris du tremblement de terre de 2010 et de l’ouragan Mathieu de 2016.

Enfin, la France, au-delà des sensibilités historiques, reste un partenaire stratégique d’Haïti. Les intérêts mutuels ne sont pas bien sûr discernés dans des proportions égales, mais n’empêche qu’il existe des coopérations plus ou moins négociées entre les deux nations. Haïti, dans l’état des choses, représente l’unique état francophone des Amériques, a besoin de la France comme c’est le cas pour tout autre état. Quoi qu’il en soit, la langue française demeure un outil d’opportunités et d’ouverture vers le monde pour Haïti. Rappelons que la France est la troisième puissance d’Europe justement derrière le Royaume-Uni (BFM business, 2016) et l’un des piliers fondamentaux de la construction européenne. Entre autres, elle peut servir de pont pour Haïti dans ses partenariats avec l’Union européenne. Cependant, les simulations d’un scénario de la présidence de Marine Le Pen en France sont désormais d’une probabilité dérangeante. Car, la candidate du Front national envisage un virage avec une poussée capable d’incendier l’ensemble des rapports politiques et commerciaux en Europe et même au-delà de ses frontières. Justement c’est le cas d’une dérive nationaliste française qui déjà commence à être débattu par des spécialistes et des groupes de ‘’think thank’’. Selon Isabelle Chaperon, ‘’le risque Marine Le Pen obsède les marchés’’. Ces prévisions fracassantes sont à la fois valables pour l’Europe et les autres marchés internationaux. (http://www.lemonde.fr/economie/ ar t icle/2017/02/09/le-risquema r i n e – l e – p e n – o b s e d e – l e s – marches_5077071_3234.html). Par extension, Haïti, quoiqu’à des milles de l’hexagone, n’en serait pas exempte.

 Les facteurs engendrant le nationalisme sont multiples. Pour des raisons les unes plus équivoques que les autres, certaines communautés se sentent asphyxiées par la présence d’étrangers dans leur voisinage allant jusqu’à accuser ces derniers de grande nuisance à leur sécurité sociale. Il est reproché à certains groupes de migrants le manque d’affinité et de compatibilité à l’esprit de la construction nationale des pays où ils résident. Le Larousse définit ce type de nationalisme comme un courant de pensée qui exalte les caractères propres et les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et/ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel. Dans ce cas de figure, ces nationalismes remettent brutalement en question les accords sur le libre-échange, la circulation des personnes, le droit à la nationalité et aussi des sujets liés à l’asile politique tels définis par les Conventions des Nations Unies. Ils se fondent sur un renfermement total à la globalisation dont ils sont censés être bénéficiaires tout en se délectant à caricaturer les minorités de toute sorte de stéréotypes.

Bref, dans ses soucis de prévenir ou de réduire du moins les externalités provenant des excentricités nationalistes des pays avec qui elle entretient des relations diplomatiques ou commerciales et où immigrent ses ressortissants, Haïti a besoin d’envoyer un signal clair de bonne gouvernance. Les autorités locales doivent travailler assidument à avoir un contrôle systématique des voies qui encouragent l’immigration illégale de ses citoyens sans pourtant porter préjudice à leur droit de circulation. Des conditions minimales de sécurité sociale doivent être garanties afin de porter les Haïtiens à participer au développement de leur pays. En outre, les acteurs politiques doivent oeuvrer à prioriser le dialogue national aux dépens des intérêts mesquins de clan en vue de la stabilité politique. La corruption doit être combattue avec véhémence et impartialité en assurant le renforcement des institutions républicaines, le culte de la responsabilité sociale et la promotion de la culture des résultats. Aussi, les décideurs doivent participer à la création de richesses nationales à travers l’exploitation rationnelle et intelligente des ressources disponibles, à la promotion de la culture pour ainsi contribuer à l’amélioration des conditions de vie de la population. En fin de compte, Haïti doit impérativement sortir de l’attitude de dépendance stérile vis-àvis d’une frange de la Communauté internationale pour construire un projet de société ambitieux et moderne articulé autour des capacités nationales et internationales tout en priorisant les velléités de changement de l’ensemble des acteurs nationaux et le strict respect des lois qui régulent la vie nationale haïtienne.

Notre intention, c’est de nous abstenir de discréditer une idéologie ou une candidature quelconque ou d’étaler notre allégeance à une réalité porteuse de distorsion, d’inégalités et d’abus de toute sorte ; cependant, nous continuons à plaidoyer pour des efforts de dépassement de soi, de respect des sensibilités culturelles, historiques et religieuses. Nous exigeons à ce que les nations assument leurs responsabilités dans l’édification d’une civilisation sans discrimination aucune où enfin le bien-être des hommes et des femmes sera le dessein ultime des grandes transformations à venir.

Renaud Espérance, BSC, étudiant Masters en Relations internationales

Coordonnateur NAPSA

+1876 363 2851

desprance7@yahoo.fr  / renaudesprance7@gmail.com

 

Références bibliographiques

Aide internationale et développement en Haïti : Bilan et perspectives, Nicholas Lemay Hebert et Stéphanie Pallage

http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/127036/La-diaspora-haitienne-un-pilier-tres-important-dans-leconomie-du-pays.html

http://www.haitilibre.com/article-19323-haiti-usa-vers-une-augmentation-considerable-des-deportations-d-haitiens-illegaux.html

 

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