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Habiter le monde

12 avril 2018, 8:16 catégorie: Tribune8 657 vue(s) A+ / A-

Le texte ci-après est la troisième et dernière partie d’une réflexion du philosophe franco-haïtien Joseph P. Saint-Fleur sur la notion d’orientation, prise ici au sens large du terme.

Une certaine conception de l’orientation liée à la nécessité de l’éducation

Si nous pensons l’éducation comme mouvement permettant le passage de la nature à la culture ou une entrée dans l’histoire, nous sommes dans l’obligation de nous donner deux points fixes : un point de départ, et un point d’arrivée, terme de ce mouvement. Le point de départ : cette naturalité plus ou moins engluée dans l’animalité biologique. Pensons à cette première forme d’existence que selon Hegel, l’homme a en partage avec les autres êtres de la nature. En ce sens, le point d’arrivée qui nous semble plus important en la circonstance répond à la question de la finalité de l’éducation et de l’orientation. Éduquer, oui, mais éduquer à quoi et en vue de quoi ? Et voilà que surgissent des difficultés de tous ordres.

Que se propose-t-on de former, en somme, ou si l’on préfère, quelle doit être la fin de l’éducation ?

Pour bien cerner le sens et la portée de notre interrogation, une comparaison nous semble utile entre l’élevage, le servage ou l’esclavage, et l’éducation. Dans les quatre cas, il y a nécessité de l’obéissance. L’animal que l’on domestique est plié à une volonté étrangère au bénéfice exclusif de l’éleveur ; l’esclave, selon le mot d’Aristote, est un outil animé ; il est moyen par rapport à une fin qui lui est étrangère et quand les navettes se mettront à tisser d’elles-mêmes alors on pourra abolir l’esclavage. Comme pour l’élevage et l’esclavage, l’éducation exigera que l’enfant se plie à une volonté étrangère, il faudra qu’il obéisse, mais c’est en attendant qu’il soit en mesure d’obéir à la raison. Si la bête et l’esclave devaient obéir, c’était dans l’intérêt exclusif du maître (dominus) tandis que l’enfant obéissant aux parents ou au tuteur (magister), c’est l’homme obéissant à lui-même et surtout dans l’intérêt de celui-là même qui obéit. L’obéissance est en l’occurrence voie d’accès à la liberté entendue comme autonomie de la volonté. C’est moins à un individu que l’enfant obéit qu’à des principes éthiques émanant de la raison. L’hétéronomie est alors propédeutique à l’autonomie. L’orientation, au sens où nous l’entendons aura pour fonction d’aider l’individu humain à s’élever à sa destinée et cette destinée, c’est l’avènement de la liberté dans un monde pacifié où chacun peut se sentir chez soi, habiter son monde, habiter le monde.

Une distinction doit être faite entre l’éducation d’une part, et d’autre part, enseignement ou instruction visant à développer des compétences, lesquelles compétences seront mises au service de valeurs pouvant être néfastes ou bénéfiques pour l’avenir de l’humanité. Montaigne et Rabelais ne faisaient-ils pas observer que science sans conscience, c’est la ruine de l’âme ? L’éducation ne peut se passer de connaissances scientifiques et techniques, mais ne saurait s’y réduire sans dommage pour l’avenir de l’espèce humaine. On a peut-être trop tendance à réduire l’éducation à la formation : si l’homme s’assigne des fins, il lui faut des moyens pour les réaliser, mais il va de soi que les moyens peuvent être mis aux services de fins non souhaitables sur le plan éthique.

L’orientation et l’éducation ne doivent pas être laissées à la discrétion de personnes privées ou de particuliers, encore moins des puissances d’argent ou de la finance, car elle engage le devenir de l’humanité. Et si elle doit faire partie des prérogatives de l’État, il importe de bien déterminer les modalités de son fonctionnement relativement à sa finalité. Se propose-t-on de former des citoyens libres et responsables, membres d’une communauté de personnes ? Ou bien de simples consommateurs interchangeables, simples instruments au service d’un pouvoir autocrate ou d’une économie néo-libérale décomplexée comme si les hommes pouvaient s’assimiler à du bétail ? L’éducation est à l’individu ce qu’est l’orientation par rapport à l’espèce : dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’oeuvrer en vue de l’épanouissement de l’homme dans toutes ses dimensions autorisant l’idée d’un progrès de la conscience sur le plan éthique. C’est encore au Traité de Pédagogie de Kant que nous empruntons cet extrait qui nous sert de conclusion et qui résume l’esprit de notre propos.

Un principe de pédagogie que devraient surtout avoir devant les yeux les hommes qui font des plans d’éducation, c’est qu’on ne doit pas élever les enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après un état meilleur, possible dans l’avenir, c’est-à-dire d’après l’idée de l’humanité et de son entière destination. Ce principe est d’une grande importance. Les parents n’élèvent ordinairement leurs enfants qu’en vue du monde actuel, si corrompu qu’il soit. Ils devraient au contraire leur donner une éducation meilleure afin qu’un meilleur état en pût sortir à l’avenir. Mais deux obstacles se rencontrent ici : 1° les parents n’ont ordinairement souci que d’une chose, c’est que leurs enfants fassent bien leur chemin dans le monde, et 2° les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instruments pour leurs desseins.

L’éducation, chacun peut s’en rendre compte, est une chose trop importante pour qu’on la confie à des marchands et à des puissances d’argent, à des autocrates qui d’ailleurs ne s’en soucient nullement, ou encore à des individus sans foi ni loi mus par le seul appât du gain et dépourvus de toute vision projective. Un État qui ne fait pas de l’Éducation sa priorité, ou qui ne se soucie guère de sa jeunesse est un État en déliquescence, en décomposition qui constitue déjà un danger pour la société civile et à terme, pour l’Humanité. L’orientation au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire l’acheminement de l’humanité vers cette fin qu’il faut considérer comme une réalisation progressive d’un idéal, ne peut se départir de l’Éducation tant que celle-ci est adossée à des valeurs que sont l’altruisme, la fraternité, le respect de la personne, de la vie et du bien commun. Le problème, c’est que de telles valeurs ne sont pas cotées en Bourse. Il faut donc veiller à ce que les marchands n’investissent le temple. Et aussi à ce que des loups ne s’introduisent dans la bergerie : l’éducation n’est pas une marchandise, et ne saurait l’être, pas plus que l’oxygène et la lumière du soleil. C’est une affaire sérieuse : aux citoyens de se montrer vigilants, pendant qu’il est encore temps !

Joseph P. Saint-Fleur

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