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Grand-Goâve : diablement divine !

09 août 2016, 10:33 catégorie: Société2 285 vue(s) A+ / A-

En 1979, j’avais l’âge de l’enfant décidé à apprivoiser la nuit et ses mystères. J’étais friand de ces histoires peuplées de personnages aux multiples pouvoir du « mal » qui pouvaient investir les nuits, carrefour après carrefour,  et supprimer les frontières entre le monde des vivants et le royaume des invisibles. À l’école, les collectionneurs des histoires « des nuits d’Haïti », parlaient toujours en premier et insistaient sur leur don « fèt ak kwaf » qui leur permettait de voir, la nuit, des personnages et des situations que les autres ne soupçonnent même pas.

 

C’est un jour de cette année que la nouvelle de la mort de Wozanfè, le maitre incontesté du mystique, est arrivé jusqu’au préau de l’école. Rumeurs et bulletins d’informations confondus, nous avions appris que des milliers de zombis se sont enfuis du temple, ont goûté au gros sel de mer et se préparent à intégrer le monde des vivants. Plus d’un a affirmé les avoir vus à Bizoton, à Grand-Goâve, les yeux vitreux, marchant en rang serré sur la capitale. L’apocalypse n’a pas eu lieu. Le temps a passé et pour les fêtes de fin d’année, on évite de converser inutilement avec les inconnus dans les marchés publics.

 

Presque quarante ans plus tard, mes compagnons et moi sommes à Grand-Goâve avec des désirs de tout voir et de tout goûter. Nous sommes arrivés de très bonne heure pour assister au réveil de la ville et nous faire orienter, au hasard, vers un site autre que le magnifique bord de mer de Grand-Goâve. Le voyageur sans destination se plait à jouer avec son angoisse et finit toujours par s’engager sur la première piste qui se dégage.  Survient, par la magie des souvenirs qui remontent au bon moment à la surface, la proposition de ma femme et compagne d’escapade, de partir à la recherche de la tombe de sa grand-mère, enterrée au cimetière

 

Il lui a fallu quelques phrases dénuées d’émotions particulières pour qu’il nous mette au parfum d’une vieille histoire de sa famille : sa grand-mère était membre de la fraternité « Wozanfè ». Nous avons pris la nouvelle pour un scoop brutal et l’envie de détails improbables s’est faufilée avec tellement de force que nous avons accepté la suprématie du désir de voyeurisme sur le besoin de nouvelles découvertes.

 

Avant le pont – qui est également l’entrée de la ville  en venant de Port-au-Prince -, il faut prendre la route de Dano, une déviation à gauche,et s’engager sur une piste à peine carrossable tracée dans une végétation compacte. Trois kilomètres plus loin et plus haut, nous nous sommes arrêtés face au mythe, sans invitation et sans les mots justes capables de nous introduire.

 

Nous avons garé la voiture devant le temple, une bâtisse, rouge et noire d’un étage, posée sur la pierre comme le phare destiné à guider les bateaux entre écueils et récifs. Le cimetière, d’à peine 300 mètres carrés pour une cinquantaine de caveaux, dont le mausolée du maitre « Wozanfè », est attenant au temple. Après l’accord des « gardiens du lieu », nous y avons pénétré et arpenté les ruelles pour nous y perdre. Pour découvrir la dernière demeure de la grand-mère, au milieu de ceux et celles qu’elle voulait rejoindre dans une aventure à la fois mystique et humaine : la confrérie « rosenférienne ».

 

Jour de chance ou signe du destin ? Le docteur Elie Richard Constant, petit-fils du maitre « Wozanfè » nous a reçus et a ordonné d’ouvrir les portes du temple pour nous introduire dans l’univers de la communauté rosenferienne et sa cohorte de dieux, de préceptes qui tendent tous vers une compréhension apaisante du monde. En lever de rideau, l’héritier – je présume – nous enjoint de nous débarrasser, du moins pour le temps, de l’enseignement, des trois grands défauts susceptibles d’empêcher notre remise en question et de nous rapprocher de la voie de la sagesse, à savoir : l’ambition, l’hypocrisie et l’arrogance.

 

Nous avons fait le tour de la propriété, temple, cimetière et habitation, sans tomber sur la fosse débordant de sang et des kyrielles de femmes, têtes baissées, servant les invités.

 

Kesner Auguste, connu partout sous le nom de « Wozanfè », mort en 1979, a été arpenteur et prédicateur protestant avant d’être réclamé par l’esprit des trois roses qu’il a toujours définies comme Jésus-Christ, celui qui doit venir et lui-même.  Appelé en 1950, il a érigé son temple pour dispenser son enseignement et accompagner les initiés. Avec ses 101 esprits, « Wozanfè » arrivait à proposer des solutions aux malades et aux désespérés. Autour du temple, il a eu l’intelligence de développer une communauté d’entraide qui a fait ses preuves puisqu’elle a permis aux membres vulnérables de bénéficier de facilités de crédit pour développer leur commerce, assurer l’éducation de leurs enfants, etc.

 

Devant le mausolée, nous nous sommes presque recueillis devant le portrait du mystique et humaniste, en costume trois pièces essayant de trouver le moindre détail du diable qu’on nous a présenté par les rumeurs à sa mort en 1979.

 

Il nous a fallu prendre une grande décision de descendre sur la côte, sur les pas de notre ami Jackson Miril, ex-maire de la ville, pour continuer notre visite et faire honneur au poisson boucané d’André Poisson (on ne lui connaît pas un autre patronyme), entre autres.

 

Nous avons eu le privilège de nous rendre, par mer, à l’Ilette, une presqu’ile vierge de quatre hectares très convoitée pour des projets d’exploitation. Nous avons trouvé l’endroit calme et digne et nous sommes repartis, les doigts croisés, espérant que l’Ilette pourra, pour encore 50 ans, faire fuir les bétonneuses.

 

Pour nous et pour tous ceux qui séjournent à Grand-Goâve, il est inconcevable de ne pas profiter des charmes de la zone de Taino et de ses kilomètres de plage. Principale destination balnéaire haïtienne  des années soixante-dix et quatre-vingt, Taino n’a rien perdu de sa superbe. La zone est simplement victime de la concurrence de la Côte des Arcadins et de Jacmel. Coquillages à perte de vue, sable fin et mer calme, on a aussi le choix entre un restaurant chic et des grillades à même la plage.

 

Nous avons eu le temps de digérer le poisson boucané, d’André poisson, qui nous a été servi à l’Ilette avec des bananes frites. Nous avons eu le privilège de suivre tout le processus de préparation et de cuisson. La meilleure cuisine est, en réalité, la plus simple. La recette est un jeu d’enfant : un beau poisson de chair écaillé et égorgé, trempé, pendant une heure, dans du citron, de l’herbe aromatique, du sel et du piment, puis, posé sur une grille préalablement graissée.

 

À Taino,  la démonstration était encore plus impressionnante. Dolcius Verlo, un jeune qui vit quasiment sur la plage, a eu une improvisation avec de l’arbre véritable qu’il a fait cuire sur un feu de brindilles et une  « chictay » de hareng.

 

Quoi de mieux pour reprendre la route avec ce désir d’hommage à Melita qui a su choisir son lieu de repos éternel, dans sa communauté d’adoption si solidaire, si humaine, sur la montagne dominant l’impressionnante plage des Tainos, victimes de la raison –encore d’actualité- de nos voisins de l’autre bord.

 

Jean-Euphèle Milcé

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