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Le gouverneur Jean Baden Dubois gagnera-t-il la guerre du change ?

12 septembre 2017, 9:36 catégorie: Economie4 654 vue(s) A+ / A-

Depuis l’arrivée du gouverneur Jean Baden Dubois à la tête du Conseil de la BRH en remplacement de M. Charles Castel, nous avons l’impression que la guerre du change a pris une autre tournure après plusieurs batailles perdues par la BRH dans la dépréciation accélérée de la monnaie nationale. En effet, durant les cinq (5) dernières années, la dépréciation de la gourde face au dollar US a connu de fortes accélérations en dépit des interventions des autorités monétaires, passant de 50 gourdes en juin 2015 à 62 gourdes en mars 2016 pour enfin atteindre 70 gourdes en 2017. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de bien poser le problème de change en revenant sur les véritables causes de la dépréciation de la monnaie nationale. Dans ce cadre, il n’est pas sans importance de rappeler que depuis la sortie du système de change fixe pour entrer dans le système de change flottant le taux de change USD/HTG varie librement sur le marché de change, en fonction de l’offre et de la demande. La dépréciation de la gourde que nous constatons depuis des années s’explique essentiellement par trois (3) facteurs fondamentaux participant dans la formation du taux de change USD/HTG et qui sous-tendent à alimenter la demande de dollar US contre la gourde.

Le premier facteur est le déséquilibre de la balance des paiements et plus essentiellement le déséquilibre de la balance commerciale composante majeure de la balance des paiements. Depuis des années, nous assistons à la dégradation en continu, du solde de la balance commerciale. Selon la Banque Mondiale, le déficit de la balance commerciale est passé de 392.6 millions de dollars US en 1992 à 3.1 milliards de dollars US en 2014. Chaque opération commerciale avec l’extérieur implique l’intervention sur le marché de change, car les produits achetés sont libellés en devises étrangères, essentiellement en dollar US.

 Le deuxième facteur est le financement du déficit budgétaire par création monétaire

 Selon la BRH, le financement monétaire du déficit budgétaire était de 9,9 milliards de gourdes, en septembre 2015. Et le 8 février 2016, il a atteint 4,4 milliards de gourdes. L’augmentation des dépenses publiques non affectées à la production a créé au fil des années des déficits budgétaires que les gouvernants ont financés par la création monétaire, laquelle entraine une augmentation de la quantité de monnaie en circulation, qui elle-même agit positivement sur la demande interne et par ricochet impacte positivement les importations. Par ailleurs, depuis l’équation quantitative de la monnaie (Irving Fischer, 1911), nous savons que toute augmentation de la masse monétaire qui ne s’accompagne pas d’une hausse de la production nationale se traduit essentiellement par l’inflation : preuve du fort niveau d’inflation atteint dans le pays en 2015 (13.3 %) et en 2016 (15 %).

Enfin, le troisième facteur très fondamental dans la dépréciation de la gourde est la dollarisation partielle de l’économie. Ce phénomène qui maintient la gourde dans une dépréciation en continu face au dollar

Le fait d’autoriser une autre monnaie à côté de la gourde, exercer les fonctions de réserve de valeur, d’unité de compte et d’intermédiaires aux échanges, créer énormément des déséquilibres sur le marché de change. Les responsables politiques haïtiens doivent comprendre que chaque fois, ils utilisent le dollar US comme réserve de valeur, unité de compte et comme moyen d’échange, ils contribuent à déstabiliser la gourde sur le marché de change. En effet chacune de ces fonctions implique nécessairement des opérations de change de gourde en dollar US. À titre d’exemple, conserver la valeur de 100 000 gourdes en dollar US, suppose de changer les 100 000 gourdes en dollars US et les placer sur un compte. Ce qui implique une demande de dollar US contre la gourde sur le marché de change.

Le volontarisme du gouverneur Jean Baden Dubois dans la guerre du change

Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, depuis l’arrivée du gouverneur Jean Baden Dubois, à la tête de la BRH, la guerre du change a pris une autre tournure. Après avoir perdu plusieurs batailles qui ont propulsé le taux de change à un niveau de 70 HTG pour 1 USD, le nouveau gouverneur s’est montré plus volontariste, plus déterminant face à la chute de la monnaie nationale. Ce volontarisme du Gouverneur a payé en ramenant le taux de change de 70 HTG pour 1 USD à 62 HTG pour 1 USD aujourd’hui. Ce niveau actuel de change est un apaisement, il reste bien trop élevé pour garantir un pouvoir d’achat plus ou moins acceptable aux Haïtiens et principalement pour les plus faibles qui gagnent en gourde et qui font face à des dépenses en dollar US. Le taux de change actuel de 62 gourdes pour 1 dollar US reste bien trop élevé. Nous constatons que ce niveau de change constitue un solide support, pour utiliser un terme de l’analyse technique, que même deux interventions de 10 millions USD de la BRH sur le marché de change n’ont pas su casser pour propulser le taux de change vers les 55 gourdes pour 1 dollar US. Il s’agit d’un véritable seuil psychologique. Ainsi, le gouverneur doit-il utiliser d’autres armes plus efficaces.

 La remontée de la gourde face au dollar US : les armes du Gouverneur

 La gourde haïtienne est la deuxième monnaie la plus appréciée par rapport au dollar américain en 2017 comparativement aux autres devises d’Amérique latine, nous a fait savoir un informateur. En effet, cette remontée de la monnaie nationale face au dollar US résulte d’une combinaison des facteurs. Premièrement, il y a eu, les mesures classiques adoptées depuis le gouverneur Charles Castel, à savoir, la hausse de taux des réserves obligatoires et la hausse de taux des bons BRH. La première vise à restreindre l’offre de crédit des banques commerciales afin de ne pas augmenter la quantité de monnaie en circulation. La seconde vise à restreindre la liquidité bancaire en incitant les banques commerciales à placer leurs liquidités dans les bons BRH devenant plus attractifs avec la hausse des taux. Deuxièmement, il y a eu les interventions à plusieurs reprises de la BRH sur le marché des changes en injectant plusieurs millions des dollars US. Troisièmement, il y a eu le fameux cash management : protocole d’accord signé entre le MEF et la BRH, consistant pour la Banque centrale de ne plus financer le déficit budgétaire du gouvernement par la création monétaire. Enfin, la politique de la BRH consistant à vendre des bons sur le marché via les banques commerciales et même les organismes de micro-finance. Cette politique fait penser à la politique monétaire dite « Quantitative easing » menée par les grandes banques centrales du monde telles que la FED, la BCE, la Banque d’Angleterre, consistant en l’achat de titres. La Banque centrale d’Haïti fait le contraire, elle vend des titres : les bons BRH. En effet, le « Quantitative easing » mené par les grandes banques centrales (FED, BCE, BOE, etc.. ) avait pour objectif de relancer l’inflation par l’injection de plus de liquidité sur les marchés en achetant les titres dans les bilans des banques commerciales. La BRH en vendant les bons, restreint la liquidité sur le marché local et vise à restreindre l’inflation et par ricochet agit positivement sur la valeur de la gourde. Donc, c’est la combinaison d’un ensemble des mesures qui explique la récente appréciation de la gourde.

 Alors, le gouverneur Jean Baden Dubois gagnera-til la guerre du change ?

 La décision du gouverneur d’injecter 120 millions de dollars américains sur le marché des changes progressivement pendant une période donnée est une mesure, certes forte, mais le public a l’habitude de ce genre d’intervention et doute même de son efficacité. D’ailleurs, les deux dernières interventions de la BRH sur le marché de change de 10 millions de dollars n’ont pas permis de casser à la baisse le solide support de 62 gourdes pour 1 dollar US. Cependant, la BRH vient de prendre une mesure d’une extrême importance susceptible d’impacter positivement la valeur de la gourde dans les prochains mois. Il s’agit de la circulaire (101-3) relative aux banques et sociétés de cartes de crédit concernant les modalités de facturation des opérations. La circulaire stipule que les cartes de crédit émises en Haïti doivent être réglées exclusivement en gourdes, quel que soit le lieu où l’opération ait été effectuée. Autrement dit, que l’opération ait été effectuée en Haïti ou à l’étranger, le règlement doit être libellé en gourde. Cette mesure est importante dans la mesure où pour la première fois, la BRH s’attaque du côté de la demande sur le marché de change. Le marché de change comporte deux aspects : le côté offre et le côté demande. Les mesures prises jusqu’alors par la BRH agissaient principalement sur l’offre et non sur la demande. Quand la BRH injecte 50 millions de dollars US sur le marché, elle agit sur l’offre sans se soucier des facteurs influençant la demande de dollar US. Normalement, on a besoin du dollar US pour effectuer des transactions transfrontalières or ce à quoi nous assistons en Haïti, est un usage excessif, voire absurde, du dollar US pour des transactions internes. La circulaire de la BRH vient de mettre de l’ordre dans ce désordre qui a trop duré. Dès l’entrée en vigueur de ladite circulaire, les banques et sociétés de cartes de crédit seront obligées d’ouvrir ces comptes en gourde et non en dollars US. L’alimentation de ces comptes ne se fera plus en dollar US, mais en gourde. Cela éviterait la pression qui s’exerçait sur la gourde en changeant gourde en dollar US, pour alimenter ces comptes régulièrement. Donc, la demande de dollar US sera moindre et la gourde devrait retrouver quelques forces sur le marché de change.

Somme toute, le gouverneur Jean Baden Dubois semble déterminé et armé pour gagner la guerre du change. Ce qui est sûr, tôt ou tard, le solide support de 62 gourdes pour 1 dollar US va casser à la baisse et on devrait se diriger vers les 55 gourdes pour 1 dollar US. Le travail du gouverneur serait d’autant plus simple si le ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI) s’armait d’un peu de courage pour faire respecter l’avis émis le 14 février 2007 portant sur l’affichage et la monnaie régulière pour les échanges sur le territoire national. De même aussi, si le gouvernement s’engageait-il pleinement dans une politique de production nationale.

Jean-Eric PAUL,

 Économiste,

 Membre de l’Association française des Analystes techniques et

 membre de l’Association haïtienne des Économistes.

 

 

 

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