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Gérard Pierre-Charles: les multiples facettes du militant, du savant et du politique

10 octobre 2018, 9:03 catégorie: Tribune8 309 vue(s) A+ / A-

Ce 10 octobre 2018, nous commémorons, dans le respect et l’admiration dus à sa mémoire, le quatorzième anniversaire du décès de Gérard PIERRE-CHARLES, emporté subitement à La Havane où il était allé se faire soigner. Son départ soudain mettait fin à cinquante-deux (52) années de vie politique intense. À sa mort, parents, amis et collègues politiques qui l’ont connu en Haïti et à l’étranger, lui ont rendu un hommage multiforme mérité. Les éloges émouvants illustrant pour l’occasion son parcours marquant sur la scène politique haïtienne, permettent aux personnes qui n’ont pas eu l’opportunité de l’approcher de près, de se faire une idée sereine de l’être humain, du père de famille, de l’ami, du militant syndicaliste, du politique, de l’intellectuel, de l’humaniste et du patriote : rôles multiples qu’il incarna tour à tour en toute modestie.

Pendant dix-sept ans (1987-2004), j’ai eu le privilège d’entretenir avec cette personnalité exceptionnelle des rapports étroits, d’ordre politique et professionnel. Ensemble, de concert avec l’équipe dirigeante de l’OPL, nous avons mené en pleine lumière des combats épiques contre l’oppression et la corruption des forces obscurantistes : celles-ci empêchant, dans leur aveuglement néfaste, l’instauration enfin, en Haïti, d’un État de droit démocratique.

Je me crois ainsi autorisé à présenter personnellement certains aspects transcendants de la personnalité du professeur PIERRE-CHARLES. Je m’attarderai donc sur son humilité, son intégrité, son esprit autocritique, sa vision de la démocratie et, en marge de ces vertus cardinales -si rares chez nous-, un certain désenchantement inévitable à divers égards.

  1. Sa modestie et son humilité

Gérard possédait au plus haut niveau le sens de la modestie. Contrairement à certaines gens en vue qui professent l’hypocrisie en cachant l’humilité de leur origine sociale, Gérard, lui, ne s’est jamais exercé à ce jeu puéril. Au contraire. Quand l’occasion se présentait, il faisait savoir haut et fort qu’il n’avait pas connu son père et qu’à l’âge de dix ans, il était sevré de l’affection maternelle. Alors, privé de père et de mère, son adolescence bascula, l’exposant dangereusement aux dérives de l’enfant orphelin, fragilisé par la fatalité.

Dénué de complexe, il écrit lui-même qu’à seize ans, il affronte courageusement les affres de la maladie et survit à la tuberculose, en plus d’évoquer dans les années 1950 ses difficultés d’étudiant jacmélien à Port-au-Prince, comme d’ailleurs tous les jeunes de la province venus entreprendre des études universitaires à la capitale.

Confronté aux exigences incontournables de l’existence, il lutte âprement pour gagner dignement sa vie : d’abord, comme enseignant au secondaire ; ensuite, en tant qu’ouvrier et co-fondateur du syndicat de Ciment d’Haïti. Peu après, ayant décroché une licence en Économie, il part pour le Mexique, y poursuit avec succès ses études entamées à Port-au-Prince, au point de se voir confier par voie de concours un poste de professeur à l’Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM). Dans sa modestie peu commune, Gérard PIERRE-CHARLES ne s’en vante guère. Il préfère attribuer le choix du jury au fait que des gens très compétents n’avaient peut-être pas eu vent du concours et qu’il advient souvent que des sujets brillants ratent leur vie professionnelle pour des raisons futiles… Voilà l’homme qui siégea par la suite au Conseil national de la Recherche scientifique, niveau III -niveau le plus élevé-, avant de retourner en Haïti, à l’âge de cinquante ans, à la chute de la dictature des Duvalier en 1986.

La modestie et l’humilité de Gérard font corps avec son mâle courage, sa force de caractère, sa volonté indomptable d’affronter et de vaincre l’adversité, de même que l’absurdité de l’existence humaine. Ainsi, quand, sans crier gare, les conséquences de la polio lui imposeront l’utilisation de béquilles pour se tenir debout et marcher, ce géant au corps auparavant athlétique ne s’apitoie point sur ce nouveau coup du sort inattendu. Loin de là ! On le voit plutôt s’exercer à acquérir l’expertise et le talent de s’en servir. Au lieu d’inspirer pitié, Gérard PIERRE-CHARLES, bien que diminué physiquement, forçait l’admiration et le respect.

À ce sujet, il s’amusait à rappeler l’expérience de Suzy CASTOR, sa fidèle compagne, épouse aimante et solidaire qui, ayant de son côté fait une chute sur le campus de l’UNAM, fut obligée, elle aussi, d’utiliser des béquilles pendant une courte période de temps. Professionnel des béquilles, Gérard raconte en riant qu’il initia sa femme à l’art de s’en servir élégamment… Dépassement de soi, sens de l’humour et de l’honneur, mépris des préjugés sociaux et des luttes sans grandeur : autant de qualités humaines qui font incontestablement de Gérard PIERRE-CHARLES un modèle pour les aspirants à la gestion de la chose publique…

  1. Son esprit autocritique

L’éternel problème de l’inadéquation entre la théorie et la réalité a toujours constitué le drame des théoriciens et des chercheurs oeuvrant dans le domaine des sciences sociales. Ce problème a également affecté les tenants des sciences dures, notamment ceux du secteur des sciences expérimentales. Les épistémologues des sciences exactes ont su, quant à eux, trouver des concepts et des expressions les habilitant à masquer leur désarroi. Ils parlent de la crise des paradigmes, de la structure des révolutions scientifiques, mais surtout en termes de rupture impliquant des progrès successifs et cumulatifs, avec la certitude de pouvoir chaque jour mieux interroger la nature pour lui arracher de nouveaux secrets. Les tenants des sciences sociales n’ont pas eu cette fausse consolation. Ils ont dû boire le calice jusqu’à la lie, en voyant la réalité mouvante infirmer leurs hypothèses apparemment irréfutables, réduire à néant leurs théories les mieux élaborées et les plus solidement établies. Gérard faisait partie de ces intellectuels qui ont vécu la crise des sciences sociales au cours des décennies 1970-1980, la réduction du pouvoir explicatif de l’École de la dépendance, voire ses apories.

Gérard était conscient de l’impasse dans laquelle se trouvaient certains courants de pensée, certains choix épistémologiques, certaines orientations méthodologiques et bien évidemment l’idéologie qu’il partageait, qu’il véhiculait et qui imprégnait ses travaux. Même si Raymond ARON parlait du marxisme comme l’opium des intellectuels, Gérard était capable d’observer l’évolution de la situation sociopolitique et économique dans la Caraïbe et en Amérique latine. Ainsi, il était en mesure d’appréhender les processus qui ont bouleversé le monde au cours des trois dernières décennies du XXe siècle. Gérard, en maintes occasions, au cours de nombreux échanges que nous avions eus, sur des problèmes liés à la théorie, l’idéologie et l’action politique, m’avait fait des confidences sur des erreurs d’appréciation, de jugement et de comportements dogmatiques que certains de ses collègues, y compris lui-même, avaient eu à l’endroit des gens dont le seul défaut était d’être plus lucides et plus clairvoyants, plus perspicaces qu’eux. Et quand je lui posais la question un peu provocatrice à savoir si c’était parce qu’ils étaient plus brillants que ses collègues et lui-même, il répondait calmement non, qu’ils étaient tout simplement moins militants, moins engagés et, de ce fait, avaient beaucoup plus de recul pour analyser froidement la réalité.

Gérard aimait théoriser, mais cela ne l’empêchait pas de recourir à des exemples concrets, qui avaient une connotation hautement anecdotique. Il me parlait une fois du tollé qu’avait provoqué une réflexion d’Immanuel WALLERSTEIN, lors d’un congrès de sociologie. Le « pape » de l’économie-monde laissait entendre que l’Union soviétique avait perdu la bataille contre les USA, en raison de la révolution informatique. Sans chercher à comprendre la portée du propos, les sociologues de gauche, oubliant que WALLERSTEIN était l’un des leurs, le taxent carrément de marxiste américain, comme si avant cette réflexion il n’était pas américain et que le fait de l’être aujourd’hui, lui enlevait la qualité d’être l’un des grands ténors de l’analyse historique comparative.

Gérard avait aussi la capacité de reconnaître ses erreurs, d’admettre qu’il s’était trompé. Un jour, évoquant la polémique l’opposant à Claude Moïse au début des années 1970, il m’avoue avoir eu tort et voulait, bien que tardivement, l’admettre publiquement. À l’occasion de la réédition de L’économie haïtienne et sa voie de développement, en 1993, il écrit une longue préface de seize pages, intitulée « Rétrospective de l’auteur et perspective de l’économie », où il souligne les remarques judicieuses et le poids des arguments utilisés par l’auteur de l’article paru dans la revue Nouvelle Optique, sous le titre « Notes de recherche. Les théoriciens du mouvement révolutionnaire haïtien et la formation sociale haïtienne : étude de cas ». Comme par hasard, la préface à l’édition haïtienne ne figura pas dans l’ouvrage. Gérard exigea de la maison d’éditions son insertion. Ainsi, il aura contribué à aider les jeunes chercheurs à comprendre que lorsqu’une étude critique met en relief les faiblesses d’un texte, cela s’avère un apport positif à la recherche scientifique et c’est sous cet angle qu’il faut l’appréhender.

Est-ce à dire pour cela que Gérard était un surhomme, très différent des autres intellectuels, des autres chercheurs ? Certes non! Ses réactions humaines, ses prises de position d’essence sociopolitique ou autres, sont le fruit d’une fructueuse expérience intellectuelle et s’alimentent à l’analyse appliquée des bouleversements profonds enregistrés incessamment sous ses yeux à l’échelle planétaire. Pour lui, la réalité n’étant pas immuable, le monde avait changé, tout comme devait l’être forcément sa cosmovision. Un souvenir me revient cependant que nous devisions sur le sujet. En effet, voulant le taquiner, je lui informe négligemment que l’Allemand Norbert LECHNER, mon ancien tuteur à la Faculté latino-américaine de sciences sociales du Mexique, considéré avec Fernando Henrique CARDOSO comme étant les deux figures de proue de la nouvelle sociologie latino-américaine, s’informait de ses nouvelles. Il me demande en souriant : « En quels termes ? » Ce à quoi je réponds : « Étant donné que tu l’avais traité de révisionniste, il voulait savoir si tu es resté aussi dogmatique qu’auparavant ». Sourire de Gérard qui me pose la question suivante : « Que lui as-tu répondu? » Ceci, dis-je : « J’ai dû lui avouer, Gérard, ne pouvant me permettre de mentir, qu’en Haïti les gauchistes te considèrent comme un révisionniste… » J’ai ajouté que LECHNER s’en est réjoui, estimant que Gérard avait été injuste à son endroit. À la suite d’une profonde réflexion, il laisse enfin tomber cette sentence tranchante que je n’oublierai jamais : « Le type avait tort mais l’histoire lui a donné raison… »

Mais, Gérard était avant tout un professeur. Par-delà ses anecdotes, se déployait toute la maïeutique socratique susceptible d’aider les jeunes s’intéressant aux sciences sociales à rejeter le dogmatisme, à ne pas commettre les erreurs qu’il avait commises, à reconnaître les nuances, à admettre que les tendances dominantes à un moment donné ne sont pas nécessairement irréversibles, que l’histoire n’est pas toujours linéaire, qu’elle peut évoluer en dents de scie, qu’elle connaît des contours, des pourtours, des périodes d’accélérations et même des pauses et qu’il lui arrive parfois de douter. Et ce sont ces nuances-là et la militance politique qui permettaient à Gérard de passer, comme de nombreux intellectuels latino-américains, du structuralisme pur et dur à la sociologie de l’action, reconnaissant une certaine marge de manoeuvre à l’acteur qui n’est pas une marionnette de l’histoire, un pantin agité par les structures du système. Donc, le changement est possible, et sa dynamique n’est perceptible qu’à travers les rapports dialectiques, les interrelations entre agences et structure, acteurs et système. Donc, Gérard avait pleinement adhéré aux nouvelles approches sociologiques et notamment à la nouvelle sociologie latino-américaine. Ses textes sur les mouvements sociaux et surtout « Haití: pese a todo la utopía », en sont des exemples concrets. Et ce sont ses derniers écrits qui laissent transpirer le mieux sa vision de la démocratie.

  1. Sa vision de la démocratie

Gérard avait la ferme conviction, vu l’état de dégradation très avancé du pays, qu’aucun secteur à lui seul ne pouvait rien faire. Il fallait, à son avis, moderniser la société politique, organiser la société économique, structurer la société civile et mobiliser les forces vives de la Nation dans la mise en oeuvre d’un plan national de développement. Il parlait souvent de la Refondation de l’État-Nation, de la nécessité de construire ensemble un pays pour tous, de faire de chaque individu un citoyen ou une citoyenne. Il était conscient des limites de la démocratie représentative, des dangers de la démocratie directe et des difficultés pouvant surgir de la démocratie participative. Il savait que le fonctionnement des institutions politiques implique un savoir spécialisé, celui des experts, mais que la technocratisation était susceptible aussi de conduire à l’exclusion de l’immense majorité de la population. Lucide, il réalisait qu’il fallait éviter le populisme, sans toutefois sombrer dans l’élitisme outrancier ou pointilleux qui empêche la diffusion du savoir dans de larges couches de la population, car la monopolisation du savoir par un petit groupe signifie tout bonnement l’exclusion de la majorité. Pour lui, l’articulation de la démocratie représentative et de la démocratie participative serait la solution. Il faisait sienne l’éthique de la discussion de Karl-Otto APEL et de Jürgen HABERMAS. À son avis, que nous partageons évidemment, le dialogue permanent entre les mandataires et les mandants qui s’appuierait sur une approche pédagogique visant à définir les attributions des trois pouvoirs de l’État, et à expliquer clairement les causes des difficultés auxquelles les législateurs sont confrontés face à leurs électeurs, aurait sans doute la vertu d’aider à franchir bien des obstacles. Dans le cas contraire, ces derniers, désabusés, n’ont d’autre choix que de leur tourner le dos. En outre, il pensait que la notion d’imputabilité, c’est-à-dire l’obligation pour les autorités de rendre compte aux citoyens et de subir les conséquences de leur mauvaise gestion, est un élément majeur dans l’articulation de ces deux visions de la démocratie. Ainsi, Gérard avait adopté la vision de la démocratie radicale de HABERMAS.

On pourrait penser qu’il s’agissait tout simplement d’une vision angélique et très théorique de la démocratie. C’est en partie vrai. Mais Gérard était aussi un homme politique. Donc, un homme d’action ! Et à titre de Coordonnateur Général de l’Organisation du Peuple en Lutte (OPL), il fait la démonstration qu’il peut passer de la parole aux actes, s’appliquer, de façon démocratique, à concilier, de manière démocratique, des tendances diverses au sein du Parti. Il fut le promoteur en Haïti de la notion novatrice de leadership collectif et d’interchangeabilité des dirigeants. Il faisait confiance aux jeunes qui, de son point de vue, représentaient l’avenir de l’OPL. Insigne honneur : j’étais du nombre. Il se voulait également accessible aux représentants du Parti des coins les plus reculés du pays. Il les recevait indifféremment à son bureau, chez lui, discutant avec eux, sollicitant leurs opinions sans chercher à imposer les siennes. Gérard PIERRE-CHARLES a assumé avec maestria le leadership de l’OPL sous le sceau de la compréhension et de la modération. Jamais il n’a recouru aux sanctions alors qu’on lui en suggérait contre des membres fautifs du Parti. C’est qu’à ses yeux le terme sanction ravivait de très mauvais souvenirs. Donc, disait-il, au lieu de sanctionner obligatoirement, pourquoi ne pas demander d’abord des explications aux gens ? Il évitait ainsi, de façon systématique, de glisser vers l’arbitraire : aujourd’hui, on sanctionne impulsivement ; demain, on exclut, ensuite, on torture et, plus tard, on fusille…

Gérard rejetait d’un revers de main les critiques non fondées impliquant non seulement un membre de l’OPL mais aussi n’importe qui d’autre. D’après lui, de ceci à la diffamation, à la destruction malveillante d’une réputation, même immaculée, il n’y a qu’un pas. À ce propos, pourquoi ne pas mentionner ce bref échange entre nous, alors que nous émettions en conseil des critiques justifiées sur le comportement de cacique affiché par des dirigeants au niveau départemental ? Gérard l’admet mais précise que les caciques sont nombreux dans nos rangs. Et moi, pour décrisper l’atmosphère en raison du lourd silence qui s’ensuit, je fais remarquer à la blague que j’étais l’unique démocrate de l’OPL. Le plus sérieusement du monde, il me lance cette réplique lapidaire à l’étonnement de tous : « Tu es, toi, le plus grand cacique du Parti !!! » Surpris mais nullement décontenancé, je presse Gérard de s’expliquer. À brûle-pourpoint, il me sert son explication : « Ton caciquat à toi, Sauveur, c’est ton micro. Car personne n’a le droit de savoir d’avance ce que tu vas dire, et encore moins de te suggérer ce que tu dois dire. » Je me suis tu. Figé. Les lèvres zippées. Je l’avais imprudemment provoqué…

Gérard, à la direction de l’OPL, avait la capacité de gérer les situations difficiles. Lorsqu’à la suite d’une discussion orageuse, tendue, il décelait sur les visages un certain mécontentement, il trouvait toujours les mots appropriés pour inciter à tourner la page. Dans ce genre de cas, il concluait son propos sur ces paroles : « Vous ne faites de la politique ni pour de l’argent, ni même pour le pouvoir. Vous en faites parce que vous aimez le pays et parce que vous êtes des gens passionnés. Donc, vous faites de la politique par vocation et c’est pourquoi les débats sont parfois si animés. »

L’on serait porté à penser que Gérard se comportait ainsi pour éviter peut-être l’éclatement de l’OPL. Pas du tout. C’est ne pas connaître l’homme. Même avec nos partenaires de l’Espace de Concertation et, par la suite, de la Convergence Démocratique, il se comportait de la même façon. Lors d’une rencontre à l’ancien local de la « Konvansyon Inite Demokratk » (KID), à la rue Camille Léon, j’avais le sentiment d’être soumis à un interrogatoire et je disais à Gérard qu’il y avait une certaine agressivité à notre endroit et que je ne voulais plus participer à ces rencontres. Il me faisait remarquer que c’était tout à fait normal, parce que ces critiques venaient des cadres moyens et des gens de la base et non des dirigeants des partis. À son avis, leur comportement était dû au fait qu’ils ne nous connaissaient pas : « Comme il va y avoir d’autres rencontres, ils vont apprendre à nous connaître et nous allons apprendre à les connaître, ils sauront que nous n’avons rien à voir avec la nébuleuse Lavalas et ils deviendront nos partenaires politiques. Notre volonté de lutter contre l’instauration d’un régime autoritaire dans le pays, les risques que nous aurons à prendre aux côtés d’eux les porteront à avoir une totale confiance en nous. Mais, cela ne va pas se faire du jour au lendemain. »

Gérard était profondément attaché aux principes qu’il prônait. Il ne changeait jamais de cap, alors même qu’il s’estimait blessé dans son amour-propre. Ainsi, quand le Comité Exécutif National de l’OPL lui signifie son désaccord sur les résultats des discussions que la délégation du Parti qu’il présidait entreprenait avec le président René PRÉVAL, il encaisse le coup sans protester, la majorité des membres du Comité étant d’avis contraire. Mais attention : il s’incline, se réservant toutefois le droit de continuer à défendre dialectiquement son point de vue initial qui est justifié, d’après lui . À ce sujet, je me rappelle l’une de nos conversations animées à mon retour de Mexico, mon Master en Sciences sociales terminé. Il m’expliquait à ce moment-là que des membres du Comité Exécutif National, « avec une mentalité d’ingénieur, le jugeaient parfois sévèrement, comme si la politique était une affaire d’angle de 90 degrés ou de 89 degrés, tandis que dans la réalité la politique est beaucoup plus complexe puisque faite essentiellement de nuances… ».

Donc, Gérard pouvait se battre et savait défendre son point de vue. C’était un lutteur, un combattant infatigable. C’est la bataille d’idées qui intéresse Gérard. Non pas pour imposer les siennes mais pour trouver le compromis raisonnable, construire le consensus, voire susciter la volonté générale s’il le faut, déterminer par-dessus tout l’intérêt collectif. Tâche ardue, en vérité, qui ne lui répugne pas néanmoins, en raison du sens de la mesure et de la démesure, de l’extrême patience, du respect de l’autre et de son opinion, qui caractérisent intrinsèquement ce parfait humaniste et ce Caballero de la politique, qui nous a sevrés prématurément, nous toutes et nous tous, de sa rassurante présence à nos côtés. Malgré tout, Gérard est parti sur la note d’un certain désenchantement…

  1. Le désenchantement chez Gérard

Parcours sans bavures, que celui de Gérard PIERRE-CHARLES, jalonné de nobles combats incessants voués, dans le plus complet désintéressement, à l’édification de la Nouvelle Haïti moderne rêvée par les patriotes authentiques. Certes, il aurait pu prendre congé de nous, aspirer au repos éternel : satisfait du travail accompli au Mexique et en Haïti. À Mexico, ses conférences étaient courues, dans lesquelles il dénonçait vigoureusement le mal haïtien, décortiqué d’ailleurs à la loupe dans son livre fameux « Radiographie d’une dictature ». De retour en Haïti, il avait, de concert avec des camarades engagés, fondé l’OPL, parti politique progressiste, structuré, hiérarchisé, intègre et démocratique. Aux élections de 1995, il conduit son parti à la Primature, l’OPL ayant obtenu la majorité requise au Parlement. Il reviendra alors à l’agroéconomiste Rosny SMARTH d’occuper la haute fonction de Premier ministre jusqu’à sa démission honorable sous la présidence de René PRÉVAL. Gérard avait… Gérard avait… Je n’en finirais pas !

L’optimisme de Gérard ne l’empêchait nullement de réfléchir sur son long parcours politique de cinquante-deux ans. La volonté de continuer de lutter pour la modernisation socioéconomique et l’instauration d’un État de droit démocratique en Haïti, était inébranlable chez lui. Mais plusieurs événements éprouvants le portèrent à questionner le bilan des résultats obtenus après tant de sacrifices. Le massacre des électeurs à la ruelle Vaillant, le 29 novembre 1987, lui fournit l’occasion de se rappeler la tuerie perpétrée par les hommes du général Antonio KÉBREAU contre les partisans de l’ex-président provisoire Pierre Eustache Daniel FIGNOLÉ les 15 et 16 juin 1957. Et il s’était rendu compte qu’après trente ans, on était revenu à la case départ. Le coup d’État du 30 septembre 1991, les actes de répression des militaires putschistes et la métamorphose de Lavalas en un « macoutisme » dégénéré, lui avaient permis de comprendre que la lutte contre l’arbitraire ne faisait que commencer. L’incendie et le pillage des locaux des partis politiques de l’opposition démocratique, des centres de recherche vitaux, des bibliothèques précieuses et des résidences de dirigeants de partis par les sbires du président contesté Jean-Bertrand Aristide, le 17 décembre 2001, mettaient en évidence la barbarie de la quotidienneté politique haïtienne. Ces événements rappelaient à Gérard les pires moments de la dictature de Papa Doc et lui laissaient l’impression qu’on n’était pas sur le point d’assister à la fin du mythe de Sisyphe haïtien. Gérard en ressentait un certain désenchantement, car selon lui, le peuple haïtien et les démocrates du pays n’avaient pas travaillé au renversement du régime des Duvalier pour en arriver là. Et comme Gérard évite toujours d’influencer négativement ses collègues, il me fit part un jour, en modérant toutefois ses propos, de sa nostalgie des milieux académiques. Il ne serait pas exagéré de dire qu’il éprouvait parfois un profond dégoût de la barbarie de la quotidienneté politique haïtienne et une profonde nostalgie des milieux universitaires. L’optimisme de Gérard cachait son désenchantement. Malheureusement, il n’a pas eu le temps d’écrire ses mémoires où il aurait peut-être laissé apparaître cet aspect de sa personnalité.

Gérard nous a laissés à un moment où le pays fait face à une situation catastrophique : l’effondrement de l’État en deux occasions en l’espace de dix ans (1994, 2004) et la manifestation de la barbarie sous sa forme la plus primitive. Plus de modèles, plus de repères, plus de normes, plus de valeurs, plus rien… Quatorze ans après sa disparition, la classe politique haïtienne n’arrive toujours pas à se hisser à la hauteur des exigences du moment. Elle ne se rend même pas compte que l’effondrement de l’État haïtien, sur fond de crise sociétale aiguë, engendre « la guerre de tous contre tous » : guerre de basse intensité, tiède, mais pouvant devenir, à tout moment, chaude, comme les 6 et 7 juillet 2018. La classe politique haïtienne n’a rien appris de ce qui s’est produit en 1994, en 2004 et encore moins de la remémoration, en 2015, du centième anniversaire de l’occupation américaine de 1915. Comme si nous étions tous devenus amnésiques et que l’oubli de notre passé nous rendait moins honteux, voire heureux…

Pour que les idées et principes défendus et véhiculés par Gérard PIERRE-CHARLES ne meurent pas, c’est-à-dire pour que Gérard continue à vivre parmi nous, il faut que les partis politiques et les organisations de la société civile s’entendent, dans un élan de dépassement, pour affirmer d’une même voix à la face du monde notre devoir impérieux de réorienter le cours des événements. C’était le sens du combat de Gérard et c’est la meilleure façon de lui dire que nous espérons qu’un jour nous n’aurons plus à revenir à la case départ, que notre mythe de Sisyphe ne sera plus qu’un souvenir peu flatteur pour la réputation du pays !!!

Port-au-Prince, le 10 octobre 2018

Sauveur Pierre ÉTIENNE

Politiste, Ph. D.

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