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Le Général Namphy ne nous apprend rien

14 décembre 2017, 10:40 catégorie: Tribune44 533 vue(s) A+ / A-

En lisant l’entrevue du Général Namphy donnée au Listin Diario, j’ai vite reconnu le simplet, le débonnaire qui ne mesure ses propos et ses actes qu’à l’aune de la logique simple même pour les situations et sujets les plus complexes.

Je refuse cependant de m’attaquer au militaire qu’il était, héritier de la dictature des Duvalier, dans un contexte régional d’initiation de la transformation démocratique des forces armées de l’Amérique latine. Il n’avait ni l’intelligence ni l’encadrement nécessaire pour en saisir les enjeux, encore moins ceux de la première transition politique et démocratique dont il avait la charge.

Je m’en tiendrai à une analyse désintéressée de son discours sur la question de remobilisation des forces armées, en commençant par résumer sa pensée. En gros, l’ex- Général répondait à cinq questions. Il devait d’abord évaluer la situation actuelle d’Haïti, la question des migrants, dire si l’État d’Haïti est défaillant et identifier le problème principal du pays et enfin se prononcer sur le ou les scénarios probables au départ de la force onusienne d’Haïti.

D’emblée, il évacue la dimension politique du problème haïtien et le résume à un problème d’éducation. Si sur ce problème, il faut reconnaître au Général une certaine lucidité, on admettra toutefois que le Général n’a fait que reprendre ce que le citoyen lambda avec un bon sens ordinaire peut aisément déceler aujourd’hui. Cela sonne comme du déjà entendu sans perdre de sa pertinence. En revanche, il me semble difficilement soutenable de dire qu’il est difficile d’éduquer les villageois en raison de la dispersion de la population rurale, quand on sait qu’en 82, la population haïtienne était urbaine à 26% contre 48 % en 2013. Comparée au diptyque corruption-impunité actuel, l’éducation comme obstacle à la reconstruction d’une armée fait piètre figure, quand on considère que les plus corrompus ne se comptent pas forcément parmi les plus humbles, quand on se rappelle l’intégrité et la fierté d’un paysan sans diplôme, attaché à sa terre pour laquelle il serait prêt à mourir ou à tuer.

Les raisons pour lesquelles on devrait différer la remobilisation de l’armée me semblent ailleurs que dans le social si tant est, il en est besoin. Ces contraintes se retrouveraient davantage dans l’économique, le politique et le culturel. Nous entendons par là : l’indisponibilité des ressources suffisantes, la polarisation idéologique sur la question, qui réclame dans un cadre démocratique, un referendum sinon une méthode de recherche de consensus et enfin la difficulté de changer la triste mentalité patrimoniale du chef. Ce qui est pour le moins, une tâche herculéenne.

Le débat sur l’éducation n’est pas nouveau. Et pour cause. Quand les Pasteurs Bird et Dehoux. Joseph Janvier et le Dr Jean Price Mars posaient le problème de l’éducation le Général n’était pas encore né et plus près de nous, quand le ministre Joseph C. Bernard dans les années 80, posait le problème de la langue dans l’éducation haïtienne, le Général était probablement à ses premières expériences d’officier.

Dans son analyse du scénario actuel haïtien, il a omis de dire que le nombre d’analphabètes sous son gouvernement a considérablement diminué depuis qu’il a laissé le pays. Le nombre d’alphabétisés est en effet passé de 34.72 en 1982 à 60.69% en 2015 (usherbrook)… sur des populations respectives de 5.032.7929 (recensement haïtien de 1982)…et 11 078 033 (population data.net). Ce qu’il reconnait, indirectement en notant les efforts entrepris dans ce domaine.

Donc, ce n’est par manque d’éducation que le peuple haïtien n’a pas réussi la transition démocratique. Celle-ci appartenait aux élites politiques dont le général en assurait les commandes au temps de la première transition. Le choix démocratique a été clairement exprimé en 1986, dans les milieux populaires et une partie de l’élite politique s’était vainement chargée de lui imprimer une direction plus saine que celle qu’elle a prise, au profit d’oligarques obscurantistes. Le sens du bien, du beau et du vrai habite tous les peuples pourvu que leurs élites sachent les y orienter. Dans certains cas, il les leur est imposé, malgré eux, pour leur bien réel ou supposé, quoiqu’il soit préférable au nom de la liberté, qu’ils en soient des acteurs conscients.

Des études sur les transitions démocratiques réussies des trois vagues de démocratisation de l’Europe du Sud à l’Europe de l’Est en passant par l’Amérique latine ont montré que parmi les choix de mobilisation populaire, de concertation des élites, et des… , la seconde reste celle qui a connu le plus de succès.

Il s’agit pour des transitologues comme Dobry ou Santiso de confiner l’incertitude dans la consolidation de la transition. Celle-ci passe par les trois étapes de libéralisation (breakdown), de transition et de consolidation. Cette dernière ‘’ n’étant possible que dans un compromis substantiel entre groupes élitaires différenciés offrant aux uns et aux autres de véritables garanties d’intérêt ‘’avant même l’adoption du régime légal qui doit l’accompagner. Sous cet angle, on peut déduire que la transition haïtienne contenait les germes de sa destruction, en faisant précéder le consensus d’une constitution, si démocratique fut-elle, mettant la charrue avant les boeufs. Ce qui donne raison au Général sur la question de l’émotion. Celle-ci réside également dans l’exclusion des macoutes. Mais l’acteur principal de cette conjoncture, que représentait le Général, ne peut s’absoudre devant l’histoire de sa responsabilité dans l’échec de la transition.

‘‘Les conditions de la consolidation existent donc’’ là où ‘’les acteurs croient qu’il est excessivement risqué de s’écarter visiblement des règles du jeu de la compétition démocratique, d’une part. D’autre part, quand émerge une configuration entre élites stratégiques marquée par des flux stables d’échanges collusifs entre leurs diverses composantes, et enfin quand émerge une sectorisation du jeu dans son autonomisation par rapport aux autres secteurs de la sphère sociale ou de champs différenciés’’.

Il aurait été utile que l’intéressé nous explique la motivation de ces décisions quand il était aux commandes et les contraintes auxquelles il était confronté, qui l’empêchaient éventuellement de délivrer sur la transition démocratique. Cela aurait servi au moins à mieux analyser cette conjoncture et communiquer aux jeunes générations, sur les propos d’un acteur témoin, les causes de l’échec de la transition démocratique de 1986.

En revanche, je concède au Général la justesse de sa lecture sur l’émotion qui entourait l’adoption de la constitution lors du referendum de mars 1987, notamment l’article qui dépossédait les membres de l’ancien régime de leurs droits civils et politiques. Cependant, s’il lui était loisible en tant que citoyen de ne pas l’approuver, ce qu’il confirma dans l’entrevue, l’histoire a retenu à raison que sa responsabilité morale, éthique et même politique le commandait de conduire la transition vers la passation à un pouvoir civil. A contrario, il a pris parti comme arbitre de la transition pour les membres de l’ancien régime au point de laisser massacrer 28 votants avec bulletin de vote en mains à la ruelle Vaillant, en vue d’invalider ce premier aboutissement démocratique, capital pour la suite de la transition.

De retour au pouvoir après avoir déposé Manigat, il n’en a pas fait mieux que d’aller se pavaner et pérorer à la Cour Bréa en’’ calant son dada’’, avant d’être renversé à son tour par son frère d’armes dans une ambiance orgiaque de coup d’états insipides et destructeurs.

On peut comprendre qu’on veuille lui faire porter au moins en partie la suite malheureuse des évènements qui ont abouti au scénario actuel.

Sur la défaillance de l’État haïtien…. le Général confirme pour les Dominicains le statut d’État défaillant de l’État haïtien, en citant le tremblement de terre comme occasion manquée pour les Haïtiens de se reconstruire et en rappelant que des institutions fortes auraient dû être créées sans préciser comment rendre une institution forte et en déresponsabilisant la communauté internationale. Or, après le tremblement de terre, c’est cette communauté internationale à travers Edmond Mulet qui a imposé des élections au pays en vue de porter au pouvoir un musicien déjanté. Cette analyse est tronquée.

Dans son exercice de l’Identification du problème haïtien, le Général est ensuite venu à lier la remobilisation de l’armée à la faiblesse de l’éducation juvénile, arguant qu’un jeune sans formation ni éducation nécessaire n’est pas digne d’être militaire, parce qu’il porte en lui le bien et le mal de sa société. Cependant, S’il est vrai qu’un jeune recru porte en lui le bien et le mal de la société cela ne conditionne pas son éducation, puisque même les éduqués portent en eux le bien et le mal de leur société. En disant cela, il insinue malicieusement la préséance du mal sur le bien chez l’homme haïtien, et pourrait s’attirer des critiques des plus acerbes.

En revanche, le Général a essayé de se ressaisir sur l’essentiel, contrairement à ce qu’on semble lui prêter comme opinion sur la question de remobilisation des forces armées. Il a simplement dit qu’il en est d’accord, sauf qu’il faut prendre toute la mesure de sa faisabilité. Autrement dit, il faut du sérieux dans une telle entreprise, en tenant compte de toutes les contraintes sociales, politiques et économiques que cela entraine. Cela aussi a déjà été dit par des opinions nationales.

En outre, la formation éducative ne conditionne pas forcément le militaire et ne peut encore moins différer la décision d’entreprendre la remobilisation des forces armées. Quand il dit qu’il n’est pas facile de la faire maintenant, est- ce à dire qu’il faut attendre que toute la population soit éduquée pour le faire ? Ses doutes sur notre capacité de le faire sont légitimes, mais cette capacité n’a rien à voir avec la formation éducative dont parle le Général. On a conçu l’ancienne armée avec une soldatesque bien moins éduquée. Les militaires (haïtiens) ont d’ailleurs un faible pour les gens peu éduqués au motif qu’ils sont plus perméables aux ordres. Et fort de cet exemple, motivé, disait-on, par le besoin de mieux dominer les volontés et rendre les policiers plus perméables aux ordres, on a baissé le niveau des conditionnalités académiques d’entrée à la police, à la 9e année fondamentale dans un contexte de baisse générale de la qualité de l’éducation, sans se rendre compte que les missions de police réclament beaucoup plus de nuances que celles de l’armée, en ce sens qu’elles sont adaptatives aux réalités quotidiennes, tandis que celles de l’armée s’inscrivent dans un schéma linéaire de commandement sur des théâtres d’opérations et donne la latitude aux commandements de ces armées de concevoir, en temps de paix, les orientations qui peuvent mieux contrer les menaces au regard des moyens disponibles. On reconnaitra que les missions traditionnelles des armées ont évolué vers d’autres, plus modernes, en raison de l’évolution des menaces nouvelles et des tendances à la généralisation des régimes démocratiques.

Après tout, le régime militaire n’est-il pas conçu pour transformer avec peu de mots un jeune qui l’expérimente. Cette approche sur l’éducation des jeunes, et non sur les conditions matérielles d’existence actuelle et la complexité du jeu politique haïtien qui semblent contraindre l’État haïtien à choisir entre le canon et le beurre, n’est pas l’explication plausible à notre capacité ou incapacité à remobiliser l’armée.

Plus loin, l’ex-Général ne va pas par quatre chemins, sur la question des migrants haïtiens sans papiers en République dominicaine, pour en identifier les variables explicatives qui sont, pour le moins très directes, sinon exhaustives. :… En revanche, l’allusion faite au gouvernement de Borno pour expliquer ce qui se passera en Haïti après le départ de la Minustah, en réintroduisant la question de l’éducation, parait davantage comme une non-réponse à la question posée, qu’une façon de dire que les mêmes causes produiront les mêmes effets. Or, c’est ceci que voulait traduire la pensée du Général.

Sur la totalité de l’entrevue, on est en droit de douter de la capacité du Général à disposer d’une grille de lecture objective et exhaustive sur l’état actuel de la situation économique sociale ou politique qui l’habiliterait mieux que les médias et les étrangers comme il le prétend, à analyser sans biais culturel, temporel et même géographique, exilé qu’il est depuis l’espace d’une génération.

Cependant, à son corps défendant, en faisant de l’éducation sa variable explicative nominale des difficultés passées et à venir, et en particulier dans le cheminement de la remobilisation de l’armée, il arguait comme un économiste aurait retenu des variables économiques pour appuyer ses doutes ou tel qu’un politique ou politologue se positionnerait avec des considérations et arguments politiques.

Nous ne lui avions pas tenu rigueur sur la variable choisie, mais sur l’argumentaire qui la soutient, dont nous avions montré les faiblesses par rapport à son énoncé. Nous reconnaissons que l’éducation vaut son pesant d’or dans la formation des peuples pas plus que dans celle des élites. La pensée haïtienne des 19e-20e siècles, l’a d’ailleurs amplement démontré. Mais elle l’est moins, dans la formation initiale des armées malgré le prestige dont celles-ci peuvent jouir dans la mémoire collective universelle.

En guise de conclusion, les conditions géographiques, identitaires dans lesquelles l’entrevue s’est réalisée peuvent légitimement susciter des doutes sur les intérêts qui se cachent derrière, face à la décision haïtienne de revenir à la question de remobilisation. Contrairement à ce que pense une certaine Docteur Bobea de la République dominicaine qui affirmait sans réserve, lors d’une conférence, au Collège Interaméricain de Défense, qu’Haïti n’a pas besoin d’armée, il appartient non seulement aux Haïtiens de construire leur politique éducative, mais aussi de décider seuls, s’ils ont besoin d’armée ou pas. Car s’il existe une catégorie d’Haïtiens que les dominicains ont en horreur ce ne sont pas les coupeurs de canne ou les migrants qu’ils récusent, refoulent et humilient, ce sont les patriotes (espèces en voie de disparition) et les nationalistes. Or l’armée est, pour le moins théoriquement dépositaire de ces valeurs. Il existe un urgent besoin d’en discuter à l’interne. Démocratie oblige. D’autant plus que l’opinion nationale est partagée sur la question, mais de l’autre côté de l’île, qu’il s’agisse des dominicains ou de leur hôte, qui a substantiellement concouru à notre échec en démocratie, ils n’ont rien à nous apprendre. Et de fait, cette entrevue du Général Namphy ne nous a rien appris.

Frantz Lerebours

Commissaire divisionnaire,

politologue,

spécialiste en défense et sécurité

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