Accueil » Culture » Gary Klang ou la passion de la littérature

Gary Klang ou la passion de la littérature

12 septembre 2017, 9:55 catégorie: Culture3 966 vue(s) A+ / A-

Gary Klang.

 

Le National : Depuis 2005, vous êtes le président des Écrivains Francophones d’Amérique (section Montréal). Membre du Pen Club Haïti et de l’Association des Écrivains de Langue Française (ADELF). Vous êtes également membre correspondant de l’Académie Européenne des Sciences, des Arts et des Lettres pour le Grand Prix de Littérature Haïtienne en 2004, avec Franckétienne, Danticat, Jean- Claude Fignolé, Large, Laferrière, Odette Roy Fombrun et Leslie Manigat. Autant de titres honorifiques parmi bien d’autres. Quel est l’idéal que vous poursuivez à travers ces présences multiples et multiformes ?

 Gary Klang : Petite précision : je ne suis plus président de la Société des Écrivains Francophones d’Amérique, section de Montréal. Deux mandats suffisaient car il n’était pas question pour moi de devenir président à vie comme certains. De plus, ce titre de président, qui est très beau, a l’inconvénient d’attirer beaucoup de convoitise et de jalousie. Et puis, ça demande beaucoup de travail et de présence. Chaque chose en son temps et je voulais me consacrer beaucoup plus à l’écriture. D’autant que j’avais déjà été président de la Société des Écrivains Canadiens pendant plusieurs années et que j’étais membre du conseil d’administration du Pen Club Québec et membre fondateur du Pen Club Haïti. Je faisais aussi partie d’autres associations telles que l’Académie Européenne des Sciences, des Arts et des Lettres, sans compter l’Association des Écrivains de Langue Française (ADELF), basée à Paris. Pour le Pen Club Haïti, j’ai dû faire le voyage à Port-au-Prince en compagnie d’un journaliste du journal Le Devoir et de M. Émile Martel, entre autres, qui était à l’époque le président du Pen Québec. Nous avons mis sur pied le Pen Haïti et nommé Georges Anglade président. Après sa mort en 2010, il a été remplacé par Jean- Euphèle Milcé.

Mais pour répondre plus précisément à votre question, je ne poursuis aucun idéal particulier par ces présences multiples au sein des associations littéraires. C’est le fruit du hasard.

 Cela dit, je me rends compte que nous n’avons pas parlé du premier groupe que j’ai fondé avec quelques amis haïtiens : Les Dimanches Littéraires (qui ont fait des petits au Québec et en Haïti). Nous avons ainsi fait connaître des écrivains haïtiens à Montréal. Tous les dimanches, comme une messe païenne, avec Roland

Moriseau, Roland Menuau, Éric Faustin et Lemarec Destin, entre autres, nous nous réunissions pour organiser des lectures de poèmes et inviter des conférenciers. Comme nous n’avions pas de salle nous appartenant, nous devions continuellement trouver un restaurant qui voulait bien nous accueillir, ce qui était la croix et la bannière. On finissait toujours par se faire mettre gentiment à la porte et les recherches recommençaient pour trouver un autre local avec toute l’angoisse que vous pouvez imaginer.

Deux événements marquants sont à signaler : la magnifique soirée que j’ai tenu à organiser pour rendre hommage à mon frère Davertige (Dave pour les intimes). Pour ce faire, nous avons loué une très grande salle dans un hôtel cossu du centre-ville, prenant ainsi des risques financiers énormes, étant donné que notre association n’avait aucune subvention et que nous ne comptions que sur les entrées. Fort heureusement, ce fut un immense succès car nous avons eu près de 300 personnes et qu’il a fallu refuser des gens.

 Il en reste une vidéo qu’on peut voir sur internet et qui est la seule représentant Davertige vivant. Un document inestimable, filmé par mon ami Carlito Lafontant où l’on voit, entre autres, René Depestre (ajouté après coup), Émile Ollivier, Gérard Étienne, moi-même…

Le second événement inoubliable fut une pièce de théâtre pour laquelle nous avons fait venir de New York un autre ami, Marco Kénol, peut-être le plus grand acteur et diseur haïtien, avec Hervé Denis et quelques autres. Inutile de vous dire là encore le risque financier que nous prenions en cas d’échec : la salle à payer, le voyage de Kénol, etc. Fort heureusement, là aussi, ce fut un grand succès. Les gens nous connaissaient et nous faisaient confiance.

Les Dimanches Littéraires, que je suis fier d’avoir contribué à fonder, est la seule association littéraire haïtienne qui ait vraiment fait parler d’elle à Montréal. Cette époque héroïque est maintenant révolue et il n’y a plus l’esprit de pionnier, cet enthousiasme qui nous animait alors. Il est vrai que nous avons tous vieilli, que beaucoup sont morts (Davertige, Moriseau…) et que l’eau a pas mal coulé sous les ponts de la littérature haïtienne, à qui il manque, je le répète, l’esprit d’entraide et la générosité. Notre petite littérature aurait pu aller beaucoup plus loin si les écrivains arrêtaient de se percevoir comme des rivaux, pour ne pas dire des ennemis ; s’ils cessaient de se porter des coups bas et de se calomnier.

Le National : Parlez-nous des principaux souvenirs que vous gardez de la Sorbonne où vous avez fait toutes vos études, de la Propédeutique au Doctorat, avec une magnifique thèse sur l’auteur d’À la Recherche du temps perdu

Gary Klang : J’ai tant de souvenirs de Paris que j’aurais pu en faire tout un livre séparément. Citons en vrac : ma visite chez Simone de Beauvoir qui avait lu mon premier roman et m’avait donné rendez-vous chez elle, en face du cimetière Montparnasse, pour m’en parler ; il y eut aussi ma rencontre extraordinaire avec le Che, déguisé en bourgeois, sur le boulevard Saint-Michel, alors qu’il se rendait incognito en Afrique faire la guérilla avec le père de l’actuel Kabila. C’est mon ami Serge Gilles qui me le présenta sous le nom d’Enrique. Nous avons discuté lui et moi et ce n’est que dernièrement que Gilles m’avoua que c’était le Che. C’était bien sûr un grand secret. Si les Américains l’avait su à l’époque, Gilles aurait eu beaucoup d’ennuis. J’ai donc blagué avec l’un des plus grands héros du XXe siècle en pensant que c’était un simple touriste sud-américain venu passer des vacances à Paris, car il était méconnaissable. Il y eut aussi les nombreux amis, les folies du jeune âge, la rédaction de la thèse et l’amitié développée avec mon directeur, M. René Pomeau, etc, etc. Je m’arrêterai surtout sur les événements de mai 68 qui demeurent pour moi l’un des plus grands moments de ma vie et, pour répondre à votre question, je me contenterai de reproduire un article que j’ai écrit sur le sujet, car tout y est :

 « En mai 68, j’habitais au 34, rue Gay- Lussac, à Paris, avec mon frère Serge et mon complice Bobby Labrousse. Un immeuble typiquement parisien, avec une minuterie faiblarde qui nous donnait à peine le temps de monter et, à l’entrée, une vieille concierge qui observait tous les mouvements, en tenant un gros chat dans ses bras. Au-dessous de mon appartement, ma grande amie pleine de gaieté : Mme Paul Fort, jeune fille de 85 ans.

 Pourquoi cette digression sur le 34 ? Parce que la première barricade fut élevée dans la nuit du 10 mai, juste devant mon immeuble. Les policiers campaient au bas de la rue, à côté du Luxembourg. J’étais devant chez moi avec quelques amis qui avaient fui Haïti à cause de la dictature : Bobby Labrousse, Gérard Aubourg, Ernst Wilson, Jean-Claude O’Garro…

La grande révolte de 68 commença dans l’improvisation. Un quidam, devant le 34, proposa en souriant de dépaver la rue et de faire des barricades pour se protéger des CRS appelés SS. Tout le monde trouva l’idée géniale et ce fut le début des réjouissances. Un journaliste, un peu effarouché, essaya timidement de faire des photos, mais se heurta au refus catégorique des étudiants.

 – Camarades, foutez-lui la paix, dit un rouquin goguenard, laissez-le faire son boulot.

C’était Daniel Cohn-Bendit, planté lui aussi devant chez moi. Cette simple phrase suffit à ramener le calme. Près de 50 ans après, je revois encore Dany le Rouge devenu Vert tendre, sourire aux lèvres, s’amusant comme un gosse du spectacle.

Tout allait bien et nous nous amusions, mais vers minuit la fête tourna à la confrontation, lorsque les CRS nous attaquèrent avec une brutalité qui me rappela de très mauvais souvenirs. Croyant nous faire peur et dégager la rue, ils déclenchèrent ce que personne ne prévoyait. En plus de dépaver, les étudiants brûlèrent toutes les voitures. Celles de notre rue furent transformées en bûchers dont l’hérétique était l’ancien système. Un voisin en grilla 4 et un de nos amis étudiants perdit une main dans cette nuit folle : un CRS lui avait balancé une grenade « non offensive » !

Quand la police arriva au 34, nous y avions installé une infirmerie improvisée où nous soignâmes nombre de blessés. Je me souviens d’un homme qui eut le tympan crevé et de l’appartement rempli d’amis et d’inconnus. Jules Badeau (surnom donné à un locataire de l’immeuble) passa la nuit chez nous et, dans un moment d’harassement, Bobby Labrousse lui introduisit dans le nez une longue plume d’oie prise dans un vieux coussin, fatigué qu’il était d’entendre déconner Jules. Sans oublier Tête de Poisson, autre surnom qui qualifiait une stalinienne pleine d’enthousiasme pour des lendemains chantant des airs de balalaïka.

Nous passâmes une grande partie de la nuit sur le pied de guerre, respirant à pleins poumons les gaz que nous lançaient les CRS.

Lorsque le calme revint après des heures de combat, les amis s’en allèrent mais Jean-Claude O’Garro décida de rester coucher. N’ayant pas assez de lits, on n’eut pas d’autre choix que de l’installer inconfortablement sur une vieille chaise. Il dormit donc assis.

 Le lendemain matin, notre rue Gay- Lussac était devenue un champ de bataille : carcasses de voitures, chaussée dépavée, barricades aplaties.

 À partir de ce jour, le quartier se replia sur lui-même.

 Propos recueillis par

Robenson Bernard

Comments

comments

scroll to top