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Frustrations citoyennes !

10 septembre 2018, 10:12 catégorie: Édito16 805 vue(s) A+ / A-

Le mouvement pour le changement en Haïti est entré dans une nouvelle dynamique. La bataille contre la corruption et son corollaire l’impunité est en train de marquer des points. Ce qui se dit sur les réseaux sociaux et dans les manifestations de rue, en dépit de quelques dérapages outranciers, est révélateur d’un ras-le-bol général par rapport à une forme d’organisation socio-économique génératrice d’exclusions.

Le délabrement généralisé du pays, la crise sévère accablant l’environnement, le manque de volonté politique pour reconstruire et revaloriser le patrimoine urbain sont, entre autres, les conséquences désastreuses de l’absence de vision qui a caractérisé la gouvernance politique nationale pendant des décennies. La chute de la dictature en 1986 avait ouvert largement les fenêtres du renouveau haïtien, mais les luttes sans grandeur entre factions rivales pour un pouvoir à courte vue et l’absence de consensus et de stratégie nationale de développement ont transformé le printemps démocratique haïtien en une parodie ubuesque du pluralisme politique occidental.

L’espace haïtien est défiguré sous l’effet pervers d’un chaos social alimenté par une gouvernance de la faillite et une précarité qui voit plus de la moitié de la population se débattre dans une pauvreté abjecte. Comment est-il soutenable de vivre dans un pays à l’abandon ? Un pays où la vie s’arrête à 18heures. Une société dont les richesses culturelles sont peu ou pas du tout valorisées. Les cinémas sont fermés, les salles de concert ou de théâtre quasi-inexistantes, les musées réduits à une portion congrue. Or ce pays compte pléthore d’artistes et d’écrivains et surtout une histoire glorieuse même si bouleversante dans ses sursauts traumatiques.

Port-au-Prince fut pourtant une des villes les plus belles de la région. Elle fut visitée par des centaines de milliers de touristes et des visiteurs prestigieux. Les années 40 et 50 sans parler même du tout début de la dictature : nos plages, nos hôtels, nos galeries d’art et la magnifique cité de l’exposition faisaient la fierté du bas de la ville.

Il fut un temps ou le ciné Paramount recevait les plus grands écrivains, dont André Breton, « le pape du surréalisme ». Beaucoup plus tard sur les planches du Rex Théâtre défilaient des troupes parmi les plus en vue de France, à l’instar de la compagnie Jean Gosselin. On pouvait se promener dans la capitale et refaire l’histoire de ses quartiers encore boisés et sereins, assister aux parades équestres sur le champ de Mars, et la capitale fourmillait d’activités culturelles. Certains restaurants du bas de la ville appelaient les stations de radio pour annoncer leurs menus du jour et des journaux se permettaient d’avoir un carnet d’adresses fourni avec le titre combien évocateur : Où irez-vous ce soir ? ». Ce n’était pas le choix qui manquait. Les Haïtiens de l’élite et des classes moyennes se chaussaient chez nos cordonniers de la rue de l’Hôpital et nos vêtements étaient en majorité de fabrication locale.

Et pourtant tout n’était pas rose, la violence politique était toujours au rendez-vous et la brutalité de nos régimes politiques transformait toute cette énergie créatrice et cet espace encore sympathique et rêveur en paradis artificiel. Mais jamais on n’aurait pensé atteindre une telle déchéance, une telle descente dans les entrailles d’une urbanité carbonisée par le feu ravageur de la pauvreté et du malaise social permanent.

Et c’est là où ce dossier Petrocaribe vient achopper. Des milliards qui pouvaient aider à la reconstruction ont été dépensés sans que l’on ne puisse constater autour de nous tant soit peu les résultats. Des compagnies étrangères se sont même permis de ne pas terminer des travaux pour lesquels ils avaient reçu des sommes conséquentes. Tout se passe comme s’il n’y avait aucun respect pour l’État d’Haïti et son peuple. Et cet État dans son irresponsabilité et son indigence n’a pas jugé bon d’exiger un travail fini à ces compagnies qui ont traité tout un peuple comme des « pitimi sans gadò »

Nous pouvons au journal déplorer que des noms de citoyens soient désignés à la vindicte populaire sans une enquête sérieuse. La vraie démocratie ne peut se faire en dehors des institutions comme le mentionnait une consoeur, mais il ne reste malheureusement à un peuple aux abois et sans véritable recours judiciaire que la clameur publique. La conscience de l’injustice ne suffit pour changer les choses, il faut comme le signalait un artiste engagé tout un projet de société et une véritable alternative à construire dans le sens d’une véritable « unité historique de peuple ». Sinon, cette nouvelle mobilisation risque de se noyer dans les eaux saumâtres de la politicaillerie haïtienne.

Il est plus que temps pour les organes de l’État en charge de cet épineux dossier de prendre leurs responsabilités face à cette pertinente et lancinante question des citoy­ens « Où est passé l’argent de Petrocaribe ? », c’est l’unique moyen d’éviter les dérives dangereuses pour un pays sous l’emprise d’un climat général morose et délétère. En attendant, les manoeuvres de tranchées se poursuivent pour des postes à pourvoir dans un gouvernement qui tarde pour moult raisons à se mettre en place.

Roody Edmé

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