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Quand Frantz Lubin démystifie le zombi

30 octobre 2017, 8:52 catégorie: Tribune25 329 vue(s) A+ / A-

Frantz Lubin

 

Dans son ouvrage Le processus de zombification en Haïti¹, l’anthropologue Frantz Alix Lubin rattache le phénomène à sa dimension sociale grâce à une complémentarité de disciplines scientifiques.

 

 Son livre apporte quelques certitudes. Pour ceux qui en doutaient encore, la zombification existe bel et bien et Frantz Lubin, en bon scientifique, l’établit preuves à l’appui. Il montre que le phénomène ne reste pas cloisonné à la seule Haïti, mais se révèle dans d’autres cultures. Il introduit son sujet en revisitant le mythe du revenant chez d’autres peuples, notamment les Occidentaux. Le sociologue montre que c’est une « curiosité » universelle, dépassant ainsi le mythe si souvent évoqué de la « spécificité haïtienne ». Son chapitre Aux origines du mot “zombie”, richement documenté, nous fait remonter aux siècles où l’Occident croyait encore à ces fariboles, au moment où l’esprit des Lumières n’avait pas encore pénétré la raison. Sa lecture se recommande non seulement aux sociologues, mais aussi aux littéraires et aux historiens.

En somme, il existe moins de zombis qu’on le pense : c’est l’aspect spectaculaire du phénomène qui amplifie cette impression. Parfois, aux méthodes d’identification près, il peut s’agir d’une ressemblance avec un défunt. Peu fréquents sont les vrais zombis, plus rares encore sont ceux qu’on fait travailler sur les plantations. Un mythe et tant d’autres auxquels l’auteur dévoile l’inconsistance.

Même dans un usage rituel, le phénomène n’a rien de mystique. C’est un crime rituel qui peut s’expliquer scientifiquement. Cette connaissance a été établie depuis une trentaine d’années par l’ethnobotaniste américain Wade Davis. Il a été le premier à avoir indiqué que le voodoo death est la conséquence d’un trauma neurotoxique dont le principe actif reconnu est la tétrodotoxine. Lubin s’ajoute avec des détails que l’on découvre dans le chapitre VI titré L’alchimie de la zombification. Issue de la famille des ichtyo-neurotoxines, ce poison est extrait du poisson tétrodon, originaire de l’océan Indien. Toujours est-il que cet animal marin détient des propriétés capables de provoquer chez l’homme un état comateux semblable à une mort apparente.

La tétrodotoxine provoque l’état de mort apparente. Cette substance neurotoxique est associée aux alcaloïdes extraits du datura stramonium², qui induit un effacement de la personnalité et une soumission « totale » à autrui. Ici la zombification apparaît telle qu’elle est, c’est-à-dire, débarrassée du décor rituel, dans son aspect simplement biochimique. Dans la description des différents effets corporels, la tétrodotoxine a des conséquences néfastes sur le cerveau et suite à l’agression de cette substance nocive, cet organe est, à jamais, abîmé.

Une arme très ancienne

Socialement, la zombification est, sans conteste, un crime. Elle est pratiquée à des « fins de vengeance » ou comme « arme pour la conquête du pouvoir », quel qu’il soit. La détermination du scientifique est de nous montrer – et c’est là que réside l’engagement citoyen de l’auteur – que le recours à un tel châtiment est la conséquence du fait qu’il existe chez nous et ce, depuis toujours, une justice à deux branches : l’officielle et la zombie. On ne peut accéder à une démocratie fonctionnelle, qu’en remédiant à ce déséquilibre, suggère Lubin.

La justice zombie est du genre de représailles excessives dont la pratique tenace remontrait loin dans l’histoire, déjà à l’époque de l’esclavage, du temps des marrons. Aujourd’hui encore, la zombification est entretenue par des sociétés secrètes et Lubin donne quelques pistes visant les pouvoirs publics afin qu’ils assurent une justice institutionnelle propre à un État de droit. « D’après ce que m’a raconté une informatrice très avisée, les sociétés secrètes sont quelque fois fédérées, nous livre le chercheur dans une interview. Le chef de la confédération peut annuler un ordre d’exécution décidé à un niveau plus bas, et ce, d’un revers de main. Généralement, c’est le bokor [sorcier à l’avenant], d’un commun accord avec le chef de la société particulière, qui ordonne de zombifier un accusé. » Il révèle des réseaux de complicité qui s’étendraient jusque « dans les officines des morgues privées » des grandes villes. Sans oublier la place du vaudou qu’il décrit dans ce qu’il appelle « la mise en scène » de la zombification, lui conférant son aspect redoutable. Une position ambiguë pour cette religion populaire qui, même avec son accession, en 1987, comme religion officielle au même titre que le catholicisme, peine à se tailler une honorabilité dans la société.

Une démocratie digne de ce nom n’est, selon lui, possible que si on apporte une réponse à ce problème. Sinon on en restera, comme à présent, à la coexistence de deux systèmes de justice : l’institutionnelle et la souterraine. Les moyens légaux de répression en vigueur depuis le xixe siècle n’ont, jusqu’ici, pas eu l’effet espéré : serait-ce dû à cette faiblesse institutionnelle face à cette sorte de crime ? La soumission chimique de la volonté demande une identification bien plus précise et efficace des autorités.

Ce travail intéressant et original par rapport aux ouvrages antérieurs destinés à clarifier le phénomène, reste, sans jamais s’en départir, sur une ligne scientifique. « Les bokors n’ont pas l’exclusivité du savoir », affirme-t-il, exprimant ici son désaccord avec le Dr. Jeanne Philippe qui pense que les agents chimiques « n’expliquent pas tout ». Lubin, lui, invoque la rationalité. C’est ce respect de la science, ce refus du mysticisme et cette absence de démagogie populiste qui lui accordent ses lettres de noblesse. Il se réfère à plusieurs disciplines scientifiques – et y reste fidèle du début à la fin – pour débarrasser le phénomène de son aspect mystique, trop longtemps laissé aux mains des penseurs irrationnels. Ce n’est en effet qu’au premier tiers du xxe siècle que la zombification a été approchée par quelques rares rationalistes. Lubin est-il parvenu à remédier au déficit de documentation scientifique ? Sans doute en réunissant tout le savoir contemporain sur le thème, leurs apports et leurs limites, et en apportant sa propre érudition, il a certainement réussi son pari. Il s’agissait pour lui de prouver que « les conditions à la fabrication du zombi existent depuis des siècles » et il a réussi à en démontrer le fonctionnement social.

Huguette Hérard

Note de la rédaction

¹ Paru en décembre 2016, presses de Imprimeur S.A.

² Une espèce de plantes dicotylédones de la famille des Solanaceae. (Wikipédia)

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