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Pourquoi donc le film de Peck émeut autant l’Amérique ?

16 février 2017, 10:53 catégorie: Tribune19 412 vue(s) A+ / A-

« Je n’ai pas réalisé ce film, Je l’ai transpiré »

Pablo Larrin Réalisateur du film « Neruda »

L’engagement et la sensibilité d’un cinéaste comme Raoul Peck constituent des traits marquants de sa production. Chaque fois qu’il aborde un aspect du quotidien des peuples et/ou de leur vécu historique, le réalisateur haïtien aime bien projeter en pleine lumière leur combat émancipateur pour plus de justice et d’équité. Le cinéma d’auteur de ces dernières années doit beaucoup à cet intellectuel qui se veut le pourfendeur des idées reçues et des mystifications idéologiques. À un journaliste du Monde qui l’interrogeait juste après le passage du cyclone Mathieu, à propos de l’étiquette d’île maudite collée à son pays, le cinéaste tint à préciser : « Ce cliché est un signe de paresse intellectuelle, une manière rapide d’occulter la vraie histoire de ce pays, les sources bien réelles de sa situation actuelle, ainsi que la responsabilité des uns et des autres…. il n’y a rien de maudit dans tout cela. Il y a tout simplement l’histoire, avec ses contradictions »

Peck s’insurge donc contre toute forme de pensée unique qui prétend dire le monde d’un point de vue du dominant en réduisant en silence toute pensée alternative. Son cinéma se défait de l’impératif glamour accolé aux fabricants d’images pour mettre son esthétique au service d’un contenu mobilisateur. Il cherche donc à détricoter le tissu de mensonges qui voile trop souvent les poncifs idéologiques.

Une journée américaine

Le dernier film du cinéaste haïtien « I am not your Negro » basé sur trente pages d’une oeuvre inachevée de l’écrivain et essayiste James Baldwin, ouvre large les fenêtres du monde sur le chaudron brûlant du melting-pot américain.

 À travers les images d’archives utilisées par Raoul Peck, Baldwin est revenu nous conter une Amérique qui, malgré l’épopée Obama, garde dans son ADN les gènes agressifs et défectueux d’un racisme séculaire.

Dans un livre intitulé « The Condemnation of Blackness » (2010), Khalil Gibran Muhamad explique comment un discours raciste, prétendument scientifique, combiné avec un usage intéressé des statistiques a, pendant deux siècles, contribué à entretenir une vision marginale et criminelle des populations noires aux États-Unis. Cette prétendue connaissance du « nègre américain » et sa « sauvagerie naturelle » ont entretenu la peur de l’homme blanc, et enfermé les Noirs dans d’inexpugnables ghettos.

 Le paléontologue Nathaniel Shaler (1881-1906), un chercheur de la prestigieuse Havard University écrivait en 1884 : « Il n’y a pas l’ombre d’un doute, les nègres sont une menace pour la grandeur de l’Amérique », et cette menace serait le lourd héritage laissé par leurs ancêtres des siècles précédents qui ont eu la malencontreuse idée de faire venir des noirs en Amérique.

Ainsi, dans l’Amérique de l’après-guerre de sécession, au moment où se pose avec acuité le problème de la citoyenneté nègre, nait parallèlement le discours de la suprématie blanche. Ce qui fait dire à Baldwin dans le film qui reprend une de ses entrevues télévisées « Si un blanc proclame donnez-moi la liberté ou la mort, il sera applaudi dans le monde entier ; si un nègre le dit, il sera appréhendé comme un criminel. ».

Une théorie de l’exclusion

 Tout le problème pour certains intellectuels blancs du XIXe siècle réside dans l’épineuse question de l’intégration des nègres dans une société post-esclavagiste. Comment transformer des « objets-meubles », des « propriétés » en citoyens d’une démocratie moderne ? Comment vivre avec cette hantise de se voir un jour juger par un magistrat noir ? Et peut-être n’ont-ils pas osé imaginer avoir un président noir ?

 Hinton Rowan Helper, un des théoriciens réactionnaires de l’époque s’interroge aussi avec angoisse sur la possibilité d’une nation avec des noirs : « Devrions-nous nous dégrader et notre prospérité avec en entrant dans une intime relation avec le nègre? Puisse Dieu dans sa grâce interdire cette idiote et abjecte idée ».

Aussi Helper appelle-t-il ses « frères de race » à renoncer à tout aveuglement et naïveté, administrant au passage une incroyable leçon d’anatomie sur « le blocage génital » des cerveaux nègres, pour conclure enfin que le problème nègre est insoluble dans la démocratie américaine.

Mais tous les pamphlets et la logorrhée ultraconservatrice des tenants de l’idéologie de la suprématie blanche ne freinèrent nullement, fort heureusement ! Les combats d’intellectuels et militants noirs et de sympathisants blancs, surtout du Nord industrialisé, pour le respect des droits des noirs.

La bataille s’engagea rudement sur le plan scientifique et ces savants de renom qui avaient renoncé à toute éthique scientifique pour des raisons idéologiques se montrèrent incapables de prouver leurs douteuses explications.

Ils contribuèrent tout de même à créer un malaise profond et des barrières difficiles à ouvrir dans l’inconscient des uns et des autres.

C’est cette Amérique-là prise à défaut dans son mythe unitaire qu’un James Baldwin « ressuscité » pour l’occasion pointe d’un doigt accusateur dans son oeuvre inachevée « Remenber the house ». Une oeuvre parlante dont l’éclat jailli d’outre-tombe et à la manière d’un tailleur de diamants, Raoul Peck fait remonter ces paroles enfouies depuis longtemps dans la terre américaine.

La réception du film

Les critiques de la presse américaine accueillent avec enthousiasme ce film d’une rare audace et de grande ambition. Le New York Times à travers la plume de O. G Scott écrit « Dire du film qu’il parle de James Baldwin serait limiter la portée de l’oeuvre, il s’agit plutôt d’une collaboration posthume, palpitante et troublante d’émotion entre un réalisateur et un célèbre écrivain… Baldwin n’a pas connu Ferguson et Black Lives Matter, et la recrudescence du nationalisme blanc, mais en un sens il a tout expliqué ».

Un autre critique Antwaun Sargent affirme dans The father.com que « Peck construit une narration de 92 minutes qui place King, Evers, and Malcom X et Baldwin lui-même au coeur de l’histoire américaine. Et parce que les paroles de Baldwin charrient le poids de l’histoire, on peut penser qu’elles ont aussi un accent prophétique »

 Pour le Baltimore Times, le film est une plongée dans l’histoire interraciale et relie le mouvement des droits civiques au présent des Black lives Matter ».

Le Los Angeles Times dans sa note critique met en exergue une phraseculte de Baldwin « Ce n’est pas qu’un problème nègre, la vraie question est de savoir ce qu’il adviendra de l’Amérique. »

 Le film, tout en jetant une lumière crue sur la violence interraciale est un message d’espoir dans la possibilité d’une fraternité nouvelle. Il est pour l’Américain moyen et les élites de ce grand pays un rappel d’une tranche d’histoire peu reluisante jusqu’ici jonchée de désolations et aussi d’espérances.

 L’écrivain et éditorialiste Tanahisi Coates nous livrait, il y a deux ans, dans un livre bouleversant ses souvenirs précaires d’adolescent noir. Il expliquait combien encore à l’époque contemporaine le corps des noirs demeurait une proie. Le livre au titre évocateur « Between the world and me » apportait un nouveau souffle sémantique à la problématique nègre en ce sens qu’il cherchait à approfondir la question de la possession du corps des noirs.

La magie symbolique du cinéma de Peck rejoint l’engagement sans détour de cinéastes comme Youssef Chahine dans « le Destin », ou Spike Lee dans « Do the right Thing » ; elle prolonge aussi la réflexion de journalistes militants comme Coates qui constituent une phalange nouvelle d’intellectuels noirs casseurs de mythes.

 I am not your Negro, un film sans concession sur une réalité encore têtue dans une Amérique qui vient de basculer dans une ère d’angoisse et d’incertitude.

 Roody Edmé

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