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Des filles-mères d’Haïti, entre fragilité et amertume

14 mai 2017, 8:10 catégorie: Tribune9 760 vue(s) A+ / A-

Elles sont des enfants de 14, 16 et 17 ans. Leur vie d’adolescentes bascule quand elles sont tombées enceintes mettant ainsi leur éducation, leur avenir et leur vie en danger

Elle avait 13 ans quand elle est tombée éperdument amoureuse de son petit ami. Elle n’était même pas pubère. Son petit ami de 17 ans, habitait le quartier de Meyotte à Pétion-Ville. Elle a parlé de ses relations amoureuses à sa mère adoptive qui n’a pas voulu l’écouter préférant lui dire de se concentrer sur ses études et lui interdisant de recevoir son petit copain à la maison. Son grand rêve était d’être hôtesse de l’air et de gérer une entreprise. Jusqu’au jour où, à 16 ans, elle est tombée enceinte de son chéri, alors c’est tout le monde de Jessica qui s’est écroulé.

 Pour fêter l’anniversaire du chéri, ils ont fait l’amour dans la chambre de celui-ci. Oui, elle savait, par ses cours de biologie, “la maîtresse expliquait toujours ça” qu’on pouvait tomber enceinte suite à un rapport sexuel, mais elle ne pensait pas que cela allait lui arriver. Aujourd’hui à 18 ans, Jessica est la mère de la petite Melly Georgia, âgée d’un an et demi. Elle a quitté l’école en classe de 4ème après deux trimestres à cause de sa grossesse, est retournée quelques semaines en septembre dernier, mais a dû interrompre à nouveau ses études à cause d’une infection qui lui a valu le séjour d’un mois à l’hôpital. Ainsi, Jessica a accumulé trois années de retard.

“J’ai envie de revenir en arrière, quand la vie était facile. J’étais à l’aise et je n’avais pas de problèmes,” dit Jessica, de taille moyenne, coiffée d’un chignon Afro porté haut qui met en relief son beau visage rond et ses yeux en forme d’amande.

Joanna, elle, avait 17 ans quand elle a fait connaissance de celui qui allait devenir son copain. Six mois plus tard, après une promenade à la mer et plusieurs verres de « klerin » pour fêter la Saint Valentin, elle a eu son premier rapport sexuel avec lui. Tout semblait aller bien. Sauf qu’elle est tombée enceinte. À cette époque, elle, orpheline de père depuis l’âge de trois ans, vivait avec sa mère diabétique à Péguy- Ville. Et puis la tragédie survient. Pendant sa grossesse, elle a dû enterrer son copain suite à l’accident carnavalesque qui a causé la mort d’une vingtaine de personnes incluant des membres de l’orchestre Barikad Crew. En septembre 2014, enfin, un bonheur arrive avec la naissance, par césarienne, d’une petite fille nommée Darly.

 C’est une fille élancée avec un long cou, des courtes tresses « tikouri », et maigre tout comme sa fille. Les petits yeux de Joanna sont tristes, d’une infinie tristesse. Triste parce que sa mère commerçante qui a eu cinq enfants est morte quelques mois après son accouchement. Triste parce que la soeur qui l’a hébergée après le décès de la mère, l’a mise à la porte avec son bébé. Triste parce qu’elle s’est retrouvée tantôt mendiante ou vendeuse de bière sur la place Boyer, tantôt chez une copine pour quelques jours. C’est la galère.

 Il suffit de la voir marcher et parler pour comprendre qu’elle n’est que fragilité. Avec une voix à peine perceptible, Joanna dit : “si seulement j’avais écouté ma mère qui me disait de faire attention aux amis qui m’entraînaient dans des sorties, je ne serais pas dans cette situation.” Joanna rêvait d’être médecin, mais aujourd’hui à 20 ans, elle avoue que tout est passé à l’oubli. Cette époque lui paraît bien lointaine, et l’amertume est palpable.

Rose-Mirtha, elle, avait 14 ans quand la catastrophe s’est abattue sur elle. À la suite du tremblement de terre, sa famille avait hébergé un professeur d’école de 45 ans, père de deux jeunes. Un triste matin, il l’a violée. Il lui dit que tout devra rester caché. Sa famille ne devait rien savoir. Sinon, il allait récidiver. Le secret s’est dévoilé quelques mois plus tard, quand sa famille a constaté qu’elle était enceinte. (Selon une étude du centre Gheskio, 17% des adolescentes violées sont souvent tombées enceintes.) Alors sa famille l’a conduite à KayFanm, organisation nongouvernementale vieille de 20 ans, qui soutient les filles et femmes victimes de violence sexuelle et domestique.

Elle a connu des moments très douloureux. Il y a eu d’abord le choc psychologique du viol, ensuite l’éloignement de sa famille qui a préféré la faire héberger à KayFanm pendant quatre (4) années et puis une grossesse à problèmes. « Ma grossesse n’était pas facile. J’ai fait une éclampsie, et on a dû amarrer mes pieds et mes mains puis me faire une césarienne. Pire, l’enfant est né à sept mois, » Rose-Mirtha se souvient avec une voix haletante d’émotion. Et finalement, il y eu la difficulté d’accepter le petit Gaël, né de ce père violeur, de cet assaut meurtrissant de son corps d’enfant par le professeur. Gaël, âgé de 5 ans, vit avec un oncle.

Fait remarquable, le cas de Rose-Mirtha est un « success story », contrairement à ceux de Jessica et Joanna, toutes deux toujours déscolarisées. C’est parce que, pendant sa grossesse, avec l’aide de KayFanm, Rose- Mirtha a continué à fréquenter l’école et a même été lauréate de sa classe de 9eme année fondamentale. Ensuite, elle a obtenu son baccalauréat. Aujourd’hui, elle est en deuxième année de l’École normale Lumière à Carrefour. Corps juvénile, visage rond qui montre un sourire lumineux et un regard mélancolique, elle, qui vit à la Croix-des-Bouquets chez un frère, parle de son rêve avec motivation : « je veux finir l’école, trouver du travail, apprendre le secrétariat et la gestion des affaires et aider mon enfant et ma famille. » Son destin, cette fille veut le construire.

Un coup de loupe sur ces filles-mères donne une idée sur ce phénomène inquiétant et ses enjeux puisque trente deux (32%) pour cent des femmes donnant naissance en Haïti ont moins de 20 ans, et deux (2%) pour cent moins de 15 ans.

 Tout d’abord, il y a la question des droits humains. Souvent, comme dans le cas de Jessica et Joanna, elles interrompent leurs études et c’est un déni de leurs droits à l’éducation.

 Le droit de ces filles à la santé est bafoué puisque d’une part, la plupart d’entre elles n’a jamais reçu une éducation sexuelle à l’école ou à la maison. Trop souvent, les parents se contentent de lancer des mises en garde ou proférer des menaces au lieu de poser le problème et les conséquences qui en découleraient. D’autre part, l’État Haïtien se montre incapable de fournir des services essentiels de santé à toute sa population (environ 53% de la population n’a pas accès à des services de santé), incluant ceux de prévention et de planning familial (50% des filles âgées de 15 et 24 ans qui veulent la contraception n’en ont pas accès indiquant une demande non-satisfaite élevée). Seule Jessica parmi les trois filles est en mesure de citer les différentes méthodes de contraception disponibles grâce à la sage-femme qui les lui a présentées après son accouchement. Toutefois, elle dit ne rien utiliser à cause des rumeurs entourage sur leurs effets néfastes et de ce fait, préfère pratiquer l’abstinence.

En Haïti, comme dans le reste du monde, les plus vulnérables sont les adolescentes pauvres comme Joanna, Jessica, et Rose- Mirtha ayant peu d’éducation et issues de familles qui ne communiquent pas sur les questions de sexualité.

Une certitude : les grossesses précoces mettent la vie des filles et de leurs enfants en danger. En effet, selon le Fond des Nations unies pour la Population (UNFPA) dans son rapport Les Fillesmères, le risque de décès maternel chez les mères de moins de 15 ans dans les pays à bas et à moyen revenu est deux fois plus important que pour les mères plus âgées.

 Ne blâmez pas les filles, dit UNFPA qui affirme que « la grossesse des adolescentes de moins de 18 ans n’est pas le résultat d’un choix délibéré de la fille mais plutôt la conséquence d’une absence d’options et de circonstances indépendantes de la volonté de ces filles. Ces grossesses précoces reflètent l’impuissance, la pauvreté et les pressions des partenaires, des pairs, des familles et des collectivités. La grossesse chez l’adolescente est à la fois une cause et une conséquence de violation de droits. »

Donc cette idée souvent véhiculée en Haïti que les filles s’adonnent au sexe pour avoir argent ou nourriture, est fausse. Les causes de cette situation sont beaucoup plus complexes. Certaines filles commencent leurs rapports sexuels très tôt, souvent sous pression des garçons, ou sont la proie des adultes qui les violent. Pire, elles le font sans protection risquant grossesse et VIH (seules environ 30% des filles haïtiennes de 15 à 24 ans utilisent un condom lors de leurs rapports sexuels à risque).

En Haïti, comme dans beaucoup de pays d’Afrique et d’Asie, les familles considèrent la grossesse hors-mariage de leurs adolescentes comme un déshonneur. Certaines réclament le mariage. Tel n’est pas toujours l’avis de leurs filles enceintes. Prenons le cas de Jessica enceinte, ses parents réclament le mariage mais elle refuse revendiquant son droit de décider de sa vie. “On m’aurait forcée à me marier, ça n’aurait pas été ma décision, donc j’étais contre,” dit Jessica avec une voix pleine de conviction. Mais sa voix se brise et les larmes envahissent ses yeux quand elle évoque la sensation que les rapports entre elle et sa famille se détériorent depuis sa grossesse.

 La famille de Joanna, elle, lui a simplement dit de s’occuper elle-même de son enfant. “Ils m’ont humiliée, ils ne sont pas du tout intéressés à moi. Ils m’ont chassée,” elle raconte avec une résignation évidente.

Cet abandon par la famille peut être une arme à double tranchant. L’année dernière, Joanna était au bord de l’effondrement. Dans un moment de désespoir et pour survivre, elle a accepté l’offre d’accompagnement d’un homme rencontré chez une amie. Il lui avait offert de l’aide pour régler l’état civil de sa fille et l’envoyer à l’école. Le monsieur, un petit commerçant de 29 ans, lui a exigé un enfant. Aujourd’hui, sa situation s’est compliquée : Joanna est enceinte de cinq mois, et le monsieur n’a tenu aucune de ses promesses et l’a délaissée. Elle sait aussi qu’elle mettra sa vie en danger lors de l’accouchement à cause des risques d’une deuxième césarienne.

 Dans son rapport, UNFPA dit stop : « Les adolescentes tombées enceintes ont besoin d’être soutenues et non d’être stigmatisées. » Il prône plutôt des investissements dans l’éducation sexuelle pour que les jeunes, surtout les filles sachent comment s’y prendre quand elles sont en relations sexuelles prématurément.

Rose-Mirtha en est l’exemple. Grâce au soutien psychologique et légal reçu de KayFanm en plus de l’hébergement, elle a pu continuer à fréquenter l’école. Elle en a pris conscience : « KayFanm représente beaucoup pour moi. C’est une bonne institution qui a aidé beaucoup de jeunes filles violées comme moi. »

 Les filles doivent réfléchir avant de se livrer au sexe pour ne pas hypothéquer leur avenir. Elles doivent attendre leur maturité pour décider de leur sexualité. Car, à ce moment là, elles sont à capables de décider de leur vie lors même qu’elles ont toujours des difficultés à surmonter.

Monique CLESCA

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