Accueil » Tribune » Que faire pour soigner l’image d’Haïti à l’étranger ?

Que faire pour soigner l’image d’Haïti à l’étranger ?

21 novembre 2017, 9:52 catégorie: Tribune29 733 vue(s) A+ / A-

Que ce soit comme touriste, immigrant, réfugié, officiel ou diplomate, l’Haïtien porte en lui et vend une Haïti tout au moins à travers son comportement et il est appelé à parler, répondre, commenter, rétorquer sur des points relatifs à l’image que les étrangers ont, ou du moins font d’Haïti. Sans tomber dans les grandes enjambées historiques pour voir quelle a été la perception ou l’image des étrangers à propos d’Haïti, l’urgence du moment m’oblige à aller droit au but.

Ma participation au « 64th Professional Course for Foreign Diplomats » qui se tient à New Delhi, en Inde, du 27 septembre au 27 octobre 2017 m’a permis de prendre conscience de l’énorme déficit d’image d’Haïti à l’extérieur et de la nécessité pour chaque Haïtien de stopper cette hémorragie à travers son comportement, sa vision et ses actes quotidiennement où qu’il soit. Car, l’urgence est de taille.

En effet, après ma présentation sur Haïti, j’ai été appelé à répondre à certaines questions et à élucider certaines idées préconçues qu’ont des étrangers particulièrement des collègues diplomates représentant plus d’une quarantaine de pays dans ce programme. Elles peuvent se regrouper, entre autres, en ces termes la : pourquoi Haïti est-elle si instable ? Haïti est-elle un pays maudit, car elle est connue mieux dans le monde à cause des catastrophes naturelles ? Haïti est-elle Tahiti ?

Face à de telles interrogations et commentaires, tout nationaliste se sentirait touché dans ses entrailles pour défendre dignement sa Patrie. Ainsi donc, je vous propose un extrait de mon argumentaire :

Mes chers collègues diplomates, pour répondre à vos remarques, je vous prie d’entrée de jeu de pardonner ma franchise, une vertu rarissime dans notre milieu. Mais tout d’abord, permettez-moi de poser quelques questions avant de faire le point sur les vôtres. Pourquoi, selon vous, malgré dans la Caraïbe Haïti est l’un des 5 pays les plus sécuritaires selon les statistiques, souvent les notes du Département d’État des USA, du Quai d’Orsay, du ministère des Affaires étrangères du Canada demandent à leur ressortissant respectif de ne pas venir en Haïti alors que c’est le contraire pour la Jamaïque, la République dominicaine par exemple où la criminalité, les trafics illicites augmentent exponentiellement ?

L’économie de ces pays repose en grande partie sur le tourisme tout comme Haïti. Est-ce une question d’intérêt ou non ? Pourquoi on ne parle pas de nos belles plages, du rôle qu’on a joué dans la décolonisation de l’Afrique, etc.? Pourquoi c’est l’image d’un pays maudit, instable, etc. Qu’on vous a donné d’Haïti et non de la mère de la liberté ?

Savez-vous combien sont devenues riches des Organisations internationales, les véritables propagandistes, vendeurs d’images négatives d’Haïti dans le monde, après le passage du tremblement de terre du 12 janvier 2010 ? Comment pourraient-elles sensibiliser d’honnêtes citoyens et des philanthropes du monde entier en dehors d’une image misérable et réductrice d’Haïti ? Les dés sont jetés. C’est la logique même de toutes ces publicités subliminales sur le web et les médias à propos d’Haïti.

Collègues diplomates, pour comprendre la question de l’instabilité en Haïti qu’on vient de mentionner, il faut placer Haïti comme un élément dans un contexte global et mondial. Car si l’on observe bien ce qui se passe sur tous les continents et dans tous les pays, on verra d’une manière ou d’une autre une dynamique qui n’est ni dans sa genèse ni à sa fin.

Ici, s’il n’est pas question de la prise du pouvoir soi d’une partie extrémiste (extrême droite dans plusieurs pays en Europe) ou d’un leader inattendu Trump, Macron), il est alors une surprise de même nature ; là-bas il s’agit de la destitution des dictateurs, monarques (Printemps arabe) ou des mouvements populaires ou le peuple souverain inspire par l’idéal démocratique réclame plus de droits, etc.

Dépendamment de la paire de lunettes ou de la jumelle qu’on observe, c’est cette dynamique de mouvement que certains appellent « progrès » et pour d’autres « l’instabilité ». Haïti tout comme le pays de chacun de vous ici présent a connu, connait ou connaitra cette situation. L’histoire est d’abord et avant tout un produit de mouvement.

Ensuite, parler de malédiction dans le cas d’Haïti, c’est une grande surprise pour moi en ce sens que je croyais que cette forme de pensée (ayant racine au niveau de la phase théologique que le sociologue Auguste Comte a décrite dans l’évolution des sociétés) était disparue avec les progrès de la science et de la technologie.

Elle est plus surprenante encore quand on sait qu’il est inimaginable le nombre de tremblements de terre que connaissent les pays asiatiques particulièrement, les ravages qu’ont causé plusieurs ouragans tant dans la Caraïbe, en Océanie qu’aux États- Unis, mais pourquoi n’a-t-on jamais parlé de malédiction dans ces cas de figure?

Pour parler de malédiction, il faudrait l’intervention d’une entité investie d’une autorité pouvant appliquer la sanction suivant la gravité de la faute ou de l’infraction commise. Dans le cas d’Haïti, le fait que l’armée indigène a battu à platte couture l’une des meilleures de la fin du 18e et du 19e siècle pour donner à l’homme noir et à l’homme en général sa dignité enfouie par le système esclavagiste ; si le fait qu’on a aidé les Yanquis à conquérir leur indépendance contre les Anglais à Savannah, si le fait qu’on a donné à Simon Bolivar homme, bateaux et argent, etc. pour libérer la grande Colombie contre le système oppresseur ; si par le fait qu’on a résisté face à l’occupation américaine de 1915, si le fait que nos aïeux ont combattu les différentes tentatives de l’armée anglaise pour occuper le pays, si l’on considère ces faits historiques comme une dérogation à l’ordre divin (Système d’exploitation de l’homme par l’homme) je suis obligé d’admettre qu’Haïti est maudite.

Et dans ce cas-là, vous serez bien obligé d’admettre avec moi que les dieux seraient occidentaux, véritables bénéficiaires du système esclavagiste. Ironie du sort ! Le premier peuple noir qui a combattu l’infâme injustice se retrouve au banc des accusés au point d’être condamné à une peine qu’on paie depuis des générations.

Enfin, confondre Haïti et Tahiti rentre dans une stratégie bien connue que les anciens oppresseurs et les jaloux de l’histoire de la République utilisent pour occulter le passé radieux de ce peuple qui a écrit la liberté avec un grand « L » et qui a inspiré la pensée de liberté à tous les hommes de couleur ou qu’ils soient sur la terre. Et non seulement les hommes de couleur, mais les oppresseurs aussi, car ils étaient aussi esclaves du système de la honte.

Je n’ai rien contre le peuple frère de Tahiti, mais confondre Haïti et Tahiti c’est comme se réclamer d’être musulman tout en ignorant Mahomet ou du moins être chrétien en oubliant l’existence de Jésus Christ. Ce qui est paradoxal dans tout cela, c’est le fait que si des intellectuels comme vous qui fréquentent les grands salons confondent volontairement ou non les deux pays, alors qu’en est-il des milliers d’analphabètes qui existent partout et ailleurs ?

Comme partout et ailleurs, tout n’est pas parfait en Haïti. Certes nos errements et nos bêtises sont nombreux. L’instabilité politique et l’absence de l’unité derrière un vrai projet pour la refondation du pays ne font pas de nous des dignes fils de Toussaint, Capois, Dessalines, etc. Mais je me demande en quoi ces passifs sont-ils plus importants que la contribution de la première République noire à restituer à l’homme ce qu’il a de plus cher, sa dignité que le système esclavagiste avait volée à travers des siècles ?

Être gouvernant, opposant et gouverné, peut être un choix. Mais l’urgence de travailler pour redorer l’image vexatoire et infâme d’Haïti et des Haïtiens est une obligation.

Halte-la avec nos conneries ! Demandez à vos parents, vos fils et filles, vos amis, etc. où qu’ils soient sur la planète quelle est cette sensation de voir traiter son pays comme moins que rien alors qu’en face on exulte sa fierté d’être américain, brésilien, chilien, dominicain, français, etc.

Qu’est-ce que ces pays ont de plus que nous sinon quelques années de progrès dont nous y avons contribués chèrement à travers le système d’exploitation de l’homme par l’homme ?

Les ennemis de la République peuvent essayer d’occulter l’histoire de ce peuple comme ils l’ont déjà fait ; ils peuvent effacer le nom d’Haïti dans tous les ouvrages partisans qu’ils ont écrits ; ils peuvent même tenter de rayer le nom de l’alma mater sur la carte du monde, car ils possèdent des armes de destructions massives au lieu de penser au bien-être des habitants de la planète. Mais une chose est certaine, ils ne peuvent pas réécrire l’histoire.

Mes chers compatriotes, le jour où nous décidons de nous mettre ensemble au service du pays, ce sera la revanche de l’histoire. La victoire finale est au peuple insoumis !

Coulange Dorival Arismat

Attaché diplomatique de la Direction des Relations économiques et de la Coopération du Ministère des Affaires étrangères

Comments

comments

scroll to top