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Existe-t-il un Service social haïtien ?

12 septembre 2017, 9:29 catégorie: Tribune8 032 vue(s) A+ / A-

La littérature existante sur la genèse du Service social en Haïti est peu. La revue de littérature démontre le travail de Louis-Juste (2008) dans un article de revue et celui de Leroy (2015) dans sa dissertation de maitrise en Service social à l’Université Laval au Canada. Une carence à laquelle Leroy a dû faire face lui-même, et revendique d’être le premier à réaliser un travail systématique sur la genèse et la reproduction du Service social en Haïti.

 D’entrée de jeu, nous disons que les deux auteurs, dans deux perspectives différentes, aboutissent à la même conclusion : l’émergence du Service social en Haïti est liée à l’idéologie de développement imposée par le capitalisme international au cours du XXe siècle. Une idée bien enveloppée dans l’explication moderne de la discipline qui la renvoie à l’intersection des contradictions Capital-Travail des pays industrialisés à un moment historique d’entrée en jeu sur la scène politique, la subversivité des prolétaires révoltant contre le système capitaliste. Pour Louis Juste (2008), le Service social a été introduit en Haïti sur la recommandation de l’Organisation internationale du Travail (OIT). C’est ainsi, en 1958, a été créée l’Ecole nationale de Service social (ENASS) avec l’objectif de former des techniciens en Service social afin d’aider d’améliorer les conditions de vie des ouvriers dans les industries américaines en Haïti (assurer le contrôle des travailleurs des usines). De discipline technique, en 1974, le Service social va devenir une discipline académique enseignée à l’Université d’État d’Haïti avec la création de la faculté des Sciences humaines (FASCH).

Leroy (2015) qui va un peu plus loin que Louis Juste dans ses analyses, nous dit qu’il existait des pratiques de Service social avant même l’institutionnalisation de la discipline, ce qu’il identifie comme une forme de Service social primitif. Le Service Social pour Leroy a trouvé sa place dans la capacité d’aider à instaurer l’idéologie du développement occidental en Haïti. À cela, il identifie cinq (5) grands moments dans l’évolution du Service social en Haïti. Le premier moment se situe entre l’époque de l’occupation américaine (1915-1934), à la page 46 de la dissertation, Leroy écrit que les américains ont introduit des pratiques qu’il identifie comme une forme de professionnalisation de l’Assistance sociale qui avait une mission spéciale : « Assurer la cohabitation pacifique entre le travail et le capital suppose en effet, selon la pensée libérale, l’instauration d’une logique de service devant maintenir la force de travail en bonne santé en même temps qu’elle assure son contrôle. »

 En effet, les premières traces de pratique de service social en Haïti répondent à une logique de matérialisation de la violence symbolique (sensibilisation) qui vise à transformer la culture d’un État autoritaire dans le passé en un Etat rationnel avançait Leroy ; ce que nous considérons comme l’exercice parfaite de la dimension éducative du Service social en Haïti. Contrairement à Louis Juste, Leroy montrait le rôle, et l’influence du mouvement féministe bourgeoise haïtienne dans la deuxième période comprise entre 1934 et 1957 sur la consolidation du Service social en Haïti. Cette élite féminine de la bourgeoisie haïtienne, dont la plupart ont été les contractantes durant l’occupation américaine s’appropriait du Service social pour le faire passer comme un moyen pour assurer une transition sociale de société traditionnelle à une société moderne. Pour l’auteur, c’est une continuité dans la perspective engendrée par les occupants américains qui est de supporter une transformation culturelle qui tend à accepter les idéologies du développement du capitalisme internationale. Pour matérialiser cette vision, ces groupes de femmes bourgeoises féministes ont créé des programmes comme « foyer ouvrier » destiné à discipliner les femmes ouvrières. Elles ont organisé aussi des cours d’anglais destinés aux ouvrières et des programmes d’études primaires pour les alphabétiser.

Les autres périodes, selon l’auteur, se situent entre 1958 – 1971, période de la professionnalisation timide du Travail Social sous la dictature des Duvalier ; 1971 – 1986, période de la transformation du Travail social et de son système d’enseignement universitaire ; 1986 à aujourd’hui, introduction de la pensée idéologique marxiste (mouvement de la ré-conceptualisation).

Que l’on considère le point de vue de Leroy (2015) ou de Louis Juste (2008), selon notre lecture, ils sont sur la même ligne, mais à des points de départ théoriques différents qui aboutissent à une seule et même conclusion : l’introduction du Service social en Haïti est le produit du développement imposé par le capitalisme international, il nait pour intervenir, pour éduquer les travailleurs afin de pérenniser le système inégal établit depuis 1804, lequel système pour Ibreus (2013) a comme structure structurée l’exclusion de la majorité. Les deux auteurs ont en commun, le refus de considérer que le Service Social en Haïti trouve sa raison d’être dans la fonction traditionnelle de la discipline, donc intervenir sur l’expression de la « Question Sociale » qui découle de la relation Capital -Travail propre à l’histoire de chaque pays. Le capitalisme mondial a cette capacité de métamorphoser pour s’évoluer dans les sociétés données, en gagnant les espaces offertes dans les sociétés suivant les contradictions historiques existantes. Et l’une des espaces que le capitalisme mondial a profité en Haïti, est le conflit historique basé sur la distance et absence de légitimité entre l’Etat haïtien et la majorité de la population depuis l’indépendance. Le Capitalisme international profite de ce fait historique pour imposer une autre forme de pouvoir d’État parallèle et puissant à travers les ONG et les organisations multilatérales, dont l’objectif est de défendre les intérêts du Capital et garantir sa reproduction. Et, c’est ainsi que les projets de développement initiés par ces ONG sont l’une des stratégies pour lutter contre ceux qu’on peut considérer comme expression de la « Question sociale » haïtienne. Question sociale prise dans le sens de Iamamoto (2004) comme produit des rapports économiques inégaux du système capitalisme, dont ces expressions se manifestent sous forme de (chômage, insécurité, émigration, violence, pauvreté…), lesquelles manifestations qui représentent encore une menace pour la cohésion même du système. De ce fait, la gestion de manière formelle et institutionnelle devient une priorité pour les acteurs dominants afin de garantir la survie du système. D’où l’importance de l’instauration du Service social pour jouer ce rôle de médiation consistant à exécuter les projets de développement, qui est ce même rôle qu’il joue dans l’exécution des politiques sociales dans les pays du capitalisme avancé

 D’un Service social en Haïti à un Service social haïtien : le hiatus

 L’explication sur la genèse du Service Social comme discipline, dans quel que soit le courant théorique (conservateur ou marxiste) est relationnel aux expressions de la « Question sociale » ou aux surgissements des problèmes sociaux dans chaque pays. Au cours de son évolution, et dans la perspective de se faire une place parmi les sciences humaines et sociales, le Service Social a été réorienté pour être reconnu comme discipline avec trois objectifs : recherche, intervention et éducation. Il est inséré dans la division technique et sociale du travail pour servir contradictoirement le Capital et le Travail pour répéter Iamamoto (2014). Comme peine de constater qu’environ plus d’un demisiècle après l’introduction de cette discipline en Haïti, il n’arrive pas à faire une identité propre haïtienne. Il évolue dans une hybridité au milieu d’un déficit théorique et conceptuel pour saisir le réel haïtien à travers une perspective du Service social même, autrement dit le Service social en Haïti évolue dans un déficit épistémologique propre pouvant servir de références pour construire une intervention sociale.

 Un des aspects fondamentaux qui diffère le Service social de la Sociologie ou de n’importe quelle autre discipline des Sciences humaines et sociales, est la dimension interventionniste et éducative que ce dernier embrasse. Donc la raison d’être du Service social, autrement dit, son objet d’étude consiste à intervenir sur les expressions de la « Question sociale » ou sur les problèmes sociaux. Pour agir sur ces aspects, il faut les étudier, les analyser, comprendre leur mécanisme de fonctionnement pour assurer l’efficacité du processus de l’intervention sociale. Ce qui est problème social ou expression de la « Question sociale » au Canada (référence théorique majeure dans l’enseignement du Service Social en Haïti), aux États Unis, au Brésil, au Chili, ne l’est pas en Haïti ; parce que chaque pays produit et vit leurs contradictions historiques propres. À ce niveau, la constatation renvoie à un flou total, un amalgame théorique sous couvert d’universalité hybride. Et encore même dans la dimension gestion-administrative, Il n’existe pas une association légitime de travailleurs sociaux pour définir et fixer les règles éthiques et morales de fonctionnement de la discipline. Le Service social en Haïti est dans une situation d’éclosion qui empêche de déceler des spécificités haïtiennes, c’est ce que Netto (2011) appelle le syncrétisme dans le Service social dès le début de la discipline.

Face à tout cet état de fait, il est difficile de parler d’un Service social haïtien. Ce qui existe c’est un groupe de professionnels formés en Service social qui agissent avec peu de référence théorique construite á partir du réel haïtien. En d’autres mots, il existe plutôt un Service social en Haïti, et loin d’être un Service social haïtien, parce que ce dernier n’a pas grandi pour prendre en compte les spécificités haïtiennes dans son objet d’étude.

Face à ce danger qui menace l’efficacité du Service social dans son fonctionnement que du point de vue de la recherche, de l’intervention et de l’éducation, il est urgent de faire une réappropriation de ce qui existe pour la transformer en une discipline plus utile socialement et collectivement. De ce fait, la bataille devrait commencer au niveau académique. Donc, une réorientation de l’enseignement de la discipline dans les universités passant par une réforme et une proposition d’un cursus adapté au réel Haïtien. L’ensemble permettra aux étudiants en Service social de bien comprendre la portée politique du professionnel dans l’exercice de sa fonction. Autrement dit, une conscientisation de l’étudiant dès sa formation pour qu’il reconnait ce qui fait la différence entre un Travailleur social et un Psychologue ou un Sociologue ou n’importe quel professionnel est la responsabilité politique du professionnel en Service social défini ontologiquement, dans le sens qu’un Travailleur social est un acteur politique qui est appelé à influencer, agir, éduquer, soit pour transformer ou conserver le système d’inégalités sociales et politiques.

 

Marc Donald Jean Baptiste

Etudiant en Maitrise en Service Social et Politique Social,

 Université Estadual de Londrina (UEL), Brésil

Email : marcdonaldjbatiste@gmail.com

 

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