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Des éléments d’évaluation des traumatismes de l’esclavage et de la colonisation

27 février 2018, 10:52 catégorie: Société, Uncategorized3 581 vue(s) A+ / A-

Blanc Judite & Madhere Serge. Pensée afro-caribéenne et (psycho)traumatismes de l’esclavage et de la colonisation. Québec, 2017, Éditions sciences et bien commun.

Fruit du Symposium du Festival international de psychologie africaine réalisé en Haïti en mai 2016 à l’initiative de l’Association Sikotwomatis ak Afrikanite (SITWOMAFRIKA), cet ouvrage est innovateur, car il ambitionne de rendre compte sans misérabilisme et lamentations, des traumatismes causés par la colonisation et l’esclavage et leurs couloirs de transmission de génération en génération.

Dirigé par les professeur.e.s : Judite Blanc et Serge Madhère, ce volume, écrit en Français, et en Créole haïtien et guadeloupéen, est une étude pluridisciplinaire qui donne la parole à quatre femmes et cinq hommes exposant des conclusions parallèles, mais qui se convergent vers des visées communes : décrire, expliquer et comprendre des séquelles de la colonisation et de l’esclavage. Il se structure en cinq parties se distribuant en neuf chapitres.

La première partie constitue le cadre conceptuel de l’ouvrage. Elle est présentée en créole par la plume de Serge Madhere qui, à partir du modèle théorique intitulé INGAM, passe au crible les mécanismes par lesquels la colonisation a causé une catastrophe collective en Amérique et en Afrique. Ce qu’il appelle « catastrophe collective » s’observe sous forme de démolition de l’écologie sociale, d’un « déracinement culturel », et d’attaques systématiques épistémiques à l’endroit des communautés colonisées.

Les conséquences sont plurielles et pluridimensionnelles. Elles sont encore en vivaces dans nos sociétés et peuvent être appréhendées à travers le modèle de L’INGAM.

La seconde partie est l’oeuvre de Jerry Michel et de Kessler Bien-Aimé qui lèvent le voile sur les incidences des traumas de la colonisation sur nos comportements face au patrimoine matériel et immatériel en Haïti. Aussi, la communication de Jerry Michel se veut un cadre réflexif pour penser les habitations coloniales dans leur nature, leur histoire, leur philosophie, leur valeur mémorielle et patrimoniale. Tandis que Kessler Bien-Aimé identifie des manifestations traumatiques de nos pratiques spirituelles et évoque le concept de « mimétisme chrétien ».

La troisième partie de l’ouvrage a le mérite d’éclairer sur le poids de la colonisation et de l’esclavage sur notre formation identitaire et notre capacité de création. Aussi, dans sa quête de rendre intelligibles des mutations que subit le concept Marronnage, Lucie Carmel analyse la multiplicité d’êtres que représente ce dernier à travers un cadre méthodologique qui expose les contradictions du code noir. Dans la foulée, l’auteure questionne la construction/déconstruction de l’identité du Marron tout au cours de l’histoire et interroge le lien entre les distanciations opérées par l’individu marron qui se forgera une identité à la fois hybride et multiple. In fine, elle soumet une nouvelle perspective de lecture de l’essence du Marron. Dans le chapitre suivant, Sterlin Ulysse fait le point sur la réticence du public haïtien vis-à-vis de la sculpture qui, de plus en plus, occupe une place d’importance dans l’art contemporain haïtien. À en croire l’auteur, cette situation trouve son explication dans la répression contre le vodou formellement mis en oeuvre par l’Église catholique en 1941 à travers « la campagne de rejeter ». Car, il existe une sorte de complicité entre le vodou et la sculpture. La dernière est surtout perçue comme l’habitat des esprits du premier. Par ailleurs, cette situation de réticence illustre aussi le concept de déracinement culturel dont mentionnait Serge Madhere, quand on sait que la sculpture représente l’art traditionnel de l’Afrique subsaharienne, la région de provenance des groupes arrachés de force vers l’Amérique.

La partie suivante fait entendre la voix d’Ena Éluther, qui, en Créole guadeloupéen, montre que les séquelles de la colonisation n’empêchent pas vraiment à la psychologie africaine de connaître un facteur d’impact d’importance dans le patrimoine scientifique afro-caribéen notamment. La prochaine voix qui s’en suit est celle de Angelo Destin qui analyse la place du vodou et de la mémoire de l’esclavage dans les oeuvres d’artistes du Bénin et d’Haïti. Plus tard, c’est Iramène Destin qui dénonce les insuffisances des systèmes éducatifs de Burkina-Faso et d’Haïti, car découlant du modèle colonial. L’auteure préconise le modèle Approche par Compétence, gage d’une éducation adéquate dans ces deux pays anciennement colonisés.

Pour boucler la boucle, la dernière partie du livre fait entrer en scène la co-directrice Judite Blanc. Elle présente une réflexion sur les avantages de ce que l’auteure, de manière heuristique, définie comme « épistémologie haïtienne », pourrait procurer à la psychologie pratiquée en Haïti.

En somme, cet ouvrage met en dialogue plusieurs réflexions qui constituent un précieux apport à la connaissance scientifique. Vous retiendrez surtout qu’il révèle d’un caractère assez fécond de par les multiples pistes de recherche qu’il propose pour élucider davantage la problématique de l’impact psychologique de l’esclavage.

Rency Inson Michel

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