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Égalité femmes-hommes, une obligation de tous les appareils de l’État

08 mars 2018, 9:43 catégorie: Société9 238 vue(s) A+ / A-

Kenise Phanord

 

En dépit des avancées qu’a connues le mouvement des femmes en Haïti, beaucoup reste à faire pour l’établissement d’une société égalitaire où femmes et hommes ont les mêmes chances de réussir. Nous avons rencontré Kenise Phanord, militante auprès de plusieurs organisations de la société civile dont le Rassemblement des féministes universitaires haïtiennes (RAFUH) et qui est détentrice d’une maitrise en sociologie à l’université de Havre, qui nous en parle. Entretien.

Le National : Aujourd’hui, beaucoup de gens s’accordent à dire qu’on a enregistré des avancées considérables dans la lutte pour le respect des droits des femmes en Haïti. Comment considérez-vous un tel point de vue ?

Kenise Phanord : Effectivement, le mouvement des femmes depuis son institutionnalisation avec la ligue féminine d’action sociale a connu de victoires et des avancées. L’existence du ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes (MCFDF) en est un exemple parlant. La lutte contre la violence faite aux femmes est devenue une question de politique publique. Et il y a aussi la parité dans la fréquentation scolaire. Bien qu’il y ait encore des luttes à mener surtout dans les domaines politique et économique et dans la représentation des femmes, le mouvement a fait un grand pas. Maintenant il reste à préserver ces acquis et à lutter pour toucher des problèmes dans d’autres espaces.

L.N. : Mais malgré tout, les droits des femmes continuent d’être violés à travers le pays. Les femmes ne cessent d’être objet de stigmatisation et subissent différentes formes de violence. Comment mener à bien cette lutte pour en finir avec cette situation ?

K.P. : Effectivement la violence faite aux femmes persiste dans le pays et prend de nouvelles formes avec les réseaux sociaux. Mais les organisations de femmes s’organisent de concert avec le MCFDF pour qu’il y ait un positionnement clair de l’État contre ces violations des droits humains. Il y a un plaidoyer en cours pour l’inscription au menu législatif de la loi-cadre contre les violences faites aux femmes et aux filles. La police, à travers sa coordination des affaires féminines, travaille également sur la question pour que les plaintes des femmes aboutissent. Les deux goulots d’étranglement demeurent cependant le système judiciaire où les dossiers n’aboutissent pas et le manque de moyen pour la concertation nationale, organe chargé de la coordination des actions sur cette question, de fonctionner.

L.N. : Les femmes sont souvent victimes d’une exclusion financière dans le pays, n’est-ce pas là une des choses qui fragilisent davantage leur condition ? Qu’est-ce qui doit être fait à ce niveau ?

K.P. : La segmentation verticale et horizontale des femmes sur le marché du travail est l’une des principales causes de leur paupérisation. Car, les femmes haïtiennes, dans la Caraïbe, sont parmi les plus nombreuses à occuper le marché du travail. Le MCFDF a développé un plan d’action, à travers sa politique d’égalité femmes et hommes, qui définit des axes d’intervention pour combattre ce phénomène. Et, là encore, il faut des moyens pour mettre en application ses politiques. Le ministère à la Condition féminine et aux Droits des Femmes est l’une des structures les moins budgétisées de l’État et avec ses faibles ressources, il lui sera impossible d’appliquer son plan d’action et de répondre aux objectifs du développement durable. Déjà le fond genre prévu dans le plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH) n’a pas encore pu exister.

L.N. : Grâce au combat mené depuis plusieurs années, aujourd’hui les femmes bénéficient d’un quota de 30 % en Haïti. Tous les conseils d’administration communale comptent au moins une femme dans leur rang. Mais, au plus haut niveau, les femmes ne parviennent pas toujours à briguer les postes électifs (seulement quatre femmes au parlement). Comment expliquez-vous cette réalité et comment favoriser une plus large participation des femmes dans la politique ?

K.P. : Effectivement le quota inscrit dans la constitution et le décret électoral a permis l’élection de 30 % de femmes dans les cartels des collectivités territoriales. Cependant, ce quota ne s’applique pas aux élections législatives et présidentielles uninominales. En plus, déjà pour être élus, il faut déjà être investi par des partis politiques. Et, lors des élections, seulement 9 % de femmes ont été investies pour les postes législatifs. Il y a également le problème de la violence spécifique faite aux femmes en contexte électoral et le manque d’accès aux ressources qui bloquent également leur participation.

Pour une plus large participation politique des femmes, il faut avoir des lois claires qui combattent la violence sexiste en contexte électoral ; appliquer des mesures temporaires spéciales comme imposer un quota de femmes pour les postes législatifs ; imposer aux partis politiques d’instaurer des actions égalitaires dans leurs documents de fonctionnement pour avoir droit aux fonds pour les partis et travailler avec les médias pour enrayer les stéréotypes sexistes pendant les campagnes électorales.

Le National : Quelle est, selon vous, la responsabilité de l’État dans l’établissement d’une société égalitaire où femmes et hommes ont les mêmes chances de réussir ?

Kenise Phanord : L’État haïtien a pris un ensemble d’engagements au niveau international et national en rapport aux droits de femmes de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) au plan national de lutte. La question de l’égalité femmes et hommes est une obligation de tous les appareils d’État. Et comme c’est prévu dans la politique d’égalité, la mise en place du comité interministériel d’égalité entre les femmes et les hommes serait déjà un signe de grands pas vers la concrétisation de ces engagements.

Propos recueillis par

Ritzamarum Zétrenne

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