Accueil » Culture » Pour une éducation au patrimoine en Haïti

Pour une éducation au patrimoine en Haïti

09 novembre 2017, 9:25 catégorie: Culture8 558 vue(s) A+ / A-

Des jeunes visitant le Palais de la Belle rivière, communément appelé Palais aux 365 portes,

situé à Petite rivière de l’Artibonite./Photo : Alix Laroche/HPN

 

De nos jours, l’éducation au patrimoine occupe une place de choix dans le concert des nations. Les Journées européennes du patrimoine ont compris la nécessité de promouvoir l’éducation au patrimoine pour le vivre-ensemble des citoyens. Ceci dit, l’éducation au patrimoine est devenue un objectif prioritaire au niveau national, européen et mondial.

Transversale et pluridisciplinaire, elle prend place en France dans les programmes scolaires (de la maternelle au lycée), bien entendu en lien avec la société civile. Au sein de l’Unesco, il existe même un programme d’éducation des jeunes au patrimoine mondial. Lancé en 1994, ce projet vise à fournir aux jeunes l’opportunité d’exprimer leurs préoccupations relatives au patrimoine culturel et naturel commun et de s’impliquer dans sa protection. Pourtant, en Haïti, quoique le pays soit riche en culture immatérielle et matérielle, l’éducation au patrimoine est négligée.

S’il est vrai que quelques petits efforts sont réalisés par certaines institutions comme Héritage Nou par exemple, il nous reste beaucoup à faire pour promouvoir une éducation formelle et informelle au patrimoine en Haïti. Dans cette réflexion, nous cherchons à faire la plaidoirie pour une éducation au patrimoine en Haïti tout en montrant l’importance de la culture dans le développement du pays.

Éducation, Patrimoine et Développement en Haïti : quels liens ?

En dehors des approches théoriques prônant une vision internationale du développement, l’approche historico-systémique considère que l’histoire et la culture constituent deux éléments indispensables au développement d’un pays. Autrement dit, pour qu’un pays puisse connaître le développement, il faut valoriser son histoire et sa culture tout en priorisant le poids des acteurs locaux et nationaux. Cependant en Haïti, la culture et l’histoire sont, tout à fait négligées. Si nous prenons le cas du vodou par exemple, Jean-Jacques Dessalines, l’un des pères fondateurs de la patrie haïtienne, a été le premier à prendre des mesures drastiques contre le vodou en dépit du fait que cette religion a joué un rôle important dans les luttes conduisant à l’indépendance du pays.

Avec le Concordat de 1860 sous le gouvernement de Fabre Nicolas Geffrard facilitant le retour de l’église catholique en Haïti, le vodou était réprimé. Dans nos écoles, il était question de renoncer au vodou, considéré comme une pratique diabolique. Visant directement le vodou, le décret-loi du 5 septembre 1935 sur les pratiques superstitieuses identifiait en son article premier les actes considérés comme tels : « 1) les cérémonies, danses et réunions au cours desquelles se pratiquent, en offrande à des prétendues divinités, des sacrifices de bétail ou de volaille ; 2) le fait d’expliquer le public en faisant accroire, par des moyens occultes, il est possible d’arriver soit à changer la situation de fortune d’un individu, soit à le guérir d’un mal quelconque, par des procédés ignorés par la science médicale; 3) le fait d’avoir en sa demeure des objets cabalistiques servant à exploiter la crédulité ou la naïveté du public. »

Les articles 2 à 4 précisaient que « tout individu convaincu des dites pratiques superstitieuses sera condamné à un emprisonnement de six mois et à une amende de quatre cents gourdes, le tout à prononcer par le tribunal de simple police. Dans les cas ci-dessus prévus, le jugement rendu sera exécutoire, nonobstant appel ou pourvoir en cassation. Les objets ayant servi à la perpétration de l’infraction prévue en l’article 3 seront confisqués ».

Jusqu’à présent, le vodou continue à être mal vu. Par exemple, certains membres de la communauté locale se font une mauvaise représentation de Souvenance par le fait qu’il est un lakou vodou donnant lieu à des pratiques diaboliques. Ils disent clairement qu’ils ne s’approprient pas Souvenance comme leur patrimoine. Tout récemment, nous avons du mal à faire comprendre à un groupe d’étudiants haïtiens que le vodou est une religion parce que, dans leur vision, le vodou fait l’objet de pratiques diaboliques.

Dans ce même ordre d’idées, la culture matérielle est également négligée. Nos élèves, nos étudiants ne sont pas familiers à la culture matérielle en Haïti. La Citadelle Laferrière, le Palais aux 365 portes (Petite-Rivière de l’Artibonite), les forts Jacques et Alexandre (Port-au-Prince), les forts ti madanm (Dessalines), la grotte Marie-Jeanne (Port-à-Piment), les grottes de « l’Immaculée », de « Calvaire » et de « Palmes » (Saut-d’Eau) ne sont pas valorisés et reconnus dans les milieux scolaires et universitaires.

Dans nos centres universitaires, il n’existe presque pas de cours sur la notion de patrimoine. S’il est vrai qu’il existe un programme de maitrise en Histoire, Mémoire et Patrimoine à l’Université d’État d’Haïti en partenariat avec l’Université Laval de Québec, les étudiants diplômés ne sont pas utilisés à bon escient par l’État haïtien. En ce qui concerne les sorties dites scientifiques réalisées par la faculté d’ethnologie d’Haïti dans les grottes et les forts du pays chaque année, elles ne donnent lieu à aucun travail de vulgarisation scientifique visant à promouvoir ces patrimoines matériels et naturels; elles sont plutôt vues comme des sorties de loisir et de promenade.

Dans nos programmes scolaires et pédagogiques, il n’existe pas de cours consacrés au patrimoine. Nos écoliers, pour la plupart, n’affichent aucun sentiment d’appartenance au pays et, par conséquent, sont prêts à le laisser par tous les moyens pour se rendre ailleurs, au Chili et au Brésil durant les dernières années. Qui plus est, les médias nationaux, s’occupant trop du « zen politique » quotidien, ne font pas un travail d’éducation aux valeurs patrimoniales en Haïti. Le « zen politique » demeure la seule forme d’éducation véhiculée par ces médias.

Après le séisme du 12 janvier 2010 notamment, les autorités nationales et internationales nourrissaient l’idée de valoriser le patrimoine en vue du développement d’Haïti. Lors de la « Conférence des donateurs pour la culture en Haïti » tenue à Paris en avril 2011 par l’UNESCO, on a proposé, par exemple, de faire de la culture du pays le « moteur de sa reconstruction ».

Des auteurs comme Hadjadj et Sancerni, Turgeon et Divers, Bertrand et autres pensent que l’État peut se servir du patrimoine haïtien pour le développement socioéconomique du pays. À l’aide d’une politique culturelle bien menée, les patrimoines peuvent jouer un rôle important dans le développement du pays frappé par le séisme. Les auteurs s’accentuent notamment sur le patrimoine immatériel du pays, qui est à la fois riche et diversifié. Si ces auteurs s’intéressent notamment à l’aspect immatériel du patrimoine dans tout projet de développement touristique en Haïti, d’autres comme Élie, Delatour, Tandon (pour ne citer que ceux-là) vont s’accentuer beaucoup plus sur l’aspect matériel du patrimoine.

Allant dans le même sens de développement socio-économique du pays après le séisme, ceux-ci nous informent sur les actions de sauvegarde des patrimoines matériels représentant un symbole de mémoire pour le peuple haïtien, entreprises par l’Institut de sauvegarde de patrimoine national (ISPAN) et le Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels (ICROM). Ces auteurs pensent qu’en dehors des problèmes de toutes sortes que confronte le pays (hébergement, santé, nourriture), il faut sauver le patrimoine en péril, garant du développement socio-économique.

Dans la vision de ces auteurs, les patrimoines, qu’ils soient matériels ou immatériels, jouent un rôle fondamental dans les réflexions sur le développement en Haïti. Ils croient que l’État peut se servir de ce patrimoine immatériel combien riche pour le relèvement du pays après le séisme du 12 janvier 2010.

En outre, dans les « Actes des Assises nationales de la culture » organisées à Port-au-Prince (28 – 30 juillet 2011) par le ministère de la Culture, on considère la culture comme vecteur de la cohésion sociale et de l’identité nationale, levier et dimension du développement économique et social. En ce sens, la culture haïtienne, dans toute la richesse et la diversité de ses composantes, manifestations et expressions artistiques, matérielles et immatérielles, doit être reconnue et considérée par tous et sa place réaffirmée concrètement dans l’ensemble du corps social haïtien, et plus singulièrement dans les divers domaines des arts et de la société.

Dans ce travail de sauvegarde de la culture haïtienne, considérée comme le vecteur de développement, l’ensemble des participants sont convaincus que l’État, en premier lieu, à travers son ministère de la Culture et son administration centrale et décentralisée, doit dorénavant assumer très clairement, ses missions d’impulsion, d’animation, de coordination et de développement culturel propre au service public d’un État démocratique et modéré.

Malheureusement quelques années après le passage du séisme du 12 janvier 2010, aucun plan véritable visant à mettre en valeur nos patrimoines naturels et culturels n’est élaboré et mis en pratique par l’État haïtien qui, de jour en jour, est incapable de prendre les grandes décisions dans tous les domaines de la vie politique, sociale et économique pour le bien de la nation. Si des mesures sont prises pour protéger, transmettre et promouvoir nos patrimoines, elles se situent beaucoup plus au niveau théorique que pratique. Dans nos écoles, nos universités, aucune place véritable n’est accordée à la culture matérielle et immatérielle en Haïti.

En conclusion, le développement tant souhaité d’Haïti ne peut pas se réaliser sans la prise en compte de sa culture matérielle et immatérielle. À ce sujet, nos écoles, nos universités doivent être conçues comme des foyers de socialisation de cette culture matérielle et immatérielle, combien riche et diversifiée. Si nos écoliers, nos étudiants, considérés comme de futurs dirigeants du pays, ne sont pas familiers à la culture matérielle et immatérielle de ce pays, ils seront incapables de prendre les grandes décisions orientant le pays vers la voie du développement socio-économique.

S’il est logique que l’éducation doit permettre aux jeunes haïtiens de s’ouvrir au monde tenant compte de la globalisation à l’heure actuelle comme le pense Claude Souffrant, il est d’autant plus sensé que l’éducation se donne des moyens en vue de permettre aux jeunes haïtiens de s’attacher aux valeurs nationales et locales, cultiver le sens patriotique, réfléchir sur les différents problèmes qui rongent la société haïtienne en vue du changement social.

Jean Rony GUSTAVE

Doctorant en ethnologie et patrimoine

Université Laval

Comments

comments

scroll to top