Accueil » Economie » Une économie moribonde attend Jovenel Moïse

Une économie moribonde attend Jovenel Moïse

07 février 2017, 9:04 catégorie: Economie5 726 vue(s) A+ / A-

Une économie moribonde attend
Jovenel Moïse. / Photo : J. J. Augustin

 

Ce 7 février 2017 sonne le glas d’un périple électoral complexe, et scelle l’intronisation de Jovenel Moïse à la présidence d’Haïti. Entre allègrement pour les uns et peut-être crispation pour les autres, nage malheureusement un pays exsangue économiquement. Fini le bal des envolées oratoires et des stratagèmes de campagne. Place à la réalité. En ce qui concerne l’économie, la réalité, à en croire les prévisions, sera cousue des quotidiens successifs qui effraient. Une économie moribonde attend Jovenel Moïse.

Si 590 927 personnes avaient voté pour son élection, le nouveau président a sur ses épaules plus de six millions d’Haïtiens vivant en dessous du seuil de pauvreté. En ce début du mandat présidentiel, tous ou presque tous les indicateurs macroéconomiques sont en rouge. Les conditions de vie des ménages se détériorent. Sans omettre le tarissement continu de l’appui externe, que ce soit en termes de dons ou de prêts. Audelà des désidératas politiques, la nouvelle administration se doit d’être ingénieuse, rationnelle et perspicace dans la conduite des politiques publiques pour qu’elle n’en arrive, au moins, qu’à faire bouger les lignes.

Les défis économiques sont de taille. Par rapport à l’extérieur, les lacunes à combler sont énormes. Pour l’exercice écoulé, par exemple, les importations des biens et services du pays s’élevaient à 4.18 milliards de dollars contre des exportations se trouvant autour de 1.62 milliard, soit un déficit de 2.52 milliards de dollars américains. Or l’on sait que l’incidence du déficit commercial est en général significative sur l’évolution du taux de change. Ceci relève d’une vérité de la palice : plus d’importations induit plus de demande de devises (dollars) qui, à son tour créera des distorsions sur le marché des changes si elle n’est pas satisfaite. Elle n’est pas non plus sans incidence sur le coût de la vie, mesuré à l’aide de l’inflation.

 En effet, depuis plus d’un an, la gourde est en dépréciation continue par rapport au dollar, quoique la vitesse ait un peu cassé. Contre 60.50 gourdes pour un dollar à l’arrivée au pouvoir de Jocelerme Privert (le 14 février 2016), aujourd’hui, l’Haïtien a besoin de 68.50 pour un dollar américain ; soit huit gourdes de plus. L’hémorragie de la gourde, vu le niveau du taux de change, est des urgences économiques du moment. La nouvelle administration, à moyen terme, se doit de prendre ses responsabilités par rapport à cette question. Les interventions les plus répétées de la banque centrale sur le marché de change consistent en l’injection des dollars sur le marché. Les réserves brutes de change sont de 1.8 milliard de dollars au 30 septembre 2016. Reste à savoir si cette disponibilité pourra véritablement aider à limiter l’hémorragie.

Pour sa part, l’inflation, depuis près de deux ans, suit son cours. Sa tendance est à la hausse. Si elle se chiffrait à 12.5 % en décembre 2015, pour le mois de décembre 2016, selon la dernière publication de l’IHSI par rapport à cet indicateur, l’inflation, en rythme annuel, a déjà atteint la barre de 14.3 %. Ce sont les consommateurs, en particulier les petites bourses, qui supportent le plus les incidences de cette réalité de hausse des prix.

Au-delà de tout, la nouvelle administration ayant à sa tête Jovenel Moïse doit remettre en marche la machine économique qui serait mourante. Pour les cinq dernières années, l’économie n’a pas suffisamment crû. En 2012, l’économie nationale a réalisé 2.9 % de croissance ; 4.2 % en 2013 ; 2.8 % en 2014 comme en 2012 ; 1.2 % en 2015 ; et 1.4 % en 2016. Pour 2017, les prévisions sont tout simplement alarmantes. En effet, en début d’exercice, le gouvernement, dans le cadrage du budget, avait tablé sur une croissance de 2.2 % en 2017. Ce serait, de toute façon, une réalisation insuffisante pour l’économie, par rapport aux besoins à satisfaire. Cependant, selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), pour 2017, l’économie n’attend qu’une croissance de 1 %. Pire, la Banque mondiale, dans ses dernières prévisions, fait mention d’une croissance de -0.6 % pour Haïti en 2017. Le gouvernement aura donc du pain sur la planche par rapport à l’économie qui, depuis des décennies, est en mal de croissance. Il est à rappeler que les 58.5 % de la population ne pourront pas sortir de la pauvreté en dehors d’une économie qui croît.

 Pour faire de la croissance, entre autres, il faut la mise en place des infrastructures nécessaires ; mise en place qui exige des moyens. Les moyens à la disposition des décideurs, pour le moment, sont relativement faibles. Pour l’exercice courant, les impôts, droits, taxes et autres ressources domestiques à percevoir sont estimés à seulement 76.6 milliards de gourdes. PetroCaribe qui représentait une source importante de ressources pour le pays n’existe presque plus. Contre plus de 20 milliards de gourdes en 2013, PetroCaribe est actuellement à moins de cinq milliards. La « source », il est évident, tarit.

De plus, il faut rappeler que l’ouragan Matthew, en tout début de l’exercice, soit les 4 et 5 octobre 2016, venait envenimer la situation socioéconomique déjà difficile du pays. L’ouragan, selon les chiffres du ministère de l’Économie et des Finances (MEF), avait engendré des pertes évaluées à 1.8 milliard de dollars, soit près de 20 % du PIB.

 Un ouragan qui a donné un grand coup de massue à l’économie, six ans après le tremblement de terre ayant coûté au pays près de 120 % de son PIB. Face à de telles contraintes, Jovenel Moise, dans son programme de campagne, avait esquissé les contours de son cheval de bataille qui reposent particulièrement sur l’agriculture, le tourisme, la construction/l’infrastructure et l’entrepreneuriat. Les défis économiques, doit-on comprendre, seront abordés en tenant notamment compte de ces secteurs. Réussir ce saut requiert une conjonction de mesures tant politiques qu’économiques. Entre autres, il faut favoriser un climat politique relativement stable, capable d’attirer des investissements nationaux et directs étrangers (IDE). Les IDE, à en croire l’IHSI dans les comptes économiques de 2016, ont crû de 2.2 % en 2016. Une assez bonne nouvelle. Mais pour les investissements nationaux, il faut des réformes structurelles visant à réduire les imperfections du marché du crédit (insuffisance d’informations, aléa moral, etc.). Car, de tels éléments influent sur le prix du capital (taux d’intérêt).

Au regard des faits, il est clair qu’il s’agit d’une économie moribonde. Plein de goulots d’étranglement empêchent Haïti de prendre la voie du progrès économique et social. Haïti fait un nouveau pari sur le développement avec le nouveau président misant notamment sur l’agriculture, le tourisme, la construction/l’infrastructure et l’entrepreneuriat. Une « tétralogie », somme toute, ambitieuse. Le pays attend la mise en oeuvre de Jovenel Moïse.

Kensley Blaise et

Enomy Germain

Comments

comments

scroll to top