Accueil » Tribune » La dignité humaine au coeur de la bataille de Vertières

La dignité humaine au coeur de la bataille de Vertières

21 novembre 2017, 9:53 catégorie: Tribune32 085 vue(s) A+ / A-

Le 18 novembre 1803 marque une démonstration guerrière opposant les indigènes et l’armée française. Cette bataille débouchant sur l’indépendance d’Haïti est interprétée par certains comme un cri d’indignation d’un groupe humain opprimé et en voie de déshumanisation. Le système esclavagiste né de la colonisation d’Haïti s’inscrit globalement dans une dynamique de dégradation de la condition humaine. Sa finalité constitue un enrichissement illicite résultant de l’invasion du territoire d’un État, qualifiée de nos jours d’acte d’agression (voir Statut de Rome). Ce système réducteur de l’espèce humaine a tenté d’établir une hiérarchisation des personnes en raison des critères de races portant ainsi grave atteinte à la dignité humaine.

Vertières, ce lieu mythique où les va-nu-pieds ont défait l’oppresseur, symbolise une volonté de reconquérir la dignité. L’utilisation du concept « reconquérir » est fondée, car selon la doctrine jusnaturaliste, laquelle est entérinée par les traités de protection des droits de l’homme, la dignité est inhérente à la condition humaine. D’ailleurs, la célèbre Déclaration universelle des droits de l’homme le confirme dans ses dispositions préambulaires et mentionne dès son premier article que tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits.

Ainsi, la dignité humaine est la source principale des textes contemporains des droits fondamentaux. De par son caractère, la dignité humaine constitue les fondements de la liberté, de la justice et de la paix. Cela permet de comprendre que la bataille de l’Indépendance traduisait une exaspération des esclaves et s’opposait aux violations systématiques des droits humains. Les moyens extrêmes utilisés avant, pendant et après la bataille du 18 novembre 1803 sont, pour plus d’un, questionnables. Cependant, il s’agit d’une résistance à l’oppression comme le reconnait St-Thomas D’Aquin.

C’est en référence aux traitements dégradants qui contredisent les prérogatives reconnues aux hommes qu’il y a lieu de se demander en quoi la bataille de Vertières se voulait une lutte pour la revendication de la dignité. Il ne serait pas exagéré d’affirmer que cette guerre de l’Indépendance des asservis s’inscrivait dans la logique de réclamation de leur place dans la famille humaine. Une place qui d’office leur confère des privilèges immanents tels que la liberté, la paix, la justice et la sécurité. Donc, leur révolte voulait signifier au monde une opposition et une prise de position pour la liberté, corollaire de la dignité, au risque de leurs vies. D’où leur devise « Vivre libre ou mourir ».

La bonne conduite de cette réflexion visant à démontrer le véritable mobile de la bataille de Vertières nécessite un exposé de la situation qui régnait sur l’île (I) pour pouvoir le confronter à la représentation actuelle sinon la compréhension dégagée par la conscience collective contemporaine par rapport à l’esclavage reconnu plus tard comme crime contre l’humanité (II).

I- Exposé de la situation à la veille de la bataille de Vertières

St Domingue, territoire peuplé d’esclaves africains sous la domination française. St Domingue, riche colonie qui a donné une contribution substantielle dans la construction de Nantes. Le fameux adage « Tout part et pour la Métropole » sanctionne la voracité des colons. Pour satisfaire leurs caprices exorbitants, les moyens de mise en oeuvre sont illimités. Des actes de tortures, de l’asservissement, des travaux forcés, des meurtres, de la pendaison et autres constituaient des instruments tristement efficaces utilisés contre les esclaves. Ces derniers ont été détachés de force de leurs terres d’origine à la faveur du commerce appelé la Traite négrière. Ce dispositif macabre n’avait qu’une seule visée : exploiter du mieux que possible les immenses richesses de St Domingue. On lit dans Les jacobins noirs « S’il n’y avait pas un point du globe qui portât autant de misère qu’un navire de négrier, aucune partie de monde, compte tenu de sa surface, ne recelait autant de richesses que la colonie de St Domingue ».

Le code noir traite de l’esclave comme étant une chose. Son article 44 accorde une sentence sévère au sort de l’esclave. Il mentionne ce qui suit : « Déclarons les esclaves être des meubles, et comme tels entrer dans la communauté …….. ». Par conséquent, le maitre peut en disposer librement. D’ailleurs, le contrôle exercé sur l’esclave est parti par une maitrise de sa croyance en lui exportant une religion qui est en soi un phénomène social total visant une captivité intégrale de l’individu c’est-à-dire de son esprit, ses pensées jusqu’à son corps.

L’intérêt ici vise à exposer les conditions de vie des esclaves, leurs situations et leurs rapports avec les maitres. En effet, ce qui caractérise substantiellement sa vie était la dépendance totale au maitre. Partant de ce fait, les traitements à lui infligés correspondaient à son caractère de meubles dépourvus de tous droits. Ainsi, l’esclave était incapable de disposer de leur chef (Code noir). Aussi incompréhensible que cela puisse paraitre, le code noir qui est un texte de droit positif et donc apte à produire des effets juridiques fut élaboré pour consacrer la déshumanisation des asservis. Ce texte justifie qu’il n’existe pas dans le temps une évolution linéaire positive dans l’histoire des droits de l’homme. Si des textes de loi comme la charte de Kurugan Fouga (1236) ou le Leyes Nuevas (1542) ont contribué positivement à la lutte des droits humains, le code noir (1685) a fait constater un bond en arrière vers la sauvagerie.

Les esclaves venus en remplacement des Indiens exterminés ont connu un statut particulier conçu spécialement pour régir leur situation. En plus des traitements atroces, leurs enfants étaient tombés automatiquement dans le patrimoine du maitre. D’où une façon de pérenniser par transmission intergénérationnelle cette institution ignoble.

Thomas Madiou, dans le livre intitulé Histoire d’Haïti, a dressé un tableau sombre de la situation. L’historien rapporte qu’en plus que Rochambeau continuait à se baigner dans le sang des esclaves, il fait débarquer des chiens géants, des dogues espagnols féroces. Ces chiens avaient non seulement pour mission de maintenir dans la peur ces affligés, mais aussi et surtout, ils servaient d’instruments de torture. Aux yeux de tous, les rebelles sont servis comme nourriture à ces dogues. Un cas ayant révolté davantage la conscience des esclaves fut celui d’un jeune noir capois, domestique de Boyer, que Rochambeau attacha à un poteau avant de l’offrir aux chiens.

Les rapports qu’entretenaient les esclaves avec leurs maitres étaient teintés de violences inouïes. La normalisation de l’esclavage établie par des textes comme le code noir encourageait conséquemment la dégradation des humains. En effet, en plus d’être marqués d’un fer chaud, les esclaves subissaient régulièrement le fouet et les mutilations. Certains racontent que les colons rapportaient en audience publique les méthodes de mise à mort. Elles consistaient à verser de la cire enflammée sur la tête des esclaves rebelles, les bruler vifs ou les attacher à quatre poteaux jusqu’au trépas. Saint-Domingue était donc transformé en un espace comparable aux camps de concentration des nazis. Les esclaves résistaient en employant plusieurs méthodes de combat comme le poison, le marronnage, l’incendie à grande échelle, le guet-apens et l’assassinat. La terreur régnait sur l’île. Face à des dispositifs militaires, les insurgés opposaient leurs convictions.

C’est dans cette ambiance qu’a eu lieu la bataille de Vertières. La défaite de l’armée colonisatrice avait une double conséquence, la fin proclamée du colonialisme en Haïti et la liberté. Cette victoire caractérisait la capitulation de l’idée de l’esclavage et de la supériorité raciale. L’affirmation du droit à la vie, de la liberté et de surcroit de la dignité humaine se veut le résultat de cette bataille. Certes, les esclaves se sont inspirés des idéaux des Lumières, mais la définition concrète qu’ils ont donnée au concept « liberté », parait plus universelle. Car, malgré que la Déclaration française des droits de l’homme ait consacré la liberté, la France contradictoirement maintenait l’esclavage dans l’île. Enfin, ce regain de dignité et l’imposition de leur qualité d’humain avec une visée universaliste ajoutent une saveur inédite à la révolution haïtienne.

II- Représentation actuelle de l’esclavagisme

Des évènements émaillés de violences incomparables ont marqué l’humanité et suscitent de vives réactions d’indignation. Les droits de l’homme qui ont pour fondement la dignité humaine deviennent à la faveur des catastrophes de l’après-guerre un refrain cantonné partout, particulièrement en Europe. Certains auteurs comme Danièle Lochak revendiquent l’émergence des droits de l’homme en un lieu et en une époque spécifiques, l’Europe du XVIIe et du XVIIIe. Ce fut le fruit d’un long combat qui a été alimenté par les révolutions américaine et française, quoique truffé de contradiction en raison du maintien de l’esclavage qui est contraire aux valeurs proclamées.

L’ONU a entériné la Convention de 1926 relative à l’esclavage prise par la SDN en consacrant une Convention supplémentaire en 1956. Cette dernière a aboli l’esclavage sous toutes ses formes. Dès le préambule, les États partis considèrent que la liberté est « un droit que tout être humain acquiert à la naissance» et réaffirment « leur foi dans la dignité et la valeur de toute personne humaine ». L’importance accordée à cette décision est telle que le droit de réserves qui constitue un attribut de la souveraineté a été écarté d’office par la Convention. L’article 9 mentionne péremptoirement qu’ « il ne sera admis aucune réserve à la Convention ». Et parmi les pays signataires, la France et l’Espagne, deux pays icônes dans l’établissement de l’esclavage y figurent. Ce qui traduit la révulsion de la communauté internationale et la conscientisation mondiale vis-à-vis de cette indignité.

En plus d’autres textes discréditant l’esclavage, le Statut de Rome qui régit la CPI le hisse au rang de crime contre l’humanité. En effet, une nouvelle compréhension dégagée par la conscience universelle s’est donc installée et a apporté une signification analogue à celle exprimée par les esclaves dans la lutte pour la liberté. La victoire des indigènes, fort de symbolisme, est surtout une revendication des esclaves de leur qualité d’être humain pourvus de dignité. La dignité comme étant le leitmotiv de cette lutte ne jouit pas pour le moment d’une définition officielle et universelle, mais elle est reconnue de tous comme un attribut existentiel de l’homme. En définitive, l’insurrection générale des esclaves ayant accouché la révolution haïtienne a permis le rapatriement de leur dignité humaine bafouée.

Hans Ludwig Joseph

Avocat au barreau de P-au-P

Spécialiste en DIDH

hansjoseph77@gmail.com

Comments

comments

scroll to top