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Deux ans après sa mort, le milieu culturel haïtien se souvient de Willems Édouard

10 juillet 2018, 8:59 catégorie: Culture5 027 vue(s) A+ / A-

Willems Édouard.

 

« On n’assassine pas un poète. En guise d’hommage à Willems Édouard », tel est le titre du recueil collectif sous la direction de Ricarson Dorcé et Ralph Jean-Baptiste, publié cette année aux Éditions JEBCA.

« Le milieu culturel haïtien a déploré l’assassinat de Willems Édouard, survenu le 8 juillet 2016 en Haïti, à Pétion-Ville. Cela fait déjà deux ans. Que signifie pour nous cette date ? Pourquoi mérite-t-elle d’être commémorée ? Dans ce cas précis, il s’agit de faire revivre un souvenir très triste pour exorciser l’indifférence. Est-ce qu’on peut vivre sans faire appel aux faits ayant marqué surtout cruellement le passé pour éviter la reproduction sans cesse des mêmes bêtises ? », se demande Ricarson Dorcé dans l’introduction du livre.

Le journal Le National partage avec vous la préface de ce recueil collaboratif écrite par

Michèle Duvivier Pierre-Louis, ancienne Première ministre d’Haïti, économiste, professeure d’Université et présidente de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL).

Ici on tue, impunément

On a tué le poète… en pleine rue, en plein midi, un jour pas comme les autres. La mort guettait. Elle attendait au coin d’une rue pour frapper. En toute impunité. Ce jour-là, en cet instant-là, ce poète-là. Celui qui quelques années auparavant écrivait :

en ce jouir serti de pestilence

la ruée des rues déroule une végé­tation de bannières

Entre vents vandales et graffiti criards

Entre hordes de luxe et baccha­nales à coulées de racaille

sévissent des faces sans promesse de visage

La vie a cessé d’être, brusquement, sans appel, et cette tête bouillonnante d’exigence poétique et pleine d’idées généreuses s’est fracassée sur le sol. Des mains assassines et des faces sans promesse de visage ont sévi et l’ont ainsi voulu, que ce corps qui s’affaisse sur le macadam fût son dernier geste.

On a tué le poète… encore un. Car en d’autres lieux, en un autre jour pas comme les autres, en cette même saison, on s’en était pris pareillement à un poète. Un autre. Et bien avant, dans le temps longtemps, n’avait-on pas été jusqu’à fusiller le grand poète du début du 20e siècle, dans le délire d’un despote en mal de pouvoir. Parano, comme d’autres.

Pourquoi ? Pourquoi cette forme de violence irréfléchie se perpétue-t-elle ainsi de manière protéiforme, sans que nous ne soyons capables d’en infléchir la courbe ascensionnelle ? Nous comptons les morts, cadavre après cadavre, nous passons de la surprise à la colère, du chagrin à l’indignation, des sursauts velléitaires au découragement, et les assassins courent toujours. En toute impunité. Je ne sais pas si celui qui a appuyé sur la gâchette, ce matin-là, savait qu’il assassinait un poète. Qu’importe. Qu’importe aussi ses motifs, s’il en avait. Il a tué, et le poète est mort.

Ce jour-là, j’ai repris le recueil de poèmes qu’il avait bien voulu me dédicacer en avril 2006, « Plaies intérimaires ». Et j’ai lu. J’ai relu, comme pour me convaincre encore une fois à moi-même que le souffle poétique est éternel et qu’en ce sens la mort n’aura jamais prise sur ses paroles:

Le soleil sème sa crinière en calèche folle sur la colline

Les flamboyants saignent d’extase

Et la joie retentissante des sentiers ressuscite l’allégresse nomade des herbes puériles …

et c’est coeur qui s’ouvre avec la joie d’un papier d’emballage

elle est là

nuit ambulante surfant sur ovations de regard

Michèle Duvivier Pierre- Louis

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