Accueil » Édito » Une décision tardive mais opportune

Une décision tardive mais opportune

05 mars 2018, 9:48 catégorie: Édito16 225 vue(s) A+ / A-

Le gouvernement a adopté jeudi dernier une attitude de défi en interdisant, par arrêté, toutes les transactions financières en devises sur le territoire national. Cette décision qui ne concerne ni les transferts ni les comptes bancaires en dollars nourrit la prétention de remettre la pendule à l’heure après des années de laisser-aller suicidaire, de mettre l’économie haïtienne à l’abri de la loi de Gresham selon laquelle: « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Une expression proverbiale par laquelle se précise un théorème classique d’économie indiquant que dans un pays où circulent deux monnaies dont l’une est considérée comme de premier ordre et l’autre de second ordre, la mauvaise ne peut s’empêcher de chasser la bonne. Si la cohabitation s’avère pernicieuse.

En Haïti, la gourde et le dollar se sont longtemps trouvés en circulation sur la base d’un système de taux de change assez fluctuant. Les autorités financières, fortes de cette réalité, ont préféré conserver, thésauriser la « bonne monnaie ». Elles ont utilisé en revanche pour payer leurs échanges la « mauvaise monnaie » afin de jouer pratiquement le jeu.

La mesure prise par le gouvernement, à en croire le Gouverneur de la banque centrale, sera suivie de circulaires d’application et de mesures d’accompagnement. C’est une tentative de réévaluation de la gourde par rapport au dollar, la monnaie de référence. Depuis le début des années 1990, suite aux mesures néo-libérales remettant en question le système de parité fixe (5 gourdes= 1 dollar américain), la valeur de la monnaie nationale dégringole sur le marché des changes sous l’oeil impassible des dirigeants. Cette dépréciation s’explique par plusieurs facteurs : déficit commercial, absence de création de richesses, récession, émission de monnaie par la banque centrale. Les autorités financières ont fait remarquer qu’on n’est pas dans la perspective d’un retour au régime de change fixe où les autorités s’engageraient à assurer la conversion de la monnaie à un taux de change défini, mais plutôt dans une démarche visant à protéger l’intérêt national. Cette décision tardive, mais opportune devrait permettre cependant de réduire la pression sur le dollar dans les transactions mettant la gourde en situation d’ impuissance extrême face aux attaques spéculatives.

Lors d’une conférence de presse ce lundi, le Premier ministre Jack Guy Lafontant, le ministre de l’Économie et des Finances, Jude Alix Patrick Salomon et le gouverneur de la Banque Centrale, Jean Baden Dubois ont fait état des modalités d’application pratique de cette décision si mal comprise tant par l’Association professionnelle des banques (APB) que par le Forum économique qui seront engagés, après coup, dans des discussions susceptibles de permettre cette décision prématurée d’être suivie d’effets.

L’économie haïtienne, sujette à une forte poussée inflationniste, est dollarisée à un très fort pourcentage : des fonctionnaires perçoivent leur salaire en dollars, des contrats sont libellés en devises et le marché des changes souffre d’un déficit d’organisation caractérisé. Ainsi, peut-on extrapoler la loi de Gresham à l’éthique en suivant le principe selon lequel les mauvais comportements chassent les bons? Les attentes de réévaluation de la gourde ne peuvent être comblées si elles ne s’accordent avec les règles établies qui sont allergiques au changement dans un pays où les mauvaises pratiques ont la vie dure.

La dévaluation de la gourde, tant s’en faut, n’avait pas le motif de servir la politique économique pour relancer la croissance et assurer le rééquilibrage de la balance commerciale, elle visait plutôt, selon des acteurs d’un certain courant, à augmenter la compétitivité économique. L’effet nocif est vite ressenti : la dépréciation faisant augmenter les prix et la valeur des importations effectuées en dollars aux dépens de la production nationale plutôt réduite en une peau de chagrin. Si l’on tient compte des mesures d’interdiction d’utilisation des produits en styrofoam et d’exploitation illégale des carrières de sable prises hier encore par ce gouvernement, il est à se demander si effectivement la « mauvaise monnaie » finira par chasser la « bonne ». D’autant qu’un simple arrêté ne pourra pas résoudre de manière durable le problème de confiance de la monnaie nationale. Il faudra de la vigilance, du courage. Et surtout des mesures coercitives.

Robenson Bernard

Comments

comments

scroll to top