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Débat, délibération ou dialogue : un choix pour la conférence nationale en Haïti

02 avril 2018, 9:36 catégorie: Diaspora243 741 vue(s) A+ / A-

J’ai décidé de soumettre à l’appréciation du public cet article que j’ai écrit au lendemain de la disparition du militant et homme politique, feu Dr Turneb Delpé, à un moment où le pouvoir en place pensait encore aux « états généraux sectoriels de la nation » et le mot gouvernance était d’usage courant dans notre milieu. La décision de rendre l’article public est motivée par l’arrêtée présidentielle nommant les membres du comité de pilotage des États généraux sectoriels qui semblent être chers à notre Président. J’offre, donc, cet essai à la nation comme une plaidoirie pour prioriser l’inclusion au détriment de l’exclusion parce que la route pour sortir de notre état de nation faillie et aller vers une société où la bonne gouvernance est la seule norme, cette route-là passe par la mutation de notre mentalité exclusive pour nous divorcer des institutions extractives d’hier et d’aujourd’hui.

Pour réduire ou éradiquer la marginalisation dans la société haïtienne, on ne peut se permettre de ne pas analyser les systèmes qui ont engendré cette société économiquement limitée. À une époque où les révolutions armées semblent être chose d’un passé lointain, le dialogue soutenu et la délibération publique peuvent être des outils effectifs pour casser le moule du « cercle vicieux » (Acemoglu & Robinson, 2012, p. 335) où sont créées les institutions économiques et politiques qui allaitent l’échec des états. Sans critiquer ni tuer l’idée d’une conférence nationale, formule de prédilection du regretté Dr Turneb Delpé, je crois qu’il nous faut privilégier le dialogue et la délibération pour éviter une conférence-débat où les politiciens de Port-Au-Prince viendront imposer leur formule individuellement composée comme seul moyen de sauver la nation. Choisir entre dialogue et débat, c’est comme choisir entre disputer et argumenter. Dans un dialogue soutenu, terme octroyé à l’émissaire américain, Harold Saunders, qui avait négocié les accords du Camp David dans un style de navette diplomatique (Lohmann & Van Til, 2011), on essaie de comprendre l’opinion de l’autre au lieu de critiquer la faiblesse de sa position. Dans un débat l’interlocuteur défend sa position comme étant la meilleure solution et cherche à l’imposer en excluant toutes autres. Contrairement au débat, le dialogue offre plus facilement la possibilité de trouver un accord en suspendant tout ego, en adoptant une attitude conciliante pour chercher le côté fort de l’autre opinion, et en mettant en commun ce que chaque partie a de bon à offrir sans aliénation ni offense aucune.

Pour dialoguer, il faut savoir comment parler aux autres. Savons-nous comment parler sans vociférer contre ou chahuter l’interlocuteur ? Qui seront les acteurs-participants dans une conférence nationale ? À cette dernière question, les réponses plausibles peuvent être toutes controversables. S’il s’agit des politiciens en dehors du pouvoir, ce sera peut-être chose et temps perdus ; entre le pouvoir et la classe politique, ce sera un vrai tour de Barbel parce qu’ils ne parleront pas la même langue ; entre le pouvoir, la classe politique, et les économiquement forts, c’est comme avoir un débat entre des employeurs et leurs employés autour d’une augmentation de salaire ou des vacances prolongées. Et le peuple dans tout ça ? Ha, le peuple ! C’est qui, encore, le peuple ? Le peuple c’est bien nous tous : paysans, citadins, professionnels, ouvriers, politiciens, riches, et pauvres. Notre problème à nous c’est que nous ne nous parlons pas. Nous ne connaissons pas les vrais besoins et les problèmes de l’autre. L’un peut toujours arguer qu’il maitrise parfaitement l’arithmétique de l’autre, mais en fait, c’est la même duperie vieille de 214 ans, et on attend encore de comprendre.

Pour dialoguer à propos des intérêts nationaux, il faut absolument connaitre les intérêts des différents groupes composant la nation ; et cela n’est que possible quand ils les proclament et les expliquent eux-mêmes sans intermédiaires. La paysannerie n’a pas besoin d’une classe politique pour dire aux nantis ce qu’elle veut pour s’épanouir, non plus que les ayants droit de l’ancienne colonie ni les héritiers du bord de mer n’aient besoin d’intermédiaires pour expliquer aux démunis leurs intérêts économiques qui doivent être préservés. Pour ce faire, la nation a besoin d’un dialogue préalable au dialogue national. Cette étape d’accommodation, c’est ce qu’on appelle la délibération publique (David Matthews, Kettering Foundation), une notion qui diffère des émissions de libre tribune qui alimentent le tohubohu national des trois dernières décennies. Type de forum public planifié et coordonné, le processus de délibération permet aux acteurs d’exprimer leurs intérêts, leur sentiment, et peut aussi créer la plateforme nécessaire pour discuter des intérêts publics et favoriser la compréhension entre les citoyens sur des cas spécifiques d’intérêt national. Durant les sessions de délibération publique, nous devons profiter, entre Haïtiens, de soulever les questions de justice sociale, des droits de propriété, de la réforme agraire et la distribution des terres, de la scolarisation universelle, de justice et sécurité publique, de la problématique environnementale, du déclin de la société. Nous devons aussi discuter de l’application de notre système politique et constitutionnel, sur nos choix économiques et financiers, de la corruption institutionnalisée, enfin toutes les questions qui peuvent nous aider d’avoir une compréhension de notre déclin de peuple et de formuler des solutions pour y remédier.

Puisque les acteurs nationaux opèrent en vase clos, en mode ségrégationniste des sociétés d’apartheid, et qu’aucun d’eux n’arrive pas à nous sortir du gouffre de la misère prolongée, un travail d’ensemble, une sorte de « konbit » d’idées sur fond de franc-parler, nous donnera la possibilité de marcher unis et forts. Non à la méthode de conférence nationale du type de débat exclusif, oui à la délibération publique inclusive pour débroussailler l’espace national et faciliter un dialogue soutenu. Un dialogue engagé, où les Haïtiens peuvent apprendre à se connaitre, se faire confiance pour exécuter ensemble un plan de développement national qu’ils ont concocté eux-mêmes et s’engagent à mettre en oeuvre, quelle que soit la tendance politique qui accaparera le pouvoir, dûment et librement délégué par le peuple. La bonne gouvernance c’est l’état responsable qui rend du compte à ses souverains, et c’est aussi des citoyens engagés qui participent activement dans les affaires publiques parce qu’ils sont les mieux placer à demander du compte.

J’exhorte les citoyens qui viennent d’être choisis pour initier le processus des prétendus « États généraux sectoriels de la nation » à faire oeuvre qui vaille. Ils doivent se rappeler que la nation ne se réduit pas à la région métropolitaine de Port-Au-Prince, et que le pays exige mieux que des états généraux partiels tenus avec des groupes non représentatifs de la majorité. Ils doivent saisir l’opportunité pour engager les différentes composantes de la société haïtienne pour jauger de la velléité des nantis et des démunis à s’engager dans un dialogue national pour le sauvetage du pays. Ils doivent nous éviter l’accouchement d’un autre document qui sera classé comme tant d’autres qui ont été produits par nos anciennes commissions présidentielles.

Raphaël N. Jean-François, Long Island NY, 25-06-2017 révisé le 28 Mars 2018

Références :

Acemoglu, D., Robinson, James A. (2012). ‘’Why Nations Fail”: The origins of Power, Prosperity, and Poverty. Crown Publishing Group. New York.

Lohmann, Roger A., Van Til, J. (2011). “Resolving Community Conflicts and Problems: Public Deliberation and Sustained Dialogue. Columbia University Press. New York.

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