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De la volatilité du taux de change à la défiance

15 mars 2017, 8:44 catégorie: Economie8 000 vue(s) A+ / A-

Une analyse de la performance économique d’Haïti pendant ces 30 dernières années permet de constater, en toute évidence, un taux de croissance moyen négatif, une balance commerciale avec un déficit chronique, un taux de chômage et un niveau d’inflation très élevés. En outre, le taux de croissance du produit intérieur brut ne fait que régresser, passant de 5.5 % en 2011 à 1.7 % en 2015. Cette chute de la production nationale accentue davantage la dépendance d’Haïti du reste du monde à travers les importations qui croissent considérablement. Selon Keynes, un pays avec une balance commerciale excédentaire a une monnaie forte alors que ceux qui ont un déficit ont une monnaie faible.

 La monnaie, étant un bien économique, assure les trois fonctions suivantes : la fonction d’intermédiaire dans les échanges, la fonction des valeurs et d’unité et la fonction de réserve de valeur. Ainsi, le comportement des détenteurs de liquidités et des facteurs macroéconomiques tels que l’offre de monnaie, taux d’intérêt, dettes publiques et termes de l’échange influencent grandement la valeur d’une monnaie. Après l’abandon du régime de change fixe, la monnaie nationale ne cesse de déprécier par rapport au dollar américain, mais à un rythme plus ou moins modéré. Cependant, depuis 2012, on assiste à la montée vertigineuse du dollar américain par rapport à la gourde pour atteindre plus de 69 gourdes pour 1 dollar aujourd’hui. Les diverses interventions des autorités monétaires sur le marché par le biais des politiques monétaires pour stabiliser la valeur de la gourde restent quasiment sans effet, à long terme.

Selon l’hypothèse de l’anticipation rationnelle, les agents économiques effectuent des opérations d’arbitrage pour déterminer quel actif leur apportera la meilleure rentabilité pour un risque donné. Alors, les agents économiques ont un manque de confiance dans la gourde. Ils ont la peur de perdre la valeur de leurs avoirs en conservant dans une monnaie en perpétuelle dépréciation puisque l’État perd toute capacité d’ajuster les fluctuations de l’économie par la politique monétaire. Cette défiance vis-àvis de la monnaie nationale incite les agents économiques à convertir leur argent en dollars américains dans le but de mieux conserver leur patrimoine dans le temps.

En conséquence, les agents économiques ont une préférence pour la monnaie forte. Pour éliminer le risque de change du fait que la monnaie nationale vouée à l’échange est fluctuante, les entreprises conservent leur marge bénéficiaire en dollar. Ainsi, certaines grandes entreprises haïtiennes fixent en toute liberté les prix de leurs produits en dollars américains. De ce fait, une grande partie des transactions sur le territoire national s’effectue actuellement en dollar, citons par exemple : achats de véhicules, frais de quelques hôpitaux privés, hôtels, etc.

Au moment de la transaction, si l’acheteur ne dispose pas du dollar, l’entreprise s’autorise à fixer le prix du dollar à un niveau très élevé par rapport à celui du marché. Dès lors, les consommateurs, rémunérés en gourde, se trouvent dans l’obligation d’être en possession du dollar américain pour effectuer leurs achats et conserver leur pouvoir d’achat pour les opérations ultérieures. Cette situation donne naissance à une lutte au quotidien pour trouver des devises étrangères dans les banques ou sur le marché informel à un prix exorbitant. En effet, le dollar américain constitue désormais la référence qui permet de garantir l’unité de compte pour l’achat des biens et services marchands.

À l’instar de beaucoup de pays de l’Amérique latine, Haïti connaît une dollarisation partielle de l’économie due à l’impuissance des autorités étatiques à définir les normes pour libeller les prix des biens et services sur le territoire national. La dollarisation partielle consiste, au sein d’un pays qui garde sa monnaie nationale en circulation, à effectuer librement des paiements et des transactions en dollar. L’usage de deux monnaies rend très difficile le travail des autorités monétaires à déterminer avec exactitude la masse monétaire en circulation et donc fixer des cibles pertinentes dans la gestion efficace des politiques monétaires. La dollarisation partielle augmente la pression sur la demande du dollar qui provoque, en retour, la dépréciation graduelle de la gourde et une inflation galopante.

Enfin, la dollarisation partielle reste un phénomène difficilement réversible, car les agents économiques ne considèrent plus la monnaie nationale comme unité de change stable. Alors, l’État doit envisager des mesures drastiques appropriées visant un meilleur contrôle de la masse monétaire en dollar en circulation en limitant au strict minimum le nombre de transactions effectuées en dollar sur le territoire national. Une telle mesure envisagerait notamment que les entreprises fixent les prix de leurs produits en monnaie nationale. Mais il revient à l’État de définir des politiques économiques viables pour inciter des investissements productifs afin de rendre la gourde suffisamment stable et crédible pour que les agents économiques abandonnent leur attachement au dollar.

Louidieu SEVERE

Économiste, contrôleur aérien

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