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Crise majeure à l’Académie du créole haïtien : le « blâme » et la « suspension » du linguiste Michel DeGraff renforcent l’impunité à l’AKA

10 mai 2018, 9:19 catégorie: Société7 018 vue(s) A+ / A-

La crise majeure que traverse l’Académie du créole haïtien depuis plusieurs mois, a connu ces derniers temps de sombres développements qui confortent un fonctionnement « impunitaire » opaque et le refus réitéré de l’Akademi kreyòl (AKA) d’opposer des arguments crédibles au réquisitoire consigné dans la lettre ouverte du linguiste Michel DeGraff (« Lèt tou louvri pou akademisyen nan Akademi kreyòl ayisyen ») datée du 17 février 2018 et publiée sur le site Potomitan. Pour mémoire, il y a lieu de rappeler que cette première lettre ouverte de Michel DeGraff consigne des faits troublants d’obscures pratiques de népotisme et de corruption ayant cours à l’Akademi kreyòl.

Plagiat, conflits d’intérêts, népotisme, corruption, etc.

Dans le texte « Crise majeure à l’Académie du créole haïtien », que nous avons publié le 2 mars 2018, à Port-au-Prince, dans le quotidien Le National, nous avons présenté les principaux sujets du réquisitoire fort bien documenté de 17 pages de Michel DeGraff :

– des publications sans consultation de la « Commission scientifique » de l’AKA ;

— un article dans Le Nouvelliste au nom de l’AKA et qui comprend un flagrant plagiat ;

— une demande de l’AKA, sur Facebook, de voter pour un concours de beauté ;

— des contrats accordés à des firmes où travaillent des académiciens : conflits d’intérêts, népotisme et corruption ;

— des « jobs » au secrétariat de l’AKA pour la parenté des académiciens.

La « Note publique » de l’AKA du 8 mars 2018

Les faits de dérive administrative, de conflits d’intérêts et de corruption révélés par Michel DeGraff sont d’une extrême gravité. Plutôt que de répondre de manière documentée et crédible au long réquisitoire de Michel DeGraff, l’AKA a préféré émettre une « Note publique » d’une seule page datée du 8 mars 2018 portant la signature de Pauris Jean Baptiste, président de son Conseil d’administration, et dans laquelle elle accuse le linguiste du MIT de forfaiture caractérisée.

Dans sa « Note publique » l’AKA :

– condamne le « comportement » de l’académicien Michel DeGraff auteur de la lettre ouverte dans laquelle il « accuse » l’AKA ; les « accusations » de Michel DeGraff sont reprises dans l’entrevue qu’il a accordée au National le 22 février 2018 ;

– soutient que Michel DeGraff a utilisé le logo de l’AKA sur le site Potomitan lors de la publication de sa lettre ouverte ; l’AKA reproche à Michel DeGraff d’avoir adressé sa lettre ouverte en copie conforme aux membres de l’AKA ainsi qu’au personnel n’ayant rien à voir avec la crise ;

– précise qu’il n’y a « aucune obligation scientifique [sic] ni de transparence » pouvant expliquer le « comportement extrémiste » de Michel DeGraff qui a décidé d’exposer publiquement des dossiers ayant préalablement été discutés au sein de l’AKA ;

– soutient que Michel DeGraff a déjà obtenu toutes les preuves et toutes les explications qu’il réclamait et qu’il n’avait pas à renchérir avec sa lettre ouverte ; ce faisant, Michel DeGraff a décidé de « violer les principes administratifs ainsi que les principes de l’éthique élémentaire » [sic] ;

– reconnaît que les « accusations » de Michel DeGraff sont d’une extrême gravité et qu’elles « sont allées trop loin » ; en conséquence, le Conseil d’administration de l’AKA « a décidé d’entreprendre des démarches légales relatives aux menaces publiques que l’académicien Michel DeGraff a proférées dans ses publications en attendant qu’une assemblée générale se prononce sur cette situation » ;

– expose que l’Académie n’a pas à soutenir une polémique, mais que « pour la vérité et pour l’histoire », elle tiendra prochainement un point de presse sur le conflit qui la traverse.

Contrairement à ce qu’elle proclamait dans cette « Note publique », l’Académie créole n’a pas jusqu’ici tenu le point de presse annoncé le 8 mars 2018. Elle n’a pas non plus fourni d’information sur sa décision « d’entreprendre des démarches légales relatives aux menaces publiques que l’académicien Michel DeGraff a proférées dans ses publications en attendant qu’une assemblée générale se prononce sur cette situation ». De quelles « menaces publiques » Michel DeGraff serait-il l’auteur dans ses textes ? En joignant ainsi l’amalgame à la désinformation, le silence « impunitaire » à la stratégie des accusations non avérées contenues dans sa « Note publique » du 8 mars 2018, l’AKA refuse le débat public, elle conforte et alimente ses obscures pratiques de népotisme et de conflit d’intérêt mises en lumière par Michel DeGraff.

La deuxième lettre ouverte de Michel DeGraff datée du 11 avril 2018

Il est avéré que l’Académie créole n’a pas voulu répondre de manière argumentée et crédible au premier réquisitoire du linguiste Michel DeGraff. Elle a plutôt choisi de lui adresser, le 19 mars 2018, une « lettre de blâme » assortie d’une sanction de « suspension ». C’est ce qui ressort de la seconde « Lettre ouverte » de Michel DeGraff datée du 11 avril 2018 et publiée sur Facebook (« Analiz yon « Lèt blam » ki demontre ki jan se dirijan Akademi kreyòl ayisyen yo k ap vyole règleman entèn AKA »). Dans ce document, Michel DeGraff expose que « Asanble jeneral estwòdinè AKA nan dat 16 mas 2018 (…) vin bay akademisyen Michel DeGraff yon « Lèt blam » ansanm ak yon sanksyon « Sispansyon » (…) » Et en une forfaiture qui n’est pas sans rappeler certaines pratiques illégales, « gwo ponyèt », de la dictature duvaliériste, la « lettre de blâme » de l’AKA « sanctionne » ainsi Michel DeGraff : « Lèt blam » 19 mas 2018 la mande akademisyen DeGraff pou li « kanpe sou tout aktivite ki konsène Akademi an jouk rive nan pwochen Asanble jeneral òdinè ki va pwononse li definitivman sou ka [DeGraff]».

La seconde « Lettre ouverte » de Michel DeGraff datée du 11 avril 2018 est un long réquisitoire analysant en 10 sections l’illégalité, les dérives et les incohérences de la « lettre de blâme » assortie d’une sanction de « suspension » que l’Académie créole lui a adressée : « Jounen jodi a (11 avril 2018), dezyèm lèt tou louvri sa a se yon repons piblik sou “Lèt blam” sa a ke KAd la voye ban mwen nan dat 19 mas 2018. Kòm pwofesyonèl, se devwa m pou m esplike nasyon an, ki ta dwe premye benefisyè travay AKA, ki jan « Lèt blam » sa a se yon lòt egzanp deriv k ap vyole prensip pwofesyonèl, entelektyèl, etik e administratif ki elemantè. « Lèt blam » sa a pa menm konfòm ak pwòp règleman entèn AKA ki ta dwe sèvi kòm gid pou dirijan AKA yo. »

Une lecture attentive de la seconde « Lettre ouverte » de Michel DeGraff montre bien que l’AKA continue de cultiver ses dérives administratives en toute impunité puisque ses règlements internes n’autorisent pas l’émission d’un quelconque « blâme » assorti d’une « sanction » punitive. Ainsi, comme le précise de manière éclairante Michel DeGraff, la « sanction » punitive de sa « suspension » de l’AKA ne figure pas dans le dispositif des règlements internes de l’Académie créole : « Mwen pa wè ki kote sanksyon « sispansyon » sa a chita nan règleman entèn AKA. Fòk nou sonje « akademisyen » se « yon tit ki onorifik » selon atik 19 nan Lwa kreyasyon AKA ki site atik 214 nan Konstitisyon peyi a.

« Koze « sispansyon » sa a se kòm ki dirè dirijan AKA yo vle mete m sous kote pou yo ka kontinye regle zafè pèsonèl yo, kòm si AKA se « biznis prive » yo. Epi tou, si ta gen sanksyon « sispansyon » k ap pale, an n sonje akademisyen sa yo ansanm ak Sekretè egzektif la ki te vyole :

–atik 78 règleman entèn konsènan obligasyon rezèv

–atik 79 règleman entèn konsènan konfli enterè

–atik 83 règleman entèn konsènan kopyaj ak pirataj”.

L’argumentaire en 10 points de Michel DeGraff, il convient de le souligner, analyse dans le détail plusieurs pratiques administratives obscures de l’AKA à l’aune de ses dérives et de ses manquements à l’éthique qui confortent les conflits d’intérêts, le népotisme et la corruption. De manière argumentée, la seconde “Lettre ouverte » de Michel DeGraff illustre avec à propos la montée en puissance, à l’Académie créole, d’une sous-culture de l’opacité et de l’impunité. Héritée de la dictature duvaliériste, gangrénant la société haïtienne de manière accélérée depuis 1986, glorifiée et banalisée par les politiciens prédateurs « tèt kale » ces dernières années, la sous-culture de l’opacité et de l’impunité est puissamment installée, en Haïti, tant dans le secteur privé que dans l’Administration publique et les officines « kleptocratiques » du pouvoir politique. Sous-culture de l’opacité et de l’impunité : c’est précisément une telle dérive, cautionnée par la majorité des académiciens, que cible la seconde « Lettre ouverte » de Michel DeGraff : « An final, objektif dezyèm lèt tou louvri sa a se pou AKA ta rive fonksyone nan transparans ak entegrite. Mwen santi m oblije kontinye ap ekri lèt tou louvri paske akademisyen yo kontinye ap sitire vyolasyon prensip etik fondamantal ansanm ak règleman entèn AKA : prensip « obligazyon rezèv » (atik 78), prensip kont « konfli enterè » (atik 79) epi prensip kont « kopyaj » ak « pirataj » (atik 83). Epi pifò akademisyen yo kontinye ap kore KAd la nan deriv sa yo. »

À l’instar de sa première « Lettre ouverte » du 17 février 2018, la seconde « Lettre ouverte » de Michel DeGraff n’obtiendra vraisemblablement aucune réponse argumentée et crédible de l’Académie créole. La sous-culture de l’opacité et de l’impunité ne s’accompagne pas de débats publics ni d’une quelconque volonté de transparence. Car l’AKA – qui n’est pas une institution d’aménagement linguistique —, n’en est pas à ses premières dérives comme nous l’avons montré dans plusieurs publications, notamment dans le texte « Accord du 8 juillet 2015 / Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale » (15 juillet 2015), ainsi que dans l’article « Les ‘’droits linguistiques des enfants’’ en Haïti : mal-vision et aberration conceptuelle à l’Akademi kreyòl ayisyen » (Le National, 18 septembre 2016). Ces dérivent proviennent entre autres du mode de constitution de l’AKA, qui privilégie la cooptation, ainsi que des grandes lacunes théoriques qui ont présidé à sa mise sur pied – voir, à ce sujet, nos deux articles : « L’Académie créole : « lobby », « ONG » ou institution d’État sous mandat d’aménagement linguistique ? » (12 novembre 2014), et « Pour une Académie créole régie par une loi fondatrice d’aménagement linguistique » (26 novembre 2014).

Enfin il faut prendre toute la mesure que ni Michel DeGraff ni l’Académie créole n’ont été introduite jusqu’à présent une démarche institutionnelle de haute transparence, à savoir une demande d’audit administratif et financier auprès de la Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif. En cela, la crise majeure que traverse l’Académie du créole haïtien est conforme à la sous-culture de l’opacité et de l’impunité qui gangrène Haïti et qui va à contre-courant de l’édification de l’État de droit.

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

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