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Mes coups de coeur en 2017

11 janvier 2018, 10:06 catégorie: Culture6 109 vue(s) A+ / A-

Déyè pawòl, gen pawòl Pawoli 1 ak Pawoli 2 Rozevel Jean-Baptiste (Wozvèl Janbatis) Éditions JB, 2017

Dans ce livre, publié en deux tomes, (pawoli 1 et pawoli 2), Rozevel Jean- Baptiste, docteur en linguistique de l’Université René Descartes – Paris V et co-auteur avec le linguiste franco-américain Albert Valdman de l’excellent Learner’s Dictionary of Haitian Creole (1996), a réuni l’ensemble des chroniques qu’il a rédigées en kreyòl entre janvier 2005 et février 2008 pour le compte d’un hebdomadaire haïtiano-américain publié à New York, Haitian Times.

Le titre du livre, Dèyè Pawòl, Gen Pawòl, reprend exactement le nom de la chronique qu’il a tenue régulièrement sur cet hebdo new-yorkais qui publiait alors (entre 2001 et 2010) trois chroniques écrites en trois des langues en usage par des membres de la communauté linguistique haïtienne, le kreyòl, l’anglais (chronique tenue par Hudes Desrameaux) et le français (chronique tenue par Hugues Saint- Fort et intitulée Du côté de chez Hugues).

En mettant ses chroniques sous forme de livre, Jean-Baptiste nous permet d’avoir à portée de main l’ensemble de ses textes de façon à pouvoir y revenir au moment voulu. Car le livre du docteur Jean-Baptiste est un petit joyau où se mélangent la politique haïtienne, la réflexion sur nos proverbes, la nature de l’État en Haïti, les multiples nuances de la psychologie haïtienne… Quelques-uns des titres de ses articles sont : Konn moun, On politik memwa, Ou pa t dwe beke l konsa !, Si ou bezwen wè longè manti machòkèt, Yo bon pou tout pyès, Kote dlo pase pou l antre nan bwa jomou ? Kale kò, Moun ki konn wont: on klas moun apa?Eske nou kwè nan Tonton Nwèl? Lang gen bon do…

Il y a en tout 156 titres, soit soixante-dix-huit dans chaque tome, chaque pawoli. Jean-Baptiste y révèle non seulement sa connaissance du réel haïtien et de la psychologie haïtienne, mais aussi sa maitrise de la langue kreyòl dans ses aspects phonologiques, syntaxiques, sémantiques. Il n’y a pas chez lui de recherche d’une bombance lexical pour témoigner de sa connaissance de la langue kreyòl, comme on le constate de plus en plus chez certains écrivains créolophones haïtiens. Au contraire, l’élégante fluidité de son expression linguistique séduit tout de suite. C’est un véritable régal de lire la prose kreyòl du linguiste Rozevel Jean-Baptiste. La force et la beauté de l’écriture du docteur Jean-Baptiste tiennent à la diversité et l’élégance de ses constructions syntaxiques et à la justesse du choix de ses mots. Voici un exemple tiré de Pawoli 1 (page 139) : le titre de l’essai est : On « kout » ki sa ? (1) publié pour la première fois sur Haitian Times, le 26 octobre 2005 :

__ Repete pou mwen ankò. On kout ki sa l di ?

__Ou genlè soud, ou menm ! Ou pa janm tande. On kout je, li di !

__ Kouman on kout je a ! ? Ou si se sa l di ?

__ Se ou k soud, m pa soud mwen menm ! Se sa m tande l di.

Gen pawòl ou tande, ou refize kwè se sa zòrèy ou ba ou. Nou gendwa konprann se gam m ap fè, paske m konn abitye derimen de-twa ti zen avèk nou, men pawòl sa a resi se pa mwen menm ki fè l. Se bagay mwen tande toutbon, on konvèsasyon de zòrèy mwen ban mwen. Kite m di nou pi plis pou nou ka konprann. …

S’il faut absolument chercher querelle au docteur Jean-Baptiste (mais Dieu m’en garde !), on pourrait lui reprocher son usage de la variante « on » en tant que manifestation de l’article indéfini au lieu de l’usage de la forme standard « yon » qui traduirait la recherche d’une certaine unité morphologique et orthographique tout au long de ses deux volumes. Mais ce n’est qu’un détail sans grande importance et je recommande intensément de lire « Dèyè pawòl gen pawòl ».

Idéologie, Histoire et Politique en Haïti

Tome 2 : Le populisme

Mac-Ferl Morquette

C3 Éditions, Delmas, Haïti, 2017

Dans le tome 1 sous-titré Le colorisme, de son excellent ouvrageIdéologie, Histoire et Politique en Haïti publié en 2014, Mac-Ferl Morquette dressait une analyse rigoureuse de la question de couleur dans le corps social haïtien. Poursuivant aujourd’hui son examen des rapports entre l’idéologie, l’histoire et la politique en Haïti, il nous livre le tome 2 sous-titré cette fois : Le populisme. Ce terme d’une forte actualité dans la plupart des sociétés modernes désigne une approche de la politique qui célèbre les vertus du « peuple » considéré comme non corrompu, non sophistiqué, face à des élites pourries, égoïstes et détachées des réalités, alliées à des politiciens foncièrement malhonnêtes.

Traditionnellement, le concept évoque l’extrême-droite qui défend les valeurs d’un certain nationalisme, de la tradition, d’un gouvernement fort et de l’église. De nos jours, il prend les visages de Marine Le Pen, en France, Victor Orban, en Hongrie, Recep Tayyip Erdogan, en Turquie ; mais certains analystes ont tendance à citer Jean-Luc Mélenchon, bien connu en tant qu’un des leaders de la gauche française, (La France insoumise est le nom de son parti ou de son mouvement politique) comme un représentant d’une certaine gauche populiste. Il existerait donc un populisme de droite et un populisme de gauche.

Mac-Ferl Morquette, qui est diplômé de l’École Normale Supérieure et de l’École Nationale des Hautes Études internationales, et enseigne les Lettres modernes et les Sciences sociales dans le secondaire à Port-au-Prince, maitrise bien son sujet et commence par identifier les racines théoriques et historiques du phénomène populiste. Il trouve cependant que c’est « un concept insaisissable », qui désigne selon Nonna Mayer, « des faits politiques trop différents les uns des autres pour qu’ils puissent entrer dans une catégorie commune ».

Pour Morquette, l’appel au peuple auquel ont recours les populistes a constitué une constante historique bien haïtienne. Il le relève chez Toussaint Louverture au tout début de notre histoire mobilisant les masses contre Sonthonax, chez Sylvain Salnave, « l’un de nos premiers présidents populistes », chez le président Salomon « lors des mémorables journées des 22 et 23 septembre 1883 à l’assaut des secteurs commerciaux du bord de mer de Port-au-Prince », chez le candidat Daniel Fignolé dans les années 1950 menaçant de faire intervenir son « rouleau compresseur », « c’est-à-dire la populace du Bel-Air, quartier populaire de Port-au-Prince, dans le processus électoral dont voulaient l’écarter la bourgeoisie et son fer de lance, l’armée d’Haïti. » (p.39). La démesure populiste s’est manifestée en Haïti avec Duvalier et Aristide entre 1957 et 1986, mais il y a eu, selon Morquette, des conditions historiques et sociodémographiques propices à la prolifération du Populisme en Haïti. Au coeur de ces conditions, suggère le professeur Morquette, il y a le phénomène historique de l’urbanisation de masse.

« Jamais le mot “peuple” n’a été crédité d’une audience plus grande que celle dont il a bénéficié en Haïti dans l’immédiat avant et après-7 février 1986 » (p. 48). Le livre de Morquette se présente cependant comme une critique sans concession du populisme haïtien considéré comme « un progressisme à bon marché » (p.59). Pour Morquette, le populisme haïtien constitue un déni de toute politique économique rationnelle. Il favorise un parasitisme de masse et pratique une politique budgétaire complice. « La politique budgétaire, telle que conçue et appliquée dans les dernières décennies, correspond à la perception populiste de l’État prébendier. Le budget est le lieu où se codifie la mise en coupe réglée des ressources de l’État haïtien. » (p.92).

Vers la fin de son analyse, Morquette introduit une sous-catégorie explicative qu’il identifie comme un ethno-populisme haïtien qu’il qualifie d’idéologie mystificatrice et opportuniste. L’ethno-populisme haïtien, en d’autres termes, le noirisme, est, d’après le professeur Morquette, un phénomène insidieux, parfois spontané, parfois à retardement…

Morquette juge ainsi les revendications des noiristes haïtiens : « On peut concéder aux noiristes discriminés ethniquement et subjugués socialement par une minorité de vouloir s’y intégrer et même s’y assimiler. C’est, parait-il, pour eux, la voie d’une promotion sociale, ou, tout au moins, d’une reconnaissance comme dans toute société en butte à des antagonismes de classes, même si ceux-ci s’avèrent plus corsés dans une formation sociale où l’arrogance d’une partie de la classe privilégiée se double du mépris de caste. Mais, ce dont il faut surtout tenir compte, c’est de l’astuce idéologique, de la duplicité théorique opportuniste qui habilite les noiristes à se réclamer en même temps de la grande majorité noire incluant classes moyennes, ouvriers, paysans et, par la voie de l’intégration, de l’élite économique mulâtre dont les intérêts économiques sont diamétralement opposés à ceux de ces derniers. » (p.118).

L’analyse du populisme haïtien faite par le professeur Morquette repose sur une rigueur théorique exemplaire. L’auteur cite au moins une douzaine de chercheurs confirmés internationalement dont les publications théoriques sur le populisme font autorité. D’autre part, son argumentation s’appuie sur son expérience du terrain politique haïtien dans la mesure où il a servi comme député de la 45e législature dans les années 1990-2000. Ce volume sur le populisme haïtien deviendra, à n’en pas douter, une référence sur le sujet.

Hugues Saint-Fort

New York,

décembre 2017 A suivre

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