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Mes coups de coeur en 2017

10 janvier 2018, 9:14 catégorie: Culture7 714 vue(s) A+ / A-

DEUXIÈME PARTIE

Ouvrages de non-fiction The Art of Death: Writing the Final Story Edwidge Danticat Graywolf Press, 2017

« The Art of Death: Writing the Final Story »est le plus récent texte d’Edwidge Danticat, la brillante écrivaine haitiano-américaine.Il relève de la série : The Art of… dans laquelle un écrivain/ une écrivaine explore un thème, une question sous un angle qui n’est pas toujours abordé. Parmi la douzaine de volumes qui ont déjà été publiés dans cette série, j’ai relevé : The Art of History : Unlocking the Past in Fiction and Nonfiction par Christopher Bram et The Art of Time in Memoir : Then, Again par Sven Birkerts. Danticat a choisi d’examiner le thème de la mort, l’art de mourir. Elle dédie son livre à sa mère, Rose Souvenance Napoléon, et son père, André Miracin Danticat. En fait, il est possible que sa mère soit le personnage principal du livre, bien que ce ne soit pas un texte de fiction. C’est elle qui occupe les premières pages du texte et c’est elle qui en ferme les dernières pages. Avant de mourir d’un cancer ovarien, sa mère rend visite à plusieurs médecins oncologues jusqu’à ce qu’un jour elle décide sereinement d’arrêter les séances de chimiothérapie et de laisser le destin suivre son cours.

Une grande place est faite à la mort dans les textes de fiction d’Edwidge Danticat : dans The Farming of Bones (1998), elle — par le truchement des soldats du dictateur dominicain Trujillo — fauche impitoyablement pour des raisons de phonétique articulatoire des milliers de pauvres immigrants haïtiens qui vivent près de la frontière haïtiano-dominicaine et ne connaissent pas assez l’espagnol dominicain pour prononcer correctement le mot perejil (persil) ; dans The Dew Breaker(2004), une collection d’histoires courtes dominées par la présence d’un « tonton makout » tortionnaire en Haïti à l’époque de la sanglante dictature des Duvalier, la mort circule du début à la fin ; dans Brother, I’m Dying(2007), c’est de l’oncle même de l’auteure dont la mort se saisit dans des circonstances où l’on s’y attendrait le moins : les locaux des services de l’Immigration américaine. Pour Danticat, écrire sur la mort constitue le meilleur antidote pour lutter contre la peur de cette inéluctable fin qui nous attend tous. « Now that my father and mother and many other people I love have died, I want to both better understand death and offload my fear of it, and I believe reading and writing can help. »(p.7). (Maintenant que mon père, ma mère et beaucoup d’autres personnes que j’aime sont décédés, je voudrais en même temps mieux comprendre la mort et me débarrasser de la peur que j’éprouve pour elle. Je crois que la lecture et l’écriture peuvent aider. ) [ma traduction].

Le livre tout entier prouve que c’est exactement l’objectif recherché par l’auteure-narratrice qui déploie tout un arsenal de textes d’écrivains qui ont placé la mort au centre de leurs oeuvres (au moins à une certaine période de leur vie) : Christopher Hitchens, le célèbre journaliste et essayiste britannique, dont Danticat cite l’expression « living dyingly » (vivre mortellement) pour qualifier la condition humaine dans son livre Mortality ; en fait, Danticat trouve que « both in lifestyle and tastes, (her) mother was the complete opposite of Hitchens. He was an atheist and she was deeply religious. « God is good » was her mantra. God is not Great was the titleof one of his most popular books. Parmi d’autres écrivains qui ont écrit sur la mort, victimes d’un cancer et que Danticat cite, il y a Susan Sontag, Audrey Lorde, militante féministe noire, lesbienne et « poète guerrière ». Danticat cite aussi Léon Tolstoy qui, dans sa brève biographie, Confession, décrit avec des détails saisissants des cas mortels qui l’ont affecté ; Toni Morrison, dans Song of Solomon, et Beloved ; Albert Camus…

Danticat rend un puissant hommage à Gabriel Garcia Marquez, l’écrivain qu’elle semble admirer le plus pour la passion, la subtilité et l’art avec lesquels il semble traiter la thématique de la mort dans tous ses romans, mais surtout dans son chef d’oeuvre : Cent ans de solitude. Elle écrit ceci : Garcia Marquez seems to invent death in One hundred years of Solitude… Death in One Hundred Years of Solitude is indeed solitary, leading to an intense longing among the dead to rejoin the living. But death is also spectacular, mystical, massive, quick, and, eventually, plentiful. (p.67-68). (Garcia Marquez semble inventer la mort dans Cent ans de solitude… La mort dans Cent ans de solitude est en effet solitaire, conduisant à une intense envie parmi les morts de rejoindre les vivants. Mais la mort est aussi spectaculaire, mystique, massive, rapide, et, finalement, abondante.) [ma traduction].

Danticat creuse intensément le sujet de la mort en écrivant ceci : Having been exposed to death does help when writing about it, but how can we write plausibly from the point of view of the dying when we have not died ourselves, and have no one around to ask what it is like to die? (p.28) (Si on a été exposé à la mort, cela peut aider quand on écrit sur le sujet, mais comment pouvons-nousécrire d’une manière plausible du point de vue du mourant quand nous n’avons pas été victimes de la mort nous-mêmes, et que nous n’avons personne autour de nous pour nous l’expliquer ?) [ma traduction]. A cette question fondamentale, Danticat semble répondre en écrivant que In life, as in novels, death is sometimes preceded by mysterious visions (p. 81) (Dans la vie, comme dans les romans, la mort est parfois précédée par de mystérieuses visions.) [ma traduction]. Elle raconte ainsi les expériences vécues par son père qui, quelques jours avant sa mort, ne pouvait dormir parce qu’il voyait des ombres qui faisaient le tour de son lit. Il lui arrivait même de voir sa mère, morte depuis de longues années, qui portait une éclatante robe rouge.

De tous les livres écrits par Edwidge Danticat, il est possible que The Art of Death soit celui où se manifeste avec le plus d’émotion la poignante sensibilité de cette écrivaine. Le livre alterne entre le récit et la description de la mort de sa mère d’une part, et une longue méditation sur cette fin inéluctable qui attend tous les vivants, d’autre part. Mais l’auteure a-t-elle réussi en écrivant cet essai à se débarrasser de sa peur de la mort ?

Pensée afro-caribéenne et (psycho) traumatismes de l’esclavage et de la colonisation.

Toubiyon Twoma Lesklavaj ak Kolonizasyon : Dangoyaj Panse Afwo- Karayibeyen.

Sous la direction de :

Judite BLANC et Serge MADHERE

Éditions science et bien commun, Québec 2017

Dans cet ouvrage collectif coordonné par Judite Blanc, PhD, professeure à l’Université d’État d’Haïti et Serge Madhère, PhD, professeur émérite à Howard University de Washington, DC aux États-Unis, les deux universitaires ont rassemblé un ensemble de communications « qui ont été présentées au symposium du Festival international de psychologie africaine organisé par l’Association Sikotwomatik ak Afrikanite (SITWOMAFRIKA), en partenariat avec l’Institut d’études et de recherches africaines d’Haïti (IERAH/ISERSS) de l’Université d’État d’Haïti, à Port-au-Prince en mai 2016, sous l’égide de Judite Blanc et Sterlin Ulysse. »

Disons tout de suite que ce livre est remarquable par sa volonté d’innover sur le plan linguistique : trois des articles parmi les neuf qui y figurent sont écrits entièrement en langue kreyòl. Ce sont « Kolonizasyon ak Ekoloji Sosyal : Konsekans Fizyolojik, Sikolojik, ak Enfliyans yo sou Lasante » par Serge Madhère (pp. 3-63) ; « Sikoloji afriken adan litérati afriken é afrokaribéyen » par Ena Eluther (pp. 147-160) ; « Ki non epistemoloji ayisyen an ? Ki sa l vle di pou pratik sikoloji ann Ayiti ? » par Judite Blanc (pp. 189-222). Signalons cependant que le texte d’Ena Eluther est écrit en créole guadeloupéen.

Il faut saluer cette décision de rédiger et de publier ces textes en kreyòl, tenant compte du fait que les sujets développés dans ces trois articles sont hautement scientifiques et nécessitent à la fois une maitrise du contenu développé et un savoir grammatical kreyòl pour rendre ce contenu accessible à tous les créolophones. Les trois auteurs s’en sont excellemment tirés, prouvant une fois de plus que la langue kreyòl se trouve équipée pour développer un langage scientifique adéquat. Autre particularité de ce volume collectif : tous les résumés des neuf chapitres qui le constituent sont aussi rédigés en langue kreyòl, de même que l’introduction, elle, écrite en français et en kreyòl. Finalement, tous les auteurs qui ont contribué à ce volume collectif sont ou bien des docteurs confirmés, ou bien des doctorants.

Pour Judite Blanc et Serge Madhère, « il a été établi par des études épigénétiques que des traumatismes vécus par des ancêtres sont susceptibles d’être transmis d’une génération à une autre. » Les deux universitaires identifient quatre types d’événements traumatiques : (page x)

1. Grands traumas historiques : la Shoah, le génocide arménien, les dictatures au Chili et en Argentine ;

2. Vétérans de guerre, notamment ceux du Vietnam ;

3. Violences sexuelles et conjugales des parents ;

4. Événements particuliers : attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.

En conséquence, poursuivent Blanc et Madhère, ne pourrait-on pas faire l’hypothèse que « les traumas de l’esclavage et de la colonisation pourraient être transmis des personnes esclavagisé. e. s à leurs descendants et descendantes de manière individuelle et collective ? Si oui, sur quelle durée ? Quels seraient les formes et les mécanismes de cette transmission ? De plus, quelles en seraient les manifestations dans les différentes sphères de la vie sociale et individuelle ? »

Autrement dit, pour nous haïtiens, anciens colonisés et descendants d’esclaves, souffrons-nous encore des tragédies vécues par nos ancêtres ? Serge Madhère est celui qui s’est attaché à répondre directement à cette question. Il le fait à travers son texte intitulé « Kolonizasyon ak Ekoloji Sosyal : Konsekans Fizyolojik, Sikolojik, ak Enfliyans yo sou Lasante » en s’appuyant sur des données psychologiques et physiologiques, elles-mêmes ayant bénéficié des avancées de ces vingt dernières années qui ont été réalisées en biologie moléculaire notamment. L’article du professeur Madhère révèle les prolongements des conditions coloniales du vécu esclavagiste sur les générations actuelles dans leur système immunitaire et leur système hormonal. Pour le professeur Madhère, dans ces conditions, la santé physique et mentale peut être à risque.

D’autres articles abordent la question des mémoires de l’esclavage et du passé colonial chez les Haïtiens sous des aspects moins directs, moins traumatiques. C’est le cas de l’article de Jerry Michel intitulé « Dynamiques mémorielles et logiques patrimoniales des traces du souvenir de l’esclavage en Haïti » ; ou celui de Kesler Bien- Aimé, « Du catholicisme au vodou : quelques repères historiques et religieux du “mimétisme chrétien” en milieu rural – le cas des offices funéraires du Pè savann ».

Lucie Carmel Paul Austin, PhD, dans son article « Le Moi et l’Autre : une approche herméneutique marronne », cherche à « comprendre les représentations, en termes de positions ou d’énoncés de l’individu marron, aux angles multiples de la formation sociohistorique haïtienne. » (p.108). Dans « La difficile acceptation de la sculpture dans l’art contemporain en Haïti, vestige de la campagne antisuperstitieuse », Sterlin Ulysse s’interroge sur la place mineure réservée à la sculpture dans la pratique des arts en Haïti. Dans la mesure où, selon Sterlin Ulysse, la sculpture est l’expression artistique par excellence de l’Afrique subsaharienne d’où on recrutait les futurs esclaves qui allaient peupler la colonie de Saint-Domingue, est-il possible que la place réservée à la sculpture à travers l’histoire de l’art en Haïti soit due aux répressions subies par le vodou depuis la période coloniale ?

L’article d’Ena Eluther, docteure ès lettres, intitulé « Sikoloji afriken adan litérati afriken é afrokaribéyen » revient sur la question des traumatismes vécus par nos parents et grands-parents et des traces qu’ils ont laissées chez leurs descendants. Eluther examine cette tragédie à travers la littérature afro-caribéenne et africaine.

Dans son article « Vodou et mémoire de l’esclavage dans la création plastique contemporaine haïtienne et béninoise : quelques aspects », Angelo Destin met en lumière « le traitement de la mémoire de la traite transatlantique, de l’esclavage et du vodou chez des artistes contemporains haïtiens et béninois. »

Iramène Destin continue l’examen de l’influence et de l’impact de la colonisation sur la psyché haïtienne en analysant cette fois deux systèmes éducatifs qui ont été marqués par la colonisation française : le système éducatif haïtien et le système éducatif burkinabè, dans son article : « Impacts du passé colonial dans les systèmes éducatifs haïtien et burkinabè : quelles possibilités de rupture par les réformes éducatives actuelles ? »

Le dernier article contenu dans cet ouvrage collectif s’intitule « Ki non epistemoloji ayisyen an ? Ki sa l vle di pou pratik sikoloji ann Ayiti ? » et est écrit par Dr. Judite Blanc. Ayant présenté l’épistémologie en tant que théorie de la connaissance, elle s’interroge sur ce qui constitue une épistémologie haïtienne, quand et où elle a pris naissance et dans quelle mesure la philosophie du vodou peut fonctionner comme une épistémologie haïtienne. Dr. Blanc prend soin d’expliquer en détail toutes les subtilités et les nuances des définitions de la connaissance selon la tradition haïtienne. L’une des questions qu’elle pose consiste à se demander si le vodou représente un chemin naturel ou surnaturel pour acquérir la connaissance. S’appuyant sur la spécificité de certains proverbes haïtiens, elle étudie la théorie de la connaissance à travers les traditions orales en vigueur en Haïti, explique ce que c’est que l’approche empirique au sein d’une théorie de la connaissance, précise le concept d’afrocentricité et ce qu’elle désigne sous le nom de pensée anticolonialiste.

Voici comment Dr. Blanc définit une épistémologie haïtienne : « Se yon teyori lakonesans ki bay anpil enpòtans ak entèdepandans /entèkoneksyon. Apwòch olistik sa pa fè separasyon ant sijè a (ajan kognitif la) ak objè l ap konnen an ; li pa nan dozado ant kò ak lespri, ni ant maskilen ak feminen. »(p.213).

À suivre

Hugues Saint-Fort

 New York, décembre 2017

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